Sylvain Groud, directeur du Ballet du Nord : “Danser est un acte politique”

Sylvain Groud dans son spectacle “Come alive, bal chorégraphique”, qui met en scène des danseurs professionnels et des amateurs, sur des tubes pop mixés par un DJ. ©Frédéric Lovino

À la tête du Centre chorégraphique national de Roubaix-Ballet du Nord (CCN) depuis le printemps 2018, Sylvain Groud propose aux amateurs d’ouvrir le “bal du monde, politique et humaniste”. Rencontre avec un chorégraphe engagé, vu à la CCAS, qui replace la danse au cœur du quotidien en investissant musées, supermarchés, écoles, hôpitaux et transports en commun…

Comment êtes-vous venu à la danse ?

Je ne venais pas du tout de ce milieu : enfant, je n’étais jamais allé voir un spectacle de danse. C’est vraiment la danse qui m’a pris. Par leviers, par le dancefloor et le plaisir de danser ensemble : dans les boums, les boîtes, les anniversaires… Puis, à la suite d’un pari, j’ai suivi un cours à la MJC de Pavillon-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis.

À 16 ans et demi, je me suis mis à danser 25 heures par semaine. Et les choses se sont enchaînées. Après avoir passé onze années comme interprète à Aix-en-Provence chez Angelin Preljocaj, je chemine progressivement à la création en créant ma propre compagnie, MAD.

Aujourd’hui danser est comme “une jolie maladie”. J’ai besoin de transposer poétiquement ce qui m’arrive, de rester en capacité de réagir : un mouvement, un événement, un film, une phrase peuvent me titiller jusqu’à devenir élément d’une création.

Pourquoi avoir accepté de diriger un CCN ?

Diriger un centre chorégraphique national donne un outil pour défendre un propos et mieux le développer à l’échelle locale, nationale et internationale. Depuis une quinzaine d’années, j’utilise mon propre vocabulaire, celui de la danse de la rencontre, inclusive, participative, qui peut aller partout convoquer la poésie du geste quotidien : dans les musées, les services de soins palliatifs, auprès d’un groupe d’autistes, dans les prisons, sur les marchés…

“Nous proposons l’acte de danser, le spectacle de danse comme un acte politique permettant de se renarcissiser dans la vie citoyenne.”

Les créations de Sylvain Groud attendent les spectateurs un peu partout… surtout là où on ne les attend pas.

Le projet du Ballet du Nord s’intitule “CCN et Vous !” En quoi consiste-t-il ?

Le sous-titre, “La danse est partout”, annonce notre vision de la démocratie culturelle : nous proposons l’acte de danser, le spectacle de danse comme un acte politique permettant de se renarcissiser dans la vie citoyenne. La démocratie culturelle, ce n’est pas quelque chose que l’on impose à un public par charité. Le public roubaisien joue le jeu et c’est très émouvant.

Un exemple ?

Le 19/21, un rendez-vous qui a lieu le premier mardi de chaque mois. Toute personne qui a envie de venir danser peut participer à la création d’un spectacle qui n’existera que grâce au public. Avec un nouveau musicien à chaque fois, nous performons ensemble pendant une heure et demie après un échauffement collectif.

Je suis très touché de voir comment l’événement fidélise : cela va de la petite fille déguisée en fée aux personnes âgées, aux professionnels, aux amateurs, à des hommes qui défont la cravate, en passant par le bobo qui participe à tous les stages de la région. Cela “brasse” les gens.

De mon côté, j’essaie d’apporter une discipline, des règles du jeu, et je m’amuse à improviser. Je cherche à engager sans contrainte le libre arbitre de chacun pour faire comprendre ce qu’est la création. Un artiste, un créateur, un chorégraphe, n’est pas quelqu’un qui trouve, il accueille l’évidence.

“Let’s move !”, de Sylvain Groud, un spectacle participatif et inclusif autour de comédies musicales.

Que vous apporte cette dimension participative ?

Entre l’amateur (“celui qui aime”, qui est “en amour”) et le professionnel, la différence est ténue. Il n’y a pas de notion d’exigence ou de qualité. Le professionnel a organisé sa vie autour de la discipline, il doit donc en vivre. Pour l’amateur, c’est un à-côté. C’est la seule différence concrète que je vois.

Cette fréquentation me permet de réinventer mon propos en permanence. Pour obtenir de cet amateur qu’il sorte de lui-même, ose être regardé, peut-être se décrédibilise au départ, je dois aussi dire : “Je suis autant dans l’angoisse que toi, on va créer ensemble.” Cette instabilité, cet état de réactivité, me permet d’être dans la découverte.

Ce n’est pas la prouesse technique que l’on cherche, c’est l’engagement, l’humanité du geste. Marguerite Duras disait : “Regarder la mer, c’est regarder le tout.” Lorsque j’observe les amateurs danser, je vois le tout. Cette humanité en barre me fait garder confiance.

“Chorégraphe est un métier de services : traiter ce que l’on vit ensemble, mais peut-être offrir un retraitement de ce vécu autrement.”

Le geste créatif est donc aussi pour vous forme politique ?

Absolument. Chorégraphe est un métier de services : traiter ce que l’on vit ensemble, mais peut-être offrir un retraitement de ce vécu autrement. Dans toute rencontre, je me dois et je demande à tous mes danseurs d’être au service de cette émotion collective et du coup, je dois retraiter, comme une usine, ce que l’on subit.

Ce matin, dans le métro, à Paris, les cris d’un SDF m’ont plongé soudainement dans une violente débâcle émotionnelle et sociale. Sommes-nous à ce point décalés, en crise, que nous laissions d’autres personnes vivre dans ces conditions insoutenables ? Je sais que mon inconscient porte la trace de cet événement et que nous traiterons physiquement cette violence en l’utilisant dans une pièce, j’en suis sûr.

Comment la danse nous connecte-t-elle à l’essentiel ?

Elle est connectée aux cinq sens. Le danseur a cette capacité d’émouvoir tout en restant universel. Dans un spectacle, à l’hôpital, à la sortie du métro, sur un marché, je vous fais le pari de réussir à déclencher une émotion totalement inattendue par une seule inclinaison de tête. Un mouvement peut créer une sensation de l’ordre du vertige. Il peut se frayer un chemin organique, sensuel…

“La démocratie culturelle consiste à nous mettre au diapason et à la hauteur de ce que les gens sont venus vivre sur le lieu.”

En 2006, vous avez participé aux rencontres culturelles de la CCAS. Quel souvenir en gardez-vous ?

C’est formidable d’avoir le temps de la rencontre avec les spectateurs sur un centre de vacances. À nous de chercher le lieu et le moment le plus pertinents pour cela. La démocratie culturelle consiste à nous mettre au diapason et à la hauteur de ce que les gens sont venus vivre sur le lieu. On ne peut pas “obliger à”, c’est à nous de nous adapter, de faire avec. Si la pièce est reçue à cet endroit-là, par exemple au village de toiles de Thonon-les-Bains, alors elle sera reçue partout.

C’est peut-être prétentieux mais je concevais le projet en me disant qu’il fallait arriver à faire de ce moment un événement, quelque chose de singulier qui marquerait les vacanciers. Je suis heureux si le spectateur se souvient des gestes, des chutes, d’un choc artistique.

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