Guillaume Pitron : « Le numérique représente 10 % de la consommation électrique mondiale »

Spécialiste des impacts économiques, politiques et environnementaux de l’exploitation des matières premières, le journaliste et réalisateur Guillaume Pitron publie « L’Enfer numérique » (2021), deuxième enquête consacrée à son sujet de prédilection. ©Reda Settar

Dans « L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un Like », le journaliste Guillaume Pitron révèle l’impact écologique colossal des industries numériques supposées réduire nos pollutions. Une remarquable enquête qui nous questionne sur nos pratiques.



Quelle est l’ampleur de la pollution numérique mondiale que vous révélez à l’issue d’une enquête qui a duré deux ans ?

L’impact est d’abord matériel : il faut des ressources naturelles pour fabriquer ce monde virtuel. Cela se traduit en chiffres très précis : 34 milliards d’équipements (smartphones, ordinateurs, tablettes) sont aujourd’hui en circulation dans le monde et il se vend 1,4 milliard de smartphones par an.

Le numérique à l’échelle mondiale génère chaque année trois fois l’empreinte matérielle d’un pays comme la France. À cela, il faut ajouter les 3 millions de data centers et les 450 câbles sous-marins, qui mesurent au total 1,2 million de kilomètres, c’est-à-dire trente fois la circonférence de la Terre, et constituent en partie l’épine dorsale du Net.

Quid de l’impact énergétique du numérique ?

Le numérique, depuis la mine où l’on extrait les métaux des téléphones jusqu’au recyclage, en passant par les data centers et les câbles, représente 10 % de la consommation électrique mondiale. À eux seuls, les centres de données représentent environ 2 % de cette consommation mondiale.

Toute cette électricité, est à l’origine d’à peu près 4 % des émissions de gaz à effet de serre, soit presque deux fois les émissions du secteur aérien. À l’horizon 2025, le numérique pourrait être à l’origine de 20 % de la consommation d’électricité et de 5,5 % des émissions de gaz à effet de serre.

Personne ne sait précisément quel est le coût environnemental d’un email.

Si le numérique pollue, il permet aussi d’éviter d’autres formes de pollution. Quel est son bilan réel ?

Personne ne sait le mesurer. J’ai fait le tour du monde pendant deux ans pour essayer de trouver des chiffres. Ils n’existent pas. Le numérique permet bien sûr d’éviter des pollutions : grâce à lui, on ne se déplace pas à New York pour une conférence, on la fait « en visio » ; on va sur « To good to go », la plateforme anti-gaspillage alimentaire…

Mais personne n’est capable de dire si le solde est positif ou négatif. Personne ne sait précisément quel est le coût environnemental d’un email. Ce sont les promoteurs du numérique eux-mêmes qui fournissent les chiffres, notamment via un groupement d’industriels (Deutsche Telekom, Huawei, AT&T, IBM…). C’est un peu comme si un cuisinier notait ses propres plats et affichait une note sur Tripadvisor !

Peut-on limiter l’impact du numérique sans culpabiliser les accros aux réseaux sociaux et aux vidéos en ligne ?

C’est une vraie question. Quand on parle des pollutions causées par le numérique et qu’on évoque l’impact de nos modes de vie, cela peut effectivement créer de la culpabilité. Mais je pense qu’il faut regarder la réalité en face. J’aime bien citer cette phrase de Saint-Exupéry : « On ne peut à la fois être responsable et désespéré. » Donc, premièrement, il faut être dans l’action et, deuxièmement, nos actions peuvent générer des effets très concrets.

Vous interpellez les jeunes, gros consommateurs d’outils numériques. N’est-ce pas injuste de les montrer du doigt alors que tout est fait pour les pousser à la consommation ?

Effectivement, les jeunes sont manipulés, comme les autres. Pour autant, il ne faut pas se poser en victime. Aujourd’hui, tout le monde comprend l’impact des téléphones portables sur l’environnement. Tout le monde devrait avoir lu ou entendu un discours de Denis Mukwege, ce gynécologue congolais, prix Nobel de la paix, qui fait le lien entre l’exploitation du coltan et du cobalt [minerais utilisés pour fabriquer les smartphones, ndlr], la fabrication des téléphones portables et toutes les atrocités qui y sont associées.

Discours de Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, le 10 décembre 2018. Source : lemonde.fr/YouTube

Or, en France, un jeune de 18 à 25 ans a déjà eu entre les mains cinq ou six téléphones portables. Donc je pense qu’il n’y a plus d’excuses à avoir. J’interpelle de manière certainement provocatrice les jeunes en leur disant : le smartphone est un outil qui fait de vous la génération probablement la plus puissante que la Terre ait jamais portée, capable de faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue à coups de hashtags. Mais c’est aussi un outil avec lequel vous pouvez aggraver votre impact environnemental et humain.



Comment dénumériser nos sociétés ?

Je crois à l’approche « colibri » : chacun doit faire sa part en consommant moins de smartphones, en rallongeant leur durée de vie. Les téléphones représentent à peu près la moitié de la pollution numérique dans le monde. Donc les conserver plus longtemps a vraiment un impact. Mais s’il s’agit de réduire les données consommées, tous ces gestes individuels sont à mon avis complètement inopérants.

Nous entrons aujourd’hui dans ce que j’appelle « l’Internet de tout ». Dans ce futur, tout sera connecté (hommes, objets, animaux, végétaux) et la consommation de données va littéralement exploser. Dans ce monde-là, nettoyer sa boîte mail, ce serait comme essayer de vider la mer avec un seau pour se protéger d’un tsunami.

Peut-on agir pour limiter cette consommation de données ?

La solution est collective. L’Union européenne, comme les États-Unis, essaie de s’attaquer aux réseaux sociaux, mais plus sous l’angle du complotisme et de la fragilisation des démocraties que sous l’angle de l’écologie. En revanche, le 15 novembre dernier, la France a adopté une loi visant à réduire l’empreinte du numérique – c’est une première mondiale – en agissant sur l’usage de nos terminaux, la consommation d’électricité et celle des data centers, etc. En matière de lutte contre la pollution numérique, les choses se passent plutôt au niveau des États.


À lire

« L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un Like »
2021, Les liens qui libèrent, 21 euros

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(Connexion requise – NIA et mot de passe – pour accéder au site.)


« La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique »
2018, Les liens qui libèrent, 20 euros

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