Attentats, guerre, terrorisme : qu’en pensent les ados ?

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Nous les avions rencontrés lors d’une colo l’année dernière, où la musique les avait rapprochés. Ils ont désormais 17 ans, et ont déjà vécu l’horreur de deux attentats meurtriers. À l’heure des réseaux sociaux et de l’information instantanée, comment ces ados vivent-ils les évènements ? Ils ont la parole, y compris sur le pire : la mort d’un être cher.

Léa, Paul, Camille et Lucie sont à quelques mois du baccalauréat, lorsque les projets d’avenir et les envies fusent ou se précisent ; certains prévoient leurs vacances d’hiver, d’autres celles d’été. Et voilà que font irruption, pour la deuxième fois de l’année, la violence et l’horreur d’attentats terroristes. Jeunes adolescents, les voilà pris entre les terribles feux de la violence terroriste, abondamment relayée dans les médias et sur les réseaux sociaux, et la réponse sécuritaire et guerrière de leur pays. Futurs citoyens, les voilà sommés de comprendre et d’accepter, de frotter leur insouciance à la cruelle réalité, mais aussi de vivre un “deuil national” et de manifester, chacun à sa mesure, une solidarité à l’égard des victimes. (Parmi elles, la sœur d’Adaline* jeune bénéficiaire des Activités Sociales, dont la famille a été frappée par les attentats de vendredi dernier. À seulement 19 ans, Adaline a eu le courage de se confier, afin de “faire passer les messages des familles de victimes”. Nous consacrons un encadré à son témoignage. Voir en fin d’article) La rédaction du Journal des Activités Sociales a choisi de donner la parole à ses jeunes : lors d’échanges libres et sans jugement, nous avons invité ces quatre jeunes colons à exprimer leur ressenti, leurs doutes, leurs craintes et leurs certitudes.

L’attaque, le « direct » et les médias

“À ce moment-là, raconte Léa, auvergnate, j’étais sur mon PC, et j’ai vu des infos sur Facebook. J’ai tout de suite cherché plus d’informations, et n’ayant pas de télévision, j’ai essayé de trouver un « live » [sur internet] pour pouvoir suivre ce qu’il se passait du plus près possible. Je suis donc restée longtemps devant mon ordinateur, jusqu’à ce que ces horribles événements se terminent, le froid dans le dos et les larmes aux yeux.” De leur côté, Camille et Lucie, vivant respectivement à Douai (Nord) et en région parisienne, contactent rapidement leurs amis susceptibles de se trouver sur les lieux, notamment au Stade de France, où trois kamikazes ont déclenché leur ceinture d’explosifs. Toute la soirée, les deux jeunes filles débattent en direct de l’évolution de la situation avec leurs amis proches, par sms et via l’outil de visioconférence Skype. Rivée aux réseaux sociaux, Lucie avoue n’avoir que très peu dormi : “C’est comme si je laissais les victimes et les blessés seuls. (…) J’ai été touchée par les vidéos et les photos [des attentats] que j’ai vues sur les réseaux sociaux. J’attends le moment où les médias ne parleront plus de tout ça. Voir ça le matin, midi et le soir me donne envie de vomir.”

Vecteurs d’informations instantanées à l’authenticité parfois douteuse, les réseaux sociaux sont aussi le lieu flamboyant et rapide du deuil national. Alors qu’à l’étranger, de nombreux bâtiments se paraient dès le lendemain des attentats des couleurs de la France et de sa devise nationale, en parallèle, le réseau social Facebook se couvrait de drapeaux français, en solidarité avec les victimes des attentats.

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Un filtre spécialement proposé par la plateforme Facebook a très vite permis aux utilisateurs d’afficher un drapeau français en surimpression de leur photo de profil .

Pour Camille, qui l’a immédiatement appliqué, ce geste manifeste “un attachement à des valeurs qui me parlent et qui prennent vraiment leur sens dans ce genre de situation, mais aussi un attachement à un pays que je ne savais pas vraiment aimer, mais auquel je suis finalement attachée”. Du côté de Twitter, le hashtag #PrayForParis est encore le plus diffusé sur la planète, avec près de 6,69 millions de messages échangés.

S’informer pour comprendre

En fonction de leur connaissance de l’actualité et de leur maturité politique, les quatre ados oscillent entre stupeur, incompréhension et résignation. Aux prises avec les discours entendus çà et là, chacun glane des éléments pour donner sens aux évènements, et former son jugement. Camille ne mâche pas ses mots, et pour elle la situation semble claire : “Ces abrutis, puisqu’il faut bien les qualifier de quelque chose, ont tout d’abord essayé d’attenter à la vie de ceux qui ne partageaient pas le même point de vue religieux, puis à la liberté d’expression et enfin à la musique, au sport, et au plaisir de sortir, bref au bonheur … Mais je suis complètement dépassée par ce qui pousse les gens dans des groupes aux idées aussi extrêmes.” Chacun à son rythme, Paul et Léa tentent quant à eux de débroussailler la quantité d’informations déversées sur les réseaux, et se forgent une réflexion sur des enjeux socio-politiques et géostratégiques qu’ils n’avaient pas forcément approfondis. “Actuellement ça me dépasse, confie Paul, lyonnais, d’où ma volonté de comprendre. Je me renseigne beaucoup en ce moment dans le but de donner du sens à ce chaos. Je cherche [des informations] sur différent supports comme les chaines d’information continue, ou sur internet, mais j’ai tendance à me méfier, car il faut toujours vérifier. Je n’ai pas vraiment d’autres armes que mon esprit, mais il me sert suffisamment pour comprendre ce que je dois faire.” Quant à Léa, elle admet aller chercher ses informations sur internet, et auprès de ses parents : “Je parle pas mal avec eux, donc ils étaient très naturels et ont essayé de me faire comprendre au mieux ce qu’ils savaient. J’avais déjà entendu parler d’interventions en Syrie pour libérer le pays, mais je connaissais très peu la situation jusqu’à ces événements. Ce que je comprends me dépasse complètement et j’ai du mal à croire que l’humain soit capable de ces choses-là. Mais j’ai envie de comprendre comment l’humanité en est arrivée là, pourquoi il y a tant de conflits, et en général, comment le monde est géré, car c’est important de le savoir étant habitante de la terre, et pour pouvoir, au final, me faire mon propre avis.”

La violence terroriste paraît aveugle à Lucie, ce qui continue de la terrifier : “J’en ai parlé à mes parents, et ils m’ont dit que c’était la vie, et que je ne devais pas vivre dans un monde de Bisounours. Même en m’expliquant, je n’ai pas compris. Ces gens-là tuent des personnes innocentes ! Pourquoi ont-ils fait ça? C’est juste incompréhensible. Je n’accepte pas ce genre de choses, faire du mal à des gens sans raison.” Le lundi matin, comme quelque douze millions d’élèves, Lucie a observé une minute de silence, précédée d’un échange avec les professeurs, démarche qu’avait vivement encouragé la ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem. “C’était vraiment une heure terrible. Je n’ai pas pu contenir mon émotion : j’ai pleuré, et je ne pouvais plus m’arrêter. Pendant la minute de silence, j’ai continué de pleurer, j’ai pensé aux victimes, aux familles et aux blessés. Je me disais que ça aurait pu être quelqu’un de ma famille, ou l’un de mes amis.”  La double proximité des lieux des attaques de vendredi dernier – géographique, en termes de classe d’âge et de la population “festive” visée – marque durablement les esprits, et donne aux attentats un supplément de réalité, même si les ados suivent les événements sur des écrans.

Agir et continuer d’espérer

“La France est en guerre” déclarait le chef de l’État devant le Congrès des parlementaires réunis lundi dernier à Versailles. Du haut de ses 17 ans, Camille fait face à une situation personnelle faisant directement écho aux conséquences de ce discours : « mon ami réfléchissait depuis longtemps à entrer dans l’armée, et se donnait deux ans pour vraiment y penser. Finalement, il s’engage à la fin du semestre. Je sais qu’il a toutes les qualités nécessaires pour y rentrer, et qu’il est prêt à donner sa vie pour défendre son pays, mais je n’ai pas envie qu’il parte : c’est mon meilleur ami et je le connais depuis toujours. (…) C’est vrai que c’est dur, mais c’est comme irréel. » Désemparée, Lucie semble n’envisager l’avenir que terrible et voilé : « nous sommes en 2015, et le monde n’est toujours pas en paix. Je n’ose même pas imaginer comment le monde sera dans dix ou vingt ans, et dans quel état nous le laisserons quand nous aurons des enfants. »

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Depuis les attentats de vendredi dernier, les initiatives de “résistance” éphémères venant du web se multiplient.

Suite aux attentats et aux annulations en série de manifestations publiques ou artistiques, décidées en préfecture ou par les salles de spectacle, de nombreux parisiens ont “défié la peur” et les interdictions en allant se recueillir place de la République, à Paris, dont la fontaine centrale porte encore les inscriptions de soutien à la rédaction de Charlie Hebdo, meurtrie par les attentats de janvier dernier. Anecdotique mais symbolique, le hashtag #JeSuisEnTerrasse ou l’opération “Tous au bistrot” ont également accompagné la “résistance parisienne” festive et les nombreux appels français et “déclarations d’amour” internationales, invitant à poursuivre la fête initiée vendredi dernier, dans les quartiers populaires des Xe et XIe arrondissements, où des terrasses de restaurants et une salle de spectacle étaient la cible de terroristes. Désormais symbole, aux côtés des dessins et des caricatures, d’une fierté nationale, la fête et la musique paraissent des armes pacifiques bravant la peur. Pour mémoire, nos quatre ados se sont rencontrés en colo, et c’est leurs goûts musicaux qui les avaient rapprochés… « Je ne pense pas forcément annuler mes prochains concerts ou événements, promet ainsi Paul, car je me dis que le rock et le métal doivent continuer malgré tout. [Les attentats ont visé la salle de spectacle du Bataclan, où jouait le groupe Eagles of Death Metal] Je comptais faire Scorpions bientôt, et quelques groupes underground vers la fin de l’année. J’avais peur que leurs concerts soient annulés, car une bonne partie a été annulée à cause du deuil national, ou par peur. Je comprends la réaction des groupes, et loin de moi l’idée de les blâmer, mais je pense qu’il est important de continuer à vivre normalement. Évidemment, j’ai peur, mais j’accepte de vivre avec. »

Témoignage : “Quand on a appris que ma sœur était à l’hôpital, c’était le vide total”

Adaline* a fêté ses 19 ans au mois de mai. Cet été, elle avait prévu de partir camper à Cap Breton avec sa sœur, de sept ans son aînée. Vendredi dernier, la sœur d’Adaline a disparu dans les attentats qui ont frappé Paris.

“J’ai l’impression qu’elle est toujours là, à Paris en ce moment. Mais il manque cette personne en moi : ma sœur, avec qui j’avais des projets pour les prochaines vacances et l’été prochain. C’est comme si en perdant la moitié de moi, j’étais partie avec elle.

Je suis en colère, pas seulement envers les terroristes mais aussi envers Daech et guerres de religion tout simplement. Tous ces hommes qui ont tué, blessé et traumatisé des centaines de personnes étaient endoctrinés. (…) C’était évident pour eux qu’ils allaient mourir, mais je pense qu’ils étaient loin, très loin de ressentir la douleur de ces personnes au moment de se faire abattre. C’est ça qui me met le plus en colère : le fait que la douleur infligée sera toujours plus forte d’un côté que de l’autre. J’aimerais dire que je n’ai pas peur, mais lors des précédents attentats, ma sœur, avec sa force de caractère, devait probablement se dire la même chose. En ce moment, je prends surtout beaucoup sur moi.

[Il faut] faire en sorte que les générations futures n’aient pas la même mentalité que beaucoup d’entre nous aujourd’hui. Si j’avais un message à faire passer, c’est qu’il faut faire attention aux amalgames, car c’est en partie à cause de ça qu’il y a autant de haine dans notre monde. Il faut savoir aider les autres dans n’importe quel moment et qu’on soit, blanc, noir, jaune ou basané… Peu importe la religion, nos racines et notre couleur de peau, on vient tous du même modèle, il faut savoir accepter les différences.”

(*Le prénom a été modifié)

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