Colos : promesse tenue pour une sculpture à ouvrir dans 20 ans

En 2000, sous la houlette de M’hamed Bouheddadj, artiste plasticien algérien, réfugié politique et intervenant pour la CCAS, les colons de Barneville et Blainville ont érigé de leurs mains des sculptures contenant leurs projets d’avenir. ©DR

En août 2000, un projet un peu fou embarque 240 ados, en colo dans le Cotentin : sceller des livrets contenant leurs aspirations pour l’avenir au creux d’une sculpture, avec un mot d’ordre : “À ouvrir en 2020”. En novembre dernier, cette promesse a été tenue, raconte Alain Tricoche, alors responsable des séjours en Normandie. Il explique pourquoi la CCAS se met désormais à la recherche de ces ados devenus trentenaires.

Quelle est la genèse de ce projet de sculpture “À ouvrir dans 20 ans”, mené dans les colos de Blainville et Barneville en 2000 ?

Nous nous sommes inspirés d’une démarche du Secours populaire français, “le dire pour agir”. En tant que partenaire historique du SPF, nous avions reçu leurs livrets invitant chacun, sous forme de questionnaire, à exprimer ses souhaits, ses attentes et ses préoccupations à l’aube de ce nouveau siècle. Aussi, il nous paraissait intéressant de réinvestir ce projet initialement destiné aux centres de vacances auprès des jeunes dans les colos, en retravaillant le contenu et les questions.

J’ai alors sollicité Hamed Bouheddadj, artiste plasticien algérien avec lequel j’avais déjà travaillé, pour lier création, lecture et écriture. Et il a tout de suite été partant ! L’idée était alors d’articuler le projet d’écriture autour de la construction d’une sculpture collective avec les ados et l’équipe d’encadrement. En questionnant cette jeunesse sur sa vision de l’avenir.

Quelle a été la réaction des jeunes, qui partaient initialement dans une colo… “équitation” ?

Ils ont adhéré au projet, auquel ils étaient libres de participer. Et ça a marché ! En grande partie grâce au contexte : en plein été, en vacances, le rapport à l’écriture est différent. On est loin du côté scolaire.

Et dans la mesure où on liait à la fois l’écriture du livret, et la construction d’une œuvre collective, il y avait un attrait presque naturel pour ce travail à la fois manuel et intellectuel. Il fallait littéralement mettre ses mains “dans la pâte”, puisqu’on a construit les structures à base de sciure de bois et de colle blanche, et qu’on s’en est servis pour rédiger les écrits.

En tant que gamin, on est contraint de se projeter dans l’avenir, dans tous les cercles éducatifs. En vacances, le contexte est différent.

“Il y a 20 ans, on s’est engagé auprès d’eux et on l’a fait !” se réjouit Alain Tricoche, à l’initiative du projet de colo “À ouvrir dans 20 ans”. ©Julien Millet/CCAS

Plus de 250 ados ont joué le jeu. Comment expliquez-vous ce plébiscite ?

En tant que gamin, on est toujours amené à se projeter dans l’avenir. Et on y est même contraint… car cette question se pose finalement dans tous les cercles éducatifs. Dans la famille, avec le fameux “qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?” ; et à l’école, pour ce qui concerne l’orientation.

Or dans ces cadres presque rigides pour cette jeunesse, c’est bien souvent la retenue qui prime. La peur d’être stigmatisé, la crainte d’une mauvaise interprétation de ses aspirations freinent quelque part la liberté de parole. En vacances, le contexte est différent. Il n’y a ni parents, ni enseignants, et on est exonéré de toute note, de tout jugement.

Ce qui signifie que les colos sont aussi des espaces de citoyenneté, et favorisent la prise de conscience ?

Oui ! Car pour nous il s’agissait de les questionner sur le présent et le futur, de les faire réfléchir autour de la citoyenneté. “Comment suis-je aujourd’hui, et quel citoyen je serai demain ?” D’ailleurs, les équipes d’animation et de direction avaient organisé une forme de solennité dans l’événement. C’est à dire qu’à la fin du séjour, un moment spécifique a été consacré au dépôt du livret dans l’urne (le socle de la sculpture, ndlr)… à l’instar d’un jour de vote : en déposant leur livret, les ados accomplissaient quelque part leur devoir de citoyens !

Ce qui est intéressant, c’est de les confronter à leurs écrits de l’époque, alors qu’ils ont aujourd’hui entre 32 et 37 ans !

En novembre 2020, la CCAS a tenu ses promesses en ouvrant le socle de la sculpture pour en extraire les livrets. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il faut savoir que les ados pouvaient y déposer ce qu’ils voulaient… Donc nous avons aussi retrouvé des objets divers symbolisant leur colo. Ensuite, une première lecture de leurs écrits permet de remarquer tout naturellement un décalage : il y a vingt ans, la préoccupation des jeunes n’était pas forcément l’écologie, le développement durable, le zéro déchet, etc. Le rapport à la santé, à la cigarette par exemple, était aussi différent. Et ce qui est intéressant, c’est justement de les confronter à leurs écrits de l’époque, alors qu’ils ont aujourd’hui entre 32 et 37 ans !

Le projet “À ouvrir dans 20 ans” touche donc à sa fin. Et maintenant, que va-t-il se passer ?

En raison de la crise sanitaire, nous n’avons pas pu organiser d’événement autour de cette promesse tenue. Mais notre but est toutefois atteint : celui de donner de la visibilité à ce projet. Il y a 20 ans, on s’est engagé auprès d’eux et on l’a fait !

Depuis des mois, à la CCAS de Normandie, un groupe de travail s’est mis en place : tous les livrets ont été numérisés, les documents ont été scannés avec pour but de les envoyer, à l’aide des parents, à leurs auteurs. Ensuite pourquoi ne pas imaginer un selfie de leur part lors de l’ouverture du livret, la création d’une page Facebook plus tard… Quoi qu’il en soit, ils doivent s’approprier leur projet, en être acteurs. Car, il ne nous appartient plus dorénavant.

De votre côté, quel sentiment prédomine ? Celui du devoir accompli ou d’avoir mis en place un projet insolite ?

À la fin de l’été 2000, je me suis réellement demandé si on y arriverait. Vingt ans, c’est loin ! Mais cela s’est transmis naturellement, grâce à une volonté commune. Je n’ai personnellement pas vécu avec ce projet pendant 20 ans, notamment parce que j’ai bougé professionnellement (Alain Tricoche est aujourd’hui responsable du Pôle production ingénierie pédagogique à la CCAS, ndlr).

Mais j’ai transmis ce projet à d’autres, qui l’ont transmis à d’autres… Et il est toujours là, mais en transit en quelque sorte. Ce qui prouve que si les intentions existent, sans être accompagnées par des actes, elles en restent à ce stade !


Chers parents, nous avons besoin de vous !

À la fin des séjours de Barneville et Blainville, les écrits des jeunes, mais aussi leurs photos, leurs adresses, et bien d’autres objets ont été déposés dans les socles de deux grandes sculptures. Précieusement conservés, les livrets ont été numérisés, et l’équipe séjours-activités de Normandie se met désormais à la recherche de leurs auteurs…

Aussi ne soyez pas surpris si des personnes de la CCAS vous contactent pour retrouver la trace de vos enfants devenus grands ! Objectif : leur proposer de renouer le contact avec les autres participants à ce projet et de redécouvrir, vingt ans plus tard, ce qu’ils avaient en tête en l’an 2000.

 

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