[Sélection polar] « Leur âme au diable », enquête au cœur de la mafia des cigarettiers

Marin Ledun, rencontres culturelles CCAS 2022

Avec son polar « Leur Âme au diable », Marin Ledun fait partie des auteurs et autrices sélectionné·es par la CCAS pour animer les Rencontres culturelles de l’été. ©Francesca Mantovani, Editions Gallimard.

« Leur Âme au diable » s’inscrit dans la grande tradition du roman noir tout en étant extrêmement bien documenté sur les arcanes amoraux de l’industrie du tabac, entre opacité, lobbying et manipulation. Entretien avec Marin Ledun, qui sera présent dans les villages vacances cet été.


L’histoire

"Leur Âme au diable", de Marin Ledun, coll. "Série Noire", éditions GallimardLe Havre, juillet 1986 : deux camions-citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes sont braqués. L’enquête de Nora et Brun durera vingt ans, des usines serbes aux travées de l’Assemblée nationale, des circuits mafieux italiens aux cabinets de consulting parisiens, pour traquer ceux dont le métier est de corrompre, de manipuler, de contourner ce qui fait obstacle au bon fonctionnement de la machine à cash des cigarettiers. Ambition, corruption, violence : sur la route de la nicotine, la guerre sera totale.

Lire un extrait sur le site de l’éditeur


Marin Ledun : « Mon livre est une fiction sur la fiction que vendent les cigarettiers »

D’où vous est venue l’envie de décrire l’univers des cigarettiers ?

Marin Ledun Souvent, dans mes romans, je décortique le monde de l’entreprise et ses mécanismes de pouvoir. Cette fois-ci, je voulais m’attarder sur « la fabrique de l’ignorance » autour de l’histoire d’un produit. En ce sens, la cigarette sonnait comme une évidence. Pousser des consommateurs à fumer revient à leur filer un flingue à barillet avec assez de cartouches pour qu’ils aient une chance sur deux de se tuer, puis à leur dire : « Allez-y, tirez-vous une balle dans la tempe. »

Depuis plus d’un siècle, l’industrie du tabac a su mettre en place une fiction – comme tous les publicitaires –, mais elle l’a portée par des méthodes de persuasion inédites. J’ai voulu romancer ce grand récit imaginaire, structurellement criminel. En somme, faire une fiction sur la fiction que vendent les cigarettiers.

L’industrie du tabac est vieille de plus d’un siècle. Pourquoi avoir choisi de faire débuter l’histoire à la fin des années 1980 ?

De prime abord, les années 1950-1960 semblaient les plus sexy pour faire un polar. Car l’industrie du tabac avait alors les mains bien plus libres : elle mettait de l’amiante dans les filtres, achetait des écuries de Formule 1, sur les affiches elle incitait les femmes enceintes à fumer, etc.

Mais la fin des années 1980 avait ceci d’intéressant qu’elle marque un tournant historique dans le fonctionnement du secteur, avec l’émergence des préoccupations concernant la santé ou l’environnement en Occident. En résumé, la problématique du bien-vivre surgit et on commence à légiférer, à poser des interdits.

L’industrie du tabac a toujours été un secteur avant-coureur dans l’organisation du travail et du marketing. En ce sens, elle procède aussi de l’économie mondialisée libérale.

Vous racontez comment, au mépris des enjeux sanitaires, les compagnies internationales révolutionnent alors leurs méthodes afin de continuer à vendre…

Exactement. Ce qui est fascinant, c’est leur aptitude à mettre en mouvement des sommes colossales afin d’effacer une image négative. Tout ce qui était visible va passer dans l’ombre vers les cabinets de conseil, les cabinets d’avocats. L’adresse [de ces compagnies] réside dans leur capacité à anticiper les changements de valeurs sociales : elles vont peu à peu désigner la cigarette comme le nouvel interdit « cool » à braver… Au lieu de subir, elles s’adaptent.

En fait, on peut avancer que l’industrie du tabac a toujours été un secteur avant-coureur dans l’organisation du travail et du marketing. En ce sens, elle procède aussi de l’économie mondialisée libérale, car elle n’agit pas seule et met en mouvement un grand nombre d’acteurs, qu’elle gangrène, corrompt, influence – ce que j’appuie dans mon roman sur un long travail sous-jacent de documentation.

Avez-vous justement construit les neuf personnages clefs pour refléter les aspects « criminels » de la promotion du tabac ?

Je voulais plusieurs personnages forts, dotés de leur propre épaisseur. Directeur commercial, flics, employée de la Caisse primaire d’assurance maladie : ça et là, ils incarnent chacun un stéréotype de l’univers du tabac. Tous développent des intrigues et des enjeux secondaires, servant la description d’ensemble que je livre dans ce roman.

Aussi, plus ou moins, ils reflètent à leur manière des figures tragiques. J’ai volontairement choisi des protagonistes qui ne tiennent pas entièrement les manettes. Même Bartels, le personnage principal, qui a du pouvoir, reste un maillon. Ces seconds couteaux, à des degrés différents bien sûr, sont donc aussi victimes du système. Tirer ce trait-là me permettait de ne pas succomber à la dichotomie gentil-méchant. C’est un point essentiel du roman noir, dont la nature est d’esquisser une critique sociale qui se veut réaliste.

Si votre ouvrage revêt cette dimension réaliste, il laisse aussi place à la pure fiction. On peut citer les aventures de Mulher, le tueur.

Bien sûr, mon livre demeure un roman avant tout : à la fois par son intrigue, ses personnages et son ton. Mais il est vrai que seul Mulher découle exclusivement de la fiction : c’est le mercenaire absolu, un salaud… et quelque part il a été le plus reposant à écrire. Son boulot est d’agir en sous-main, il ne ment pas, ne triche pas, ne manipule pas…

J’ai tenté d’imbriquer l’histoire de chaque personnage dans celles des autres, et j’ai intégré autant que possible mon travail de documentation dans les scènes d’action.

L’intrigue, à la fois complexe et étirée sur un temps long, a-t-elle influé sur votre travail d’écriture ?

Pour suivre autant de personnages sur plus de vingt ans (de 1987 à 2008), j’ai effectué un travail d’économie : économie de la phrase, avec une écriture ciselée, économie du temps, avec le recours aux ellipses, et économie du suivi des personnages, avec une description par petites touches.

Et pour que mon puzzle soit malgré tout complet, j’ai tenté d’imbriquer l’histoire de chaque personnage dans celles des autres, et j’ai intégré autant que possible mon travail de documentation dans les scènes d’action. Prenons l’exemple de l’incipit du roman : au lieu d’expliquer la fonction de l’ammoniac, j’ai organisé le braquage de deux camions-citernes d’ammoniac. Et voilà, vous connaissez la recette maintenant !

Et la recette pour arrêter ou faire arrêter la cigarette, la connaissez-vous ?

Je suis convaincu qu’on est déterminé sociologiquement : dans nos actes, nos gestes et nos mots – notre part de liberté d’action est donc restreinte. Mais nous gardons un pouvoir d’injonction : les parents fumeurs ont plus de risques de voir leurs enfants allumer une cigarette. Voilà qui confirme que « montrer l’exemple » ne sert pas à rien.

Et puis, fort heureusement, le travail acharné des associations antitabac, des lanceurs d’alerte, des journalistes, des scientifiques… a permis une réduction considérable du tabagisme, du moins en Occident. Reste que, comme depuis toujours, l’industrie s’adapte, et donc perdure. En fabriquant notamment des produits connexes tels que la cigarette électronique, qui permet une nouvelle banalisation de l’acte de fumer auprès de cibles très jeunes… La bataille est loin d’être terminée.


Les Rencontres culturelles

« Leur Âme au diable », de Marin Ledun, coll. « Série Noire », éditions Gallimard, 2021, 608 p., 15 euros (tarif CCAS sur la Librairie des Activités Sociales, au lieu de 20 euros).

Ce livre a été choisi par la CCAS pour sa dotation lecture 2022 : découvrez-le dans nos bibliothèques cet été ! Vous pouvez aussi le commander sur la Librairie des Activités Sociales (avec une participation financière de la CCAS et des frais de port offerts ou réduits).
L’auteur partagera son univers avec les familles cet été dans les villages vacances, dans le cadre des Rencontres culturelles.

Vous retrouverez Marin Ledun :

Comme Marin Ledun, des auteurs et des autrices sont choisis chaque année par la CCAS pour partager leur passion de l’écriture et échanger avec vous sur leurs ouvrages, disponibles dans les bibliothèques de vos villages vacances, dans le cadre des Rencontres culturelles.

Retrouvez les Rencontres culturelles de l’été sur
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