[Sélection roman] « Tous complices ! », portrait d’une jeunesse en peine au travail

Benoit Marchisio, rencontres culturelles CCAS 2022

Avec « Tous complices ! », Benoit Marchisio fait partie des auteurs et autrices sélectionné·es par la CCAS pour animer les Rencontres culturelles de l’été. ©Stéphane Remael

L’ubérisation de la société est-elle inéluctable ? Les jeunes n’ont-ils pas de limites pour obtenir ou conserver un emploi ? Au travers du parcours professionnel de trois d’entre eux, souvent synonyme de galère, scrute le monde du travail contemporain et ses nouvelles formes d’exploitation. Entretien avec Benoit Marchisio, qui sera présent cet été dans les villages vacances.


L’histoire

"Tous complices !", de Benoit Marchisio, éditions Les ArènesBenoit Marchisio dresse ici le portrait des jeunes générations qui entrent dans le monde du travail : qu’ils exercent un boulot alimentaire comme Abel, livreur de repas à vélo ; un travail de passion à l’image de Yass, journaliste à la télé ; ou encore une profession dans laquelle on a envie de défendre des causes comme Igor, l’avocat, qui soutient les travailleurs précaires. Au fil des pages, surgit une question : jusqu’où les gens sont-ils prêts à aller pour accepter des contrats imposés par l’employeur ?


Benoit Marchisio : « Les applications de livraison créent des besoins factices »

« Tous complices ! » : vous y allez fort avec un titre pareil… Qui est complice et de quoi ?

Benoit Marchisio – (Rires) En 2018, au moment où je faisais des recherches pour ce livre, cette formule revenait beaucoup dans les débats. Ce titre, suggéré par mon éditeur, est assez pertinent. Il donne bien le ton du livre : chacun a une part de responsabilité dans ce système.

La livraison de repas à vélo via des applications numériques, les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux sont des prétextes pour explorer la société contemporaine et le monde du travail. « Tous complices ! » : c’est l’ambiguïté, la grande question à laquelle d’ailleurs le livre choisit de ne pas répondre. Mais c’est un peu plus complexe que cela.

Vous mettez notamment en lumière le parcours de trois jeunes travailleurs : un livreur de repas à vélo, une journaliste, un avocat. Et ce n’est pas très réjouissant…

Ça m’intéressait de montrer de quelle façon ces jeunes se débrouillent avec leurs idéaux, voire leurs croyances, leurs ambitions aussi. Comment ils font l’apprentissage du compromis, voire de la compromission. Quels choix ils opèrent entre leurs convictions et les exigences de leur employeur, dès lors qu’ils sont pris dans une spirale infernale d’en accepter toujours plus.

Le livre est en fait une réflexion sur l’employabilité.

Ils sont corvéables à merci : ce que ces jeunes sont capables d’accepter pour obtenir ou conserver un travail semble sans limites…

Jusqu’où les gens sont-ils prêts à aller pour accepter des contrats imposés par l’employeur, qu’il soit visible, comme le rédacteur en chef dans le cas de Yass, ou invisible, comme les applications de livraison de repas dans le cas d’Abel ?

Ce dernier se transforme physiquement et mentalement à force de livrer. Yass, profondément honnête dans sa démarche de journaliste mais désenchantée par ses expériences professionnelles, ira malgré tout à l’encontre de son éthique. Elle enchaîne les piges. Elle veut travailler pour cette chaîne d’info, non par conviction mais pour obtenir un CDI, son Graal, gage de stabilité. D’ailleurs, elle se retournera contre ce système, rejoindra le mouvement de rébellion des livreurs. Quant à l’avocat, venu expliquer la précarité des livreurs sur le plateau de télé, il se laisse complètement happer par les chroniqueurs. Le livre est en fait une réflexion sur l’employabilité.

Vous soulignez la précarité qui existe dans des secteurs où on ne l’imagine pas.

La précarité n’existe pas que chez les livreurs. Elle touche aussi les journalistes, les avocats… C’était important de montrer ces deux professions qui sont entourées de beaucoup de fantasmes.

On connaît les journalistes vedettes. Mais on oublie que, derrière eux, s’active une armée de journalistes corvéables à merci. Même chose pour les jeunes avocats. À Paris ou en province, compliqué pour eux de se faire une clientèle s’ils n’ont pas le bon réseau. C’est pourquoi, Igor tient tellement à participer aux émissions de télé pour se faire connaître.

C’est une réflexion individuelle à mener : a-t-on réellement besoin de se faire livrer un café, des sushis, une casserole, etc., dès lors que les magasins sont à proximité ?

N’est-ce pas facile de rejeter la responsabilité sur le système capitaliste, quand les consommateurs participent au système et que les exploités se comportent entre eux comme des requins ?

Si Amazon, Deliveroo ou Uber Eats [applications de commande de repas, ndlr] et tous les autres livraient des médicaments aux malades, on les critiquerait probablement différemment. C’est une réflexion individuelle à mener : a-t-on réellement besoin de se faire livrer un café, des sushis, une casserole, etc., dès lors que les magasins sont à proximité ? Et j’ai écrit mon livre avant le premier confinement.

La question porte sur le type de société que l’on nous vend. La force de ces grandes entreprises prédatrices est de créer des habitudes qui deviennent des besoins factices, dont il est ensuite extrêmement difficile de se défaire. Sans compter la propagande : Uber Eats aurait sauvé les restaurants pendant le confinement…

En quoi les outils numériques œuvrent-ils subrepticement à transformer la société ?

Ces applications rendent les circuits et les chaînes de production invisibles. Il y a peu ou plus d’interactions entre le client et le cuisinier, entre le client et le livreur. Son employeur est, lui, aussi insaisissable. On ne sait pas vraiment qui est le donneur d’ordres : le client, le restaurant ou bien l’application ? Des procès sont en cours afin de déterminer si Deliveroo est un employeur ou un prestataire de services (l’entreprise de livraison, qui a écopé en avril 2022 d’une amende de 375 000 euros pour « détournement de la régulation du travail », a fait appel de cette décision au mois de mai, ndlr).

Derrière les applications, (le click and collect, l’uber, les dark stores, etc.), c’est la vie sans efforts que l’on nous propose. C’est magique pour le consommateur : il ne voit rien. Sans parler de la gêne pour les habitants, ni de la pollution considérable générée par ce type de consommation. Le volume de déchets jetables a explosé avec la livraison de nourriture aux particuliers. La manière d’appréhender une ville va s’en trouver complètement changée, c’est fascinant.


Les Rencontres culturelles

« Tous complices ! », de Benoit Marchisio, éditions Les Arènes, 2021, 15 euros (tarif CCAS sur la Librairie des Activités Sociales, au lieu de 20 euros).

Ce livre a été choisi par la CCAS pour sa dotation lecture 2022 : découvrez-le dans nos bibliothèques cet été ! Vous pouvez aussi le commander sur la Librairie des Activités Sociales (avec une participation financière de la CCAS et des frais de port offerts ou réduits).
L’éditeur partagera son univers avec les familles cet été dans les villages vacances, dans le cadre des Rencontres culturelles.

Vous retrouverez Benoit Marchisio :

Comme Benoit Marchisio, des auteurs et des autrices sont choisis chaque année par la CCAS pour partager leur passion de l’écriture et échanger avec vous sur leurs ouvrages, disponibles dans les bibliothèques de vos villages vacances, dans le cadre des rencontres culturelles.

Retrouvez les Rencontres culturelles de l’été sur
ccas.fr > rubrique Culture et loisirs > Rencontres culturelles

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