Contre le sexisme, jouer sans entraves !

“Je suis pas un garçon manqué, je suis une fille réussie !” Atelier lecture au centre CCAS de Val-d’Isère, le 28 février 2017. ©D.Delaine/CCAS

Lutter contre le sexisme, facile à dire mais pas simple à faire ? Zoom sur deux initiatives qui font du jeu un outil d’émancipation, avec Cécile Marouzé, de la ludothèque associative Le Jeu pour tous à Cergy, en région parisienne, et Marion Musso, animatrice d’un atelier antisexiste proposé depuis deux ans au centre CCAS de Val-d’Isère, en Savoie.

À l’origine de leur projet, un ras-le-bol pour l’une, un certain optimisme pour l’autre. L’une est animatrice culturelle, l’autre ludothécaire, et chacune à sa manière lutte contre les stéréotypes de genre et les préjugés sexistes. Ce qu’elles ont en commun : elles invitent à jouer sans entraves. Avec un peu de lecture, un tube de colle, des feutres et du carton, Marion Musso anime un atelier ludique sur l’égalité filles-garçons au centre CCAS de Val-d’Isère, entre une chasse au trésor et un après-midi au ski. Avec un peu plus de moyens (mais pas tant que ça), Cécile Marouzé a cofondé la ludothèque associative Le Jeu pour tous, à Cergy, dans le Val-d’Oise, qui s’engage pour refaire des temps de jeu des vecteurs d’émancipation, et du jeu, une pratique culturelle et populaire.


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Les princesses et les superhéros vivent dans des pages séparées. Et s’ils se rejoignaient dans les pages violettes, pour jouer à la dinette dans le tractopelle ? ©D.Delaine/CCAS

C’est l’histoire d’une princesse…

Animatrice de loisirs depuis ses 17 ans, Marion Musso a flirté avec la sociologie et la pédagogie Montessori. Sa rencontre avec le petit livre collectif “Contre les jouets sexistes” lui a donné envie de créer un atelier sur le sexisme véhiculé par les jouets. Depuis quatre saisons, elle l’inscrit dans la politique culturelle des Act’éthiques de la CCAS (voir encadré) et y invite les enfants de 6 à 12 ans du centre de vacances de Val-d’Isère.

Convaincue que “c’est le jeu qui révèle les inégalités dès le plus jeune âge”, la jeune femme en fait un outil pour aborder, pêle-mêle, la ségrégation des sexes, les valeurs de mixité et d’émancipation, et la construction du genre. Autour de la lecture de livres jeunesse et d’ateliers ludiques, tous les clichés y passent. T’es un garçon et tu joues à la dînette, c’est la honte (“Dînette dans le tractopelle“) : faux ! T’es une fille et tu joues au foot ? T’es qu’un garçon manqué (Marre du rose !) : faux ! À la maison, c’est maman qui fait tout et papa va travailler (jeu “Qui fait quoi à la maison ?”) : pas tout à fait vrai…

Armés de leur spontanéité et de leur sincérité, les enfants peuvent, “par leur compréhension de l’histoire contée par les livres, déconstruire eux-mêmes les stéréotypes, explique Marion Musso. Quand on les écoute, on se rend compte qu’ils ont envie de partager les jouets, de jouer à ce qu’ils veulent, et ils se demandent pourquoi ce n’est pas possible”.

Papa, maman ou les deux ? Les enfants indiquent qui prend en charge les tâches ménagères, ce qui suscite la discussion. ©D.Delaine/CCAS

Au fond, les enfants ne semblent pas difficiles à convaincre. Mais les adultes ? Car en se passant d’eux, le club enfants se passe aussi de leur jugement et pression éventuels. Au-delà des parents, c’est l’ensemble des adultes en position d’éducation qui sont concernés. À la maison, à l’école ou lors des temps de loisir, ce sont bien eux qui reproduisent les stéréotypes et qui culpabilisent, tournent en ridicule, voire sanctionnent les comportements “non conformes” des enfants. Parfois sans arrière-pensées, car ils sont récepteurs des mêmes messages, ou qu’ils ne sont “pas formés” à éduquer “de manière égalitaire”, comme le souligne le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité.

En bref, les jouets, c’est du sérieux ! Les normes de l’industrie “ludique” sont autant d’injonctions sur la bonne manière d’être “une vraie fille” et “un vrai garçon”, et envoient des messages dévalorisant les filles. Ces normes sont à la fois en décalage avec la réalité, et contribuent à maintenir de réelles inégalités socioéconomiques : non, les femmes ne sont pas de chétives princesses en quête d’un prince charmant courageux leur apportant confort et progéniture ; mais oui, les femmes accusent près de 30% d’écart de salaire à compétences égales, ont plus souvent la charge des enfants, et portent tout le poids de la séduction. Entre autres inégalités, oppressions et discriminations. Et au-delà, faut-il laisser les clés des imaginaires des enfants à l’industrie du jouet ?


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Et si le jeu était un droit ?

“Il n’y a pas que la grande distribution ! Il y a aussi tout un travail à faire auprès des familles pour prendre de la distance vis-à-vis de la publicité.” Ainsi s’exclame Cécile Marouzé, codirectrice de la ludothèque associative Le Jeu pour tous, fondée en 2008 à Cergy, ville nouvelle du nord-ouest de Paris. Au départ, il y avait l’envie de créer une “place du village” pour les familles et les amoureux du jeu, quels que soient leur âge, leur sexe ou leur classe sociale. En somme, rendre accessible le jeu à tous et toutes, et s’en servir contre le consumérisme et toute forme de discrimination.

Cécile Marouzé cogère l’association Le Jeu pour tous avec deux autres salariés et une dizaine de bénévoles. ©L.Defrocourt/Communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise

Pour moins de 15 euros par an, la ludothèque accueille enfants, adolescents et adultes, seuls ou en groupe, valides ou en situation de handicap. Une démarche inclusive, qui a intégré la mixité filles-garçons après que Cécile Marouzé a rencontré un petit livre décidément révélateur : “Contre les jouets sexistes”. “Ce livre m’a ouvert les yeux sur les valeurs qui sous-tendent les distinctions entre les sexes dans l’univers du jeu”, explique l’ancienne enseignante. Elle souligne que contrairement aux catalogues destinés aux professionnels, relativement neutres, ceux qui ciblent le grand public sont truffés d’injonctions sexistes, et très conservateurs. En plus du traditionnel “rose versus bleu”, les deux sexes “ne font les mêmes activités : tâches domestiques et beauté pour les filles, combat et agressivité pour les garçons”.

Campagne “Jouer l’égalité” de l’association Le Jeu pour tous, 2016. ©DR

“Une ludothèque est un lieu dans lequel les enfants jouent librement”, rappelle Cécile Marouzé, ajoutant : “L’aménagement est réfléchi pour que les enfants aillent où bon leur semble.” “On essaie de ne pas sexuer l’espace par les couleurs, sans signaux forts du type rose/bleu. On mélange aussi les déguisements sur le présentoir : le policier, la princesse et les capes !” Tout l’inverse, au fond, d’un grand magasin… Même si les enfants “sont attirés par ce qu’ils ont vu à la télé”, ils n’ont parfois besoin que de “bouts de ficelle” pour jouer : les objets du quotidien détournés (gros coussins, pinces à linge, tissus et cordes, claviers d’ordinateurs usagés) rencontrent un grand succès. “C’est ce qu’on dit : l’enfant joue plus souvent avec la boîte qu’avec le jouet à piles qui est dedans… Car il va pouvoir imaginer et projeter ce qu’il veut ! Cela pose des questions fondamentales sur ce qu’est un jouet.”

“Le jeu est essentiel pour l’épanouissement et la construction de la personne”, indique l’association. En ce sens, ne devrait-il pas y avoir un droit de jouer sans entraves ? Chouette programme !

Il suffit parfois d’un “hippo-glouton géant” pour se souvenir que filles et garçons méritent de rire ensemble. Et qu’ils en sont tout à fait capables… ©D.Delaine/CCAS


Pour aller plus loin

“Dinette dans le tractopelle”, de Mélanie Grandgirard et Christos, éd. Talents hauts, 2009. “Contre les jouets sexistes”, collectif, éd. L’échappée, 2007. “Tu peux”, d’Élise Gravel, disponible gratuitement en ligne. “A quoi tu joues ?”, de Marie-Sabine Roger et Anne Sol, éd. Sarbacane, 2009. “Marre du rose”, de Nathalie Hense et Ilyah Green, éd. Albin Michel Jeunesse, 2009.


Bon à savoir

À la CCAS, il existe un groupe de suivi des chantiers de l’égalité femmes-hommes. Parallèlement, les Act’éthiques proposent des actions culturelles et d’éducation populaire dans les centres de vacances et tout au long de l’année dans les CMCAS, parmi lesquelles le film “Égaluttez” avec l’association Pulsart.
Article modifié le 12/03/2017

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