Chronique de la Libération | La nationalisation, l’épuration et le renouvellement

©Frédéric Guyot/CCAS

Pour De Gaulle, la collaboration n’a été le fait que d’une “poignée de misérables”. La réalité est plus complexe. Lors de la nationalisation en 1946, nombre d’anciens cadres des sociétés privées des Industries électriques et gazières qui se sont honorablement comportés durant la guerre accèdent à des postes de responsabilité. C’est le dernier épisode de notre chronique sur la Libération.


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“Vivement souhaitée par la population à la Libération, l’épuration économique n’a jamais satisfait l’opinion, pas plus hier qu’aujourd’hui”, écrit l’historien Marc Bergère dans l’introduction de “l’Épuration économique en France à la Libération”. L’idée reste présente que de grands industriels ayant travaillé pour le compte de l’occupant ont su, à la Libération, passer entre les mailles du filet de l’épuration. Qu’en fut-il dans les Industries électriques et gazières (IEG) ?

Force est de constater que la nature même de ces industries les rendait peu enclines à livrer leur production à l’Allemagne. Il n’existait alors pas d’interconnexions électriques, et encore moins de réseau de gaz, permettant d’envoyer dans le Reich la production française, comme le firent les industriels les plus compromis, tels Louis Renault et la famille Berliet, qui virent leurs entreprises nationalisées à la Libération.

Quelques attitudes proallemandes sanctionnées

S’il y eut épuration dans le patronat des IEG, ce fut davantage du fait de l’engagement actif des dirigeants d’entreprises de la branche au côté de l’État français, voire même de l’Allemagne. Le directeur du Gaz de Lyon ou celui d’Électricité et Gaz de Marseille sont par exemple mis en cause pour leur attitude proallemande.

À lire la presse syndicale d’alors, on ne trouve cependant guère de demandes d’épuration dans le secteur des IEG. La Fédération de l’éclairage CGT s’est réunifiée en avril 1945 (la CGT et la CGTU, proche des communistes, séparées à la suite du pacte germano-soviétique de 1939, s’étaient réunifiées dans la clandestinité en 1943 mais la démarche n’était pas toujours allée jusqu’au niveau des fédérations). Marcel Paul et Émile Pasquier, de retour de déportation à Buchenwald, en reprennent la direction.

On raconte que Marcel Paul, au moment de son retour, lança un cinglant “il n’est pas encore fusillé, celui-là ?” au représentant de l’ancien directeur de la Compagnie parisienne de distribution de l’électricité, qui n’était pas intervenu, bien au contraire, pour défendre son ancien salarié lorsque celui-ci avait été arrêté en 1941 pour faits de résistance. Mais l’heure n’est pas tant à l’épuration qu’à la grande affaire de la nationalisation, concrétisant une vieille revendication des travailleurs de la branche.

Nationalisation : les patriotes aux manettes

De nombreux cadres s’étant honorablement comportés durant l’Occupation vont jouer un rôle important dans la naissance d’Électricité et Gaz de France en 1946. Citons Pierre Simon, premier PDG de l’entreprise publique, écarté par Vichy en 1940 de son poste de directeur des forces hydrauliques et des distributions d’énergie électrique qui lui avait été confié par le Front populaire ; Roger Gaspard, directeur général d’EDF en 1946, arrêté par les Allemands fin 1942 ; ou encore Étienne Audibert, président d’EDF de 1947 à 1949, condamné une première fois à six mois de prison par un tribunal militaire allemand en février 1942, à nouveau arrêté en juin 1944, déporté à Neuengamme, et titulaire de la médaille de la Résistance.

Tous trois avaient jusque-là mené leur carrière dans le public, mais des cadres venus du privé, et ayant eux aussi fait montre de patriotisme durant l’Occupation, vont également prendre du grade dans la nouvelle entreprise publique, comme Robert Félix, venu d’Ouest-Lumière, Pierre Massé d’Énergie électrique du Rouergue ou Pierre Grézel de Force et Lumière.

“Si les exclus n’ont pas été rejetés par leur milieu, qui ne les a pas laissés sans emploi ni subsistance, ils n’ont jamais retrouvé leur premier rang antérieur.”

“Les nationalisations sont, surtout lorsqu’elles sont associées à des changements de structures, l’occasion d’un important changement du personnel dirigeant. Même s’il ne s’inscrit pas dans l’épuration stricto sensu, il aboutit à un certain renouvellement. S’il s’effectue dans le respect des filières traditionnelles des corps en particulier, il profite à des hommes qui, sans avoir été nécessairement des résistants, ont su marquer des distances avec le régime de Vichy et la collaboration. En revanche, si les exclus n’ont pas été rejetés par leur milieu, qui ne les a pas laissés sans emploi ni subsistance, ils n’ont jamais retrouvé leur premier rang antérieur”, observe l’historien Hervé Joly, dans “l’Épuration économique en France à la Libération”.

Au final, l’épuration économique a bel et bien existé. Quelque 123 000 dossiers de confiscation des profits illicites ont été instruits contre des entreprises ayant mis leur production au service de l’occupant. Mais les IEG, contrairement au bâtiment ou à la construction automobile ou aéronautique, n’ont été que marginalement affectées.


Pour aller plus loin

“l’Épuration économique en France à la Libération”, de Marc Bergère (dir.)
Presses Universitaires de Rennes, 2008, 344 p., 22 euros.

Premier ouvrage publié en France sur le sujet, ce livre essaie de faire la vérité entre les injustices dénoncées par les hagiographes du monde patronal – fixés sur quelques “victimes” emblématiques telles que Renault ou Berliet – et l’idée communément admise de non-épuration économique.

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