Pour que vive l’esprit de Gurcy

En mai, les membres de l’Association Jean-Pierre Sémirot, qui réunit les anciens élèves de l’école de métiers de Gurcy-le-Châtel, se sont retrouvés au village vacances CCAS d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques) pour la 21e fois. ©Stephane Sisco/CCAS

L’Association Jean-Pierre Sémirot des anciens élèves de l’école de métiers de Gurcy-le-Châtel s’est réunie pour entériner sa dissolution le 21 mai, au village vacances CCAS d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques). Mais, au cours d’une semaine de vie en commun dans le Pays basque, les membres de l’association se sont remémoré les souvenirs du temps jadis, en souhaitant que perdure « l’esprit de Gurcy ».

Stop ou encore ? La question se posait toujours au lendemain de ce qui devait être la « der des der ». Et ce après que, face à l’assemblée, le secrétaire général de l’association, André Sannier, et son trésorier, Auguste Mialou, avaient lâché : « À ce jour, on arrête ! » Et que l’ancien président, Jean-Louis Pétriat, avait fait part de sa « surprise » et de sa « déception », et dit qu’il aurait aimé « que [l’association] perdure encore » même si, à 87 ans, « on n’envisage pas d’avenir lointain ».

Si le plaisir que les anciens élèves de Gurcy, issus majoritairement des 24e aux 28e promotions, ont à se retrouver est indiscutable, la lassitude semble avoir gagné la partie. « Continuer ? Oui… mais comment ? », a questionné le trésorier. Ceux qui portent l’association depuis des années n’en ont plus la force. Courtisé pour devenir président, André Sannier n’aspire à 85 ans qu’à passer le flambeau. « Des promotions plus jeunes ont été contactées mais personne ne s’est manifesté », déplore le chef d’orchestre des réunions annuelles.

[Portrait] André Sannier, la mémoire de Gurcy

André Sannier, secrétaire général de l’association, est le chef d’orchestre des réunions depuis bientôt une vingtaine d’années. Ici, avec Mireille Landrot, agente EDF et autrice d’un mémoire sur l’école de Gurcy. ©Stephane Sisco/CCAS

« André ? Il connaît tout le monde, il a tous les contacts ! » Véritable annuaire vivant, André Sannier n’a cessé d’alimenter en noms et contacts le carnet d’adresses de l’association. Secrétaire général depuis 2004, il a retracé l’histoire de Gurcy et tiré le fil de vies dispersées aux quatre coins du pays depuis les années 1950.

« Je suis rentré à Gurcy car mon père était monteur électricien. Son chef de district était le père de notre doyen actuel », se souvient-il. Et d’ajouter l’œil malicieux : « Mes parents étaient fiers car j’avais fait aussi bien que le fils du chef ! » En permanence en train de discuter avec les uns, de corriger la mémoire des autres, de sourire aux calembours, André Sannier confie que les anciens de Gurcy ne se sont « jamais vraiment revus après l’école ». « Mais quand on s’est rencontrés cinquante ans après, ç’a été comme si toutes ces années n’avaient pas existé, raconte-t-il. Comme si Gurcy, c’était hier. »

Treize promotions réunies

À Anglet, face aux plages de l’Atlantique, entre le 15 et le 22 mai dernier, l’avenir de l’association et les souvenirs du temps jadis ont animé les soirées des 37 anciens élèves présents, âgés de 84 à 97 ans, et qui représentent treize promotions.

Cliquez sur une photo pour dérouler le diaporama. ©Stephane Sisco/CCAS

Sur la terrasse du village vacances CCAS, les fondateurs de l’association ont pris le temps de raconter leur école. « Gurcy portait des valeurs de solidarité et d’humanisme », explique Jean-Louis Pétriat. Pour Auguste Mialou, se retrouver des décennies plus tard est « la suite logique de ces quelques mois passés » au château de Gurcy (en Seine-et-Marne) « dans un esprit particulier, empreint d’une liberté totale et d’autodiscipline » qui a forgé ces hommes dans une nation à reconstruire.

« Nous étions issus de toute la France et avions passé un concours d’entrée sélectif pour une école très prisée », se souvient Michel Beaudouin, premier secrétaire de l’association. « Les concours, c’était 12 000 candidats pour 120 admis ! », ajoute Auguste Mialou. Internes onze mois de l’année, les jeunes, alors âgés de 16 à 18 ans, recevaient une formation technique aux métiers du gaz et de l’électricité selon un modèle inédit d’éducation. Plus que la profession, c’est l’appartenance à Gurcy qui a uni ces hommes pour la vie bien que la durée de la scolarité, de douze à dix-huit mois, ait été courte. « Certains sont devenus ingénieurs, chefs de centrale, d’autres sont restés des exécutants mais on est tous des amis, assure Michel Beaudouin. Et quand on se retrouve, on voit le copain, pas l’ingénieur ou l’exécutant. »

[Portrait] Paul Dauthuile, le phare du Tréport

Paul Dauthuile, 97 ans, a fait partie de la première promotion de l’école de Gurcy. ©Stephane Sisco/CCAS

Il est entré à Gurcy en juin 1941. Première promotion, à jamais celle des « Espoirs de France ». Huit décennies plus tard, le voici qui prend des photos des « jeunots » qui l’entourent. Paul Dauthuile, 97 ans printemps le 12 juin prochain, a le sourire facile, l’accent du Nord et une énergie insoupçonnable. « J’ai beaucoup d’émotion en pensant au passé, soupire-t-il. J’suis allé à Gurcy, j’avais 16 ans. Mon père m’a dit quand j’suis parti : ‘la vie, c’est la plus grande aventure humaine’. Il avait raison : j’ai vécu une aventure incroyable. Sans Gurcy, elle aurait peut-être été différente. »

Il regarde autour de lui et remarque : « Il y a beaucoup d’absents, pas vrai ? Moi, j’suis un survivant. Pourquoi ? Parce que j’suis du Tréport, c’est peut-être l’air iodé ! » Il rigole et boit un peu du champagne qu’il s’autorise pour fêter les retrouvailles. Un moment qu’il ne manquerait pour rien au monde. « Ils sont tous bien plus jeunes que moi. Mais l’esprit Gurcy, on le retrouve avec cette ambiance. Gurcy, c’était l’école de la vie ! »

La clef de la camaraderie

Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Espelette, les chemins de Compostelle, la pelote basque, les ports de pêcheurs, les cidreries, la thalassothérapie, le fromage de brebis… pour conclure la semaine passée à découvrir la région, la troupe a assisté à la projection d’un film de Mireille Landrot. Alors qu’elle était ingénieure EDF à Saint-Denis, Mireille Landrot a consacré son master d’histoire contemporaine à l’école de métiers de Gurcy-le-Châtel. Elle a pour cela collecté des centaines d’archives personnelles et fait appel aux anciens de Gurcy. « C’est très émouvant de vous voir tous encore unis par cet esprit, qui continue de m’étonner depuis que je travaille sur votre école, a lancé l’historienne à l’assemblée. Le simple fait d’avoir fait Gurcy donne la clé de la camaraderie. »

Si la camaraderie perdure, cette fois sans doute l’association a-t-elle mis la clé sous la porte, Pour cette réunion organisée pour la première fois au Pays basque en deux décennies de retrouvailles, les « Fulgurs » étaient bien plus nombreux qu’à la précédente, en novembre à Kaysersberg. Comme s’ils avaient tous besoin de se revoir. Sans doute une dernière fois.


[Portraits] Jean-Marie Prévost et Daniel Margerin, deux amis pour la vie

Assis côte à côte, Jean-Marie Prévost et Daniel Margerin ont des larmes de joie à revivre ces mois passés à Gurcy. « On était pensionnaires avec rien autour, sinon des champs et des paysans, qu’on surnommait les betteraves », s’esclaffent-ils. Copains de promotion, la 28e, ils se quittent au sortir de l’école. « Pour ne plus se revoir pendant cinquante ans », lâche Margerin. À 84 ans, le benjamin de l’association raconte les retrouvailles : « C’est encore de la faute à Sannier ! [Rires] C’est lui qui m’a retrouvé. » Et Prévost de corriger : « Oui, mais c’est moi qui ai téléphoné à la gendarmerie pour avoir ton adresse. »

Margerin quitte Gurcy a 17 ans. Il fera sa carrière dans le Nord, sera de la construction de Fessenheim. Prévost, lui, n’entrera pas à EDF. Pour autant, « Gurcy [l’] a forgé », confesse l’inspecteur d’académie à la retraite. Et Margerin de conclure : « Il y a un dicton qui dit : ‘Tu seras dans la vie ce que tu as été à Gurcy’. » Pour ces deux-là : des amis pour la vie.

 

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