Changer leur vie… et la nôtre

Elus, parrains et bénévoles du Vieux-Marché rendent régulièrement visite à Samiullah et Ehsanullah, qui ont fui l’Afghanistan. Après Calais, ils ont trouvé refuge dans les Côtes-d’Armor (ici, en avril 2017). ©C.Crié/CCAS

Ils et elles sont gaziers, électriciens, actifs ou retraités, maire, élu-es des Activités Sociales de l’énergie, monitrice ou directrice de colo… Leur expérience auprès des réfugiés a été difficile. Ils en sortent grandis.

“On les a trouvés perdus, à la fin ils étaient radieux”

Franck Maliba, agent Engie, a participé aux activités sportives, plus particulièrement le football, proposées aux réfugiés du CAO de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique).

“Il s’est passé un truc énorme autour de Pascal Théault, ancien joueur professionnel et ancien entraîneur au club de Caen, qui habite à Saint-Brevin. La ville nous a prêté ses terrains, on nous a offert des ballons, des maillots, des chaussures… Parmi les réfugiés, un seul avait des capacités en football mais on a quand même fait des entraînements avec les bases. Au début, la ponctualité aux rendez-vous était un peu compliquée. À la fin, c’est eux qui me disaient : ‘On y va, il est 9h30.’ On a trouvé des hommes perdus, sans repères, exténués, des survivants un peu craintifs. À la fin, ils étaient radieux. On a participé à des tournois, on a été invités à Caen, Rennes, Saint-Étienne, on a rencontré le gardien de l’équipe de France, Benoît Costil. Il y a également eu du handball, du judo, une initiation au cirque, du stretching… Cela a été extrêmement riche. Les adieux sont difficiles mais on s’interdit d’être tristes devant eux. Ils ont maintenant leur route, leur chemin. Mais on ne tire pas un trait, on continue à avoir des contacts avec ceux qui sont partis. Au début, les migrants étaient pour moi des lignes dans les journaux ; là, je suis un peu entré dans leurs vies.”

“Fier d’appartenir à cet organisme”

Philippe le Rouzic, responsable de la communication de la CCAS en Bretagne, était présent sur les colos du Pouldu, de Saint-Cast et de Port-Navalo, Centres d’accueil et d’orientation.

Sur les 99 jeunes accueillis, 35 ont pu gagner l’Angleterre légalement et quatre l’Irlande. Ce qui veut dire qu’ils avaient de la famille en Grande Bretagne, comme ils ne cessaient de le dire. Ceux qui restaient ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance s’ils étaient mineurs, les autres en centre d’accueil, qui est parfois une ‘chambre d’hôtel’ pour un temps limité. Le plus poignant, lorsque ceux qui n’étaient pas du premier voyage vers l’Angleterre ont vu partir leurs copains… (…) L’élan solidaire a été très réconfortant : le travail des SLVies, du réseau solidaire, des CMCAS et de tous les bénévoles a largement contribué à la reconstruction de ces jeunes, dont il a fallu s’occuper aussi sur le plan sanitaire. Même si nous avons essuyé un “assaut” de groupes identitaires [d’extrême droite, ndlr] venus de Nantes pour une expédition punitive aux portes de Port-Navalo, en novembre dernier. Durant ces 3 mois et demi j’ai côtoyé une chaîne d’acteurs que je ne connaissais pas : structures de l’Etat, département, municipalités, réseaux bénévoles, services de l’immigration anglaise et irlandaise, Haut-commissariat aux réfugiés, Défenseur des droits… La visite du préfet et coordinateur national de l’accueil des migrants en janvier dernier a été un moment fort : qu’un haut personnage de l’Etat remercie la CCAS et indique que sans elle cet accueil n’aurait pas eu ce résultat. En tant qu’acteur, parmi tant d’autres, de cette action de solidarité, on se sent fier d’appartenir à cet organisme.

Redevenir humain par le verbe

Colette Godest, on la connaît bien à Trébeurden. Cette ancienne institutrice de maternelle, aujourd’hui retraitée, est l’une des 70 bénévoles de l’association Lire et Écrire mobilisés autour des réfugiés de Trébeurden et de Trégastel, emmenés par leur président Patrick de Tonquédec (oui, oui, le père de Guillaume…).

Colette, de l’association Lire et Écrire dans le Trégor. ©C.Crié/CCAS

“Nous avons adopté un protocole d’apprentissage. D’abord, savoir se présenter : c’est indispensable. Ensuite, apprendre les mots du corps : capital pour se faire soigner. Savoir compter, c’est-à-dire savoir lire et écrire les nombres français ; pour les opérations, ils connaissent. Enfin, savoir se repérer dans l’espace, avec l’aide des smartphones – ils en ont tous. C’est toute leur vie qui est là-dedans, jusqu’à des photos de leur tragique traversée de la Méditerranée, raconte-t-elle. Au bout du compte, chacun a fait sa route d’apprentissage, comme il a fait celle de son exil.” Des souvenirs, bons ou mauvais ? Colette en a un coffre entier : “Tous nos amis réfugiés dans les gradins du club l’En avant de Guingamp est un grand souvenir pour tout le monde, je crois. Les ’récits de vie’, indispensables à la demande d’asile, ont été des moments extrêmement poignants, parfois très durs pour eux comme pour nous.” Tous sont repartis avec leur précieux bulletin d’apprentissage du français de 80 à 150 heures. Pour résumer “cette extraordinaire aventure humaine”, Colette emprunte la formule prononcé le soir de Noël par un des réfugiés : “Il nous a dit : vous nous avez traité en êtres humains. Alors, nous le sommes redevenus. Cette phrase se devait d’être notre devise ! Et puis, Osman qui, pour nous remercier, m’a récité les premiers vers de la ‘Chanson pour l’Auvergnat’ de Brassens…”

Trégor solidaire

Depuis la Bulgarie, Ehsanullah, 20 ans, et Samiullah, 24 ans, ne se quittent plus. Ces deux-là, on les avait rencontrés cet automne à Trégastel. Ils arrivent de l’est de l’Afghanistan, qu’ils ont fui à cause des talibans, ont traversé six frontières. 

Ehsanullah (à g.) et Samiullah (à dr.) dans leur gîte de Trégastel en novembre 2016. Ils font partie des 60 réfugiés accueillis dans les Côtes d’Armor, progressivement regroupés à Trébeurden. ©C.Crié/CCAS


Christel Cailleaux, adjointe au maire du Vieux-Marché (Côtes-d’Armor), est devenue la marraine de Samiullah et Ehsanullah, quand l’idée de parrainer les réfugiés est apparue au collectif de bénévoles “Les gens heureux” : “Une façon de garder le lien quand ils partiraient des centres. Et quand le jour de quitter Trébeurden est venu, on a tout de suite vu que ça ne les emballait pas de se retrouver dans un foyer à Saint-Brieuc. J’en ai parlé au conseil municipal. Très vite, on s’est dit qu’ils seraient mieux chez nous. Depuis le début de l’accueil des réfugiés de Calais, on voulait se rendre utiles, et l’idée d’un accueil dans notre village trottait dans les têtes. C’est un village très chaleureux, très bretonnant aussi. On essaie de faire une communauté. Ici tout le monde se connaît. Bien sûr, certains ont ronchonné en disant qu’on n’en ferait pas autant pour des SDF, alors que chaque semaine on abrite la permanence de la banque alimentaire. Au marché, un des commerçants prépare pour nos deux refugiés un panier de légumes une fois par semaine. Et deux fois par semaine, ils vont au cours de français au lycée de Lannion. Ils ont du travail parce qu’ils ne parlent pas le français et mal l’anglais. Tiens, hier ils étaient invités au fest-noz du lycée : ils ne vont pas être très frais ce matin…”

Suite à la fermeture du centre de Trébeurden, Ehsanullah et Samiullah ont trouvé refuge au Vieux-Marché. ©C.Crié/CCAS

“Fière d’avoir participé à cette aventure”

Catherine Berthelot, retraitée de GDF Suez et élue à la CMCAS Loire-Atlantique Vendée, s’est investie dans la coordination des moyens de transport pour les réfugiés du CAO de Saint-Brevin-les-Pins.

“On les emmenait à l’hôpital, pour des rendez-vous médicaux, ou à la préfecture de Nantes. La barrière de la langue m’a gênée : les conversations étaient très limitées, c’était un peu frustrant. Mais c’est une belle expérience, avec des gens qui étaient heureux qu’on les aide. Je ressens de la fierté d’avoir participé à cette aventure. Ils étaient parfois embêtés par la situation et essayaient de donner aussi. Ils ont écrit des poèmes qui m’ont beaucoup touchée. Souvent, ils me montraient des photos de chez eux : leurs parents, leur sœur, leur femme… On les a vus évoluer : ils sont arrivés très fatigués, assez fermés ; ils se sont ouverts. Il y a eu une fête le 1er avril, ils prenaient les gens dans leurs bras. C’était assez émouvant de leur dire au revoir, j’avais envie de pleurer. Nous avons été là pour un moment donné, maintenant, ils vont rencontrer d’autres gens.”

“Pas un jour où je ne pense pas à Montgesoye”

Justine Cassier (à dr.), 25 ans, était codirectrice au centre de Montgesoye, dans le Doubs, où 30 réfugiées mineures ont passé deux mois et demi. Maëlla Bedjou (à g.), 22 ans, y était animatrice. ©J.Marando/CCAS


“J’ai été embauchée dix jours avant que les mineures soient accueillies. J’avais travaillé l’été pour une colo au centre de Montgesoye. Quand on m’a appelée pour me proposer l’aventure, je n’ai pas hésité. J’étais déjà sensible au sort des réfugiés. Quand j’ai accepté le poste, je me suis mise à suivre les infos tous les jours. En réalité, on n’a pas vraiment eu le temps de se préparer. En plus de l’encadrement et de l’animation, nous avons fait le travail des éducateurs spécialisés pendant les trois premières semaines. Ça a été très difficile. L’état de santé des jeunes filles était vraiment problématique. Dès le deuxième jour, on a appelé Médecins du monde. Une partie d’entre elles est allée aux urgences. L’une était au bord de la septicémie, beaucoup ont fait des malaises. J’étais la référente sanitaire du centre. J’ai passé le tiers de mon temps à me rendre chez les médecins et dans les hôpitaux. Cette expérience a changé ma vie. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à Montgesoye. Depuis, j’essaie d’être moins individualiste, moins matérialiste. J’ai compris qu’on pouvait aller loin dans l’accompagnement de l’autre.”

“Je viens des quartiers de Besançon. C’est la directrice de la maison de quartier qui m’a proposé ce poste. Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai tout de suite pensé à l’expérience humaine que j’allais vivre. Au départ, on nous avait dit que ce serait un groupe de 30 garçons. Le sort des jeunes filles mineures isolées n’était pas trop mis en avant dans les médias. On a su que c’était des filles à la dernière minute. Et ça change pas mal de choses ! On n’avait pas de matériel d’hygiène, pas de vêtements de filles, que des grandes tailles. Il y avait les problématiques de viols, certaines avaient eu des enfants dans leur pays… J’ai eu du mal à gérer mes émotions quand les jeunes filles nous ont raconté leur histoire. Il était difficile de faire la part des choses et de se protéger. Elles sont si jeunes et ont déjà vécu tant de choses. Vingt et une d’entre elles ont réussi à atteindre leur rêve, la Grande-Bretagne. Nous n’avons pas gardé de contact avec tout le monde. Il y a eu des désillusions pour certaines. Je savais que cette expérience allait me faire grandir mais en fait cela a aussi changé mon caractère. Cela a décoincé quelque chose en moi. On a quand même participé à l’histoire de notre pays !”

Propos recueillis par Thierry Marck, Ludovic Finez et Audrey Viala

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