Céline Marty : « Dans nos activités personnelles, nous ne sommes pas soumis aux normes du marché »

Portrait de Céline Marty, philosophe et autrice de "Travailler moins pour vivre mieux"

La philosophe Céline Marty, agrégée de philosophie, chercheuse en philosophie du travail et co-animatrice de la chaîne YouTube « Meta ». ©Céline Marty/YouTube

En interrogeant le sens du travail dans nos vies, la philosophe Céline Marty, autrice de « Travailler moins pour vivre mieux » et animatrice de la chaîne YouTube « Meta », nous invite à une réflexion collective sur notre rôle au sein d’un système de production et de consommation qui a perdu sa boussole.

Pourquoi avez-vous choisi de placer la critique du travail au centre de votre réflexion ?

Céline Marty – Je viens de la philosophie politique et, à l’origine, je m’intéressais aux théories de la démocratie et notamment aux initiatives mises en place pour que les citoyens s’impliquent en politique d’une manière différente. Je me suis rendu compte que, sans une réflexion sur le temps de travail et sur sa place prépondérante dans nos vies, on n’arriverait pas à avoir de réelles réflexions sur la démocratie. Car les gens qui peuvent s’investir dans la politique sont des gens qui ont du temps pour cela.

De quelle histoire sociale notre rapport au travail est-il issu ?

Notre rapport au travail est le résultat de la façon dont les mouvements sociaux de défense des travailleurs et d’amélioration des conditions de travail se sont constitués. Nous héritons d’une valorisation du travail qui provient de la culture ouvrière et de la défense du travail bien fait. Résultat : nous avons parfois l’impression que certains discours ultra-libéraux rejoignent certains discours issus du mouvement ouvrier. Cette valorisation du travail est une sorte de terreau idéologique commun, même si les raisons et les objectifs des uns et des autres sont différents.

Interroger la place du travail dans nos vies reste un tabou. Comment l’expliquer ?

C’est lié aux valeurs morales qui y sont associées. Quand on questionne la place du travail, on est tout de suite taxé de fainéant, de paresseux, de profiteur. Bref, on est quelqu’un qui essaie de justifier le fait de pas vouloir travailler. La critique du monde du travail existait pourtant déjà dans les années 1970-1980, mais elle émanait de milieux considérés comme marginaux – les communautés hippies, par exemple – qui voulaient inventer d’autres façons de vivre. J’essaie donc de montrer que ce questionnement est légitime et qu’il nous concerne tous.

On nous a dit et répété […] que nous allions devoir travailler toute notre vie. Car dans notre système de protection sociale, il faut un emploi à temps plein pendant au moins 40 ans pour avoir une retraite.

Vous portez un regard très critique sur le salariat. Pourtant, beaucoup de gens aiment leur travail…

Dans une société où critiquer le travail est tabou, il n’est pas facile de s’en plaindre. Quand on risque de perdre son poste, on s’y accroche, même si les conditions se dégradent. Nous avons aussi beaucoup d’attentes, transmises culturellement, vis-à-vis du travail en termes d’épanouissement. On nous a dit et répété qu’il fallait trouver un métier qui nous correspondait et que nous allions devoir travailler toute notre vie. Car dans notre système de protection sociale, il faut un emploi à temps plein pendant au moins 40 ans pour avoir une retraite. Nous projetons donc beaucoup d’attentes subjectives sur le travail.

L’organisation hiérarchique du travail est-elle incompatible avec l’épanouissement des individus ?

Tous ces discours – « j’aime mon travail », « je veux faire un métier qui a du sens » – n’existaient pas il y a un siècle. On ne pensait pas les conditions de travail en termes de plaisir ou d’épanouissement, mais plutôt en termes de survie matérielle. Selon moi, le travail sera toujours une activité soumise à des contraintes, à des ordres, etc. Le fait d’y trouver un épanouissement sera toujours accessoire. Les attentes subjectives qu’on projette sur le travail sont là aussi pour nous faire accepter de travailler à temps plein et à vie.

La vraie vie commence-t-elle le week-end ou quand on prend des congés ?

En tout cas, c’est une tout autre vie. Dans nos activités personnelles, nous ne sommes pas soumis aux normes du marché. Nous n’avons pas de comptes à rendre sur ce que l’on fait, nous ne sommes pas soumis aux ordres hiérarchiques, même si nous sommes soumis à d’autres normes sociales. À l’inverse, l’activité « travail » est plus contrainte. Elle doit correspondre à une demande sur le marché du travail : quand vous cherchez un emploi, vous devez faire correspondre votre parcours, votre personnalité, vos caractéristiques personnelles à ce que propose le marché de l’emploi à un instant t. C’est très arbitraire.

Il me semble crucial […] de ne pas imposer à tout le monde un temps de travail élevé qui empêcherait d’avoir du temps et de l’énergie pour les autres activités de la vie.

Comment trouver le bon équilibre entre travail et temps libre ?

Il n’y a pas de bon équilibre qui vaudrait pour tout le monde. Je pense même qu’il varie en fonction des moments de la vie et des attentes qu’on peut avoir par rapport à son activité professionnelle, à sa vie familiale, à ses amis, à ses loisirs, à ses engagements sportifs, associatifs, politiques, artistiques. Il me semble crucial de réfléchir à une façon pluraliste de concilier le travail et les autres activités de la vie, c’est-à-dire à ne pas imposer à tout le monde un temps de travail élevé qui empêcherait d’avoir du temps et de l’énergie pour les autres activités de la vie.

Comment organiser nos rythmes de travail et notre protection sociale pour que tout le monde ait la possibilité de faire des pauses, de faire autre chose, d’en faire moins ? Aujourd’hui, dans le salariat, on doit se plier aux rythmes des 35 heures et des cinq semaines de congés payés – et bien souvent on travaille plus que cela. C’est étouffant pour certains. Le sociologue allemand Claus Offe suggérait un droit à dix ans de congés payés étalés sur toute la vie professionnelle. Le revenu universel est aussi une façon de rebattre les cartes des rythmes de travail.

Vous nous invitez à « travailler moins pour vivre mieux ». Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est d’abord une réflexion collective sur les besoins sociaux et sur la manière de les satisfaire de façon adéquate. Quand on parle de travailler moins, on a souvent l’impression que c’est une question purement personnelle, qu’il s’agit juste de mieux organiser ses tâches, d’être plus productif, plus efficace. Je pense qu’il s’agit aussi de réfléchir à ce que nous produisons.

Aujourd’hui, nous gaspillons nos ressources de manière hallucinante. Exemple : un tiers de notre production alimentaire est gaspillée avant même d’arriver dans nos assiettes [selon les Nations unies, ndlr]. Cela veut dire que notre système agricole mondialisé nous fait gaspiller du travail humain, des ressources environnementales, de l’eau… Tout cela pour produire des choses qui finalement ne serviront pas à satisfaire des besoins. Même chose pour la production industrielle avec l’obsolescence programmée.



Pour aller plus loin

À voir :

  • Philoboulot, les vidéos de Céline Marty pour le média « Welcome to the jungle »
  • « Meta », la chaîne YouTube de Céline Marty, et ses playlists sur le travail domestique, le cinéma, les livres, la philosophie esthétique…

À lire et à commander sur la Librairie des Activités Sociales :

« Travailler moins pour vivre mieux. Guide pour une philosophie anti-productiviste », de Céline Marty, éditions Dunod, 2021, 17,90 euros (frais de ports offerts ou réduits selon le lieu de livraison avec la Librairie).

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