« Le principal but d’Acrimed est de politiser la question des médias »

À l’occasion de la Semaine de la presse et des médias à l’école (du 21 au 26 mars), et dans le cadre des débats des Act’éthiques de l’été, sur le thème du « monde des rumeurs », la rédaction a donné la parole à l’association Action-Critique-Médias (Acrimed). ©DR

Les grands médias sont-ils vecteurs de désinformation ? Quel rôle jouent-ils dans les élections démocratiques, et comment redonner le pouvoir médiatique au peuple ? Éléments de réponse par Mathias Reymond, maître de conférences en économie à l’université de Montpellier et coanimateur de l’association Action-Critique-Médias (Acrimed), qui décrypte depuis vingt-cinq ans la gouvernance des médias dominants, leur financement et la manière dont ils couvrent l’actualité sociale.

Quels sont les objectifs d’Acrimed et ses moyens d’action ?

Mathias Reymond : Acrimed est une association qui s’exprime principalement via son site internet. Nous avons aussi une revue trimestrielle, « Médiacritiques », et nous écrivons de temps en temps des livres. En novembre, nous avons publié « Les Médias contre la rue. Vingt-cinq ans de démobilisation sociale ». Nous intervenons également lors de conférences et de débats.

Notre principal but est de politiser la question des médias, c’est-à-dire d’en faire un enjeu politique, au même titre que l’environnement, la santé ou l’éducation. Nous voulons faire en sorte que les partis politiques, les syndicats mais aussi les citoyens s’approprient la question des médias. De ce point de vue, je pense que notre combat a été plutôt bénéfique : aujourd’hui, de nombreuses formations politiques, notamment de gauche, ont des propositions concrètes sur la transformation des médias. Ce n’était pas le cas en 1996, quand Acrimed a été créée.

Vous dénoncez la mainmise sur les médias de quelques milliardaires, dont Vincent Bolloré. Peuvent-ils influencer les élections à venir ?

On parle beaucoup de Bolloré parce qu’il se comporte comme un ogre qui récupère de nombreux médias, comme Canal+, CNews, C8, Europe 1 ou encore des titres de presse écrite. Les critiques qui lui sont faites sont liées à la fois à la mainmise qu’il déploie sur les médias, mais aussi au fait qu’une de ses chaînes (CNews) a tendance à promouvoir un candidat à l’élection présidentielle – en l’occurrence Éric Zemmour – et à mettre cette chaîne au service d’une idéologie ultra-réactionnaire.

Mais ce que nous vivons aujourd’hui avec Bolloré n’est pas une nouveauté. En 1995 déjà, Bouygues avait beaucoup de poids dans les médias. Le poids de la télévision était plus important et TF1 avait fait campagne pour Édouard Balladur lors de l’élection présidentielle. En 2007, ce sont les médias de Lagardère et de Bouygues qui ont massivement fait campagne pour Sarkozy.

 

 

Le livre « Les Médias contre la rue » montre comment les médias dominants ont systématiquement « mal traité » les mobilisations sociales des vingt-cinq dernières années. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

À chaque réforme, le même mécanisme se reproduit : les médias dominants (les grandes chaînes de télévision et de radio) soutiennent en général les mesures gouvernementales. Et cela se fait en plusieurs étapes. D’abord, les médias expliquent qu’il faut soutenir ces réformes et que cela doit se faire dans le dialogue avec les partenaires sociaux. Mais dès lors que les « concertations » n’aboutissent pas au choix initial du gouvernement, les grévistes sont présentés comme des individus « archaïques » qui « prennent en otage » les usagers, notamment des transports.

Tout le traitement médiatique se focalise alors sur les à-côtés de cette mobilisation : on ne parle pas du fond de la réforme mais des conséquences (fâcheuses) de la mobilisation sociale. Quand il y a de la casse en marge des manifestations, les images tournent en boucle sur les chaînes d’information continue.

Et les représentants syndicaux ou les porte-parole des partis politiques contestataires sont sommés de condamner les violences. La manière dont ils sont interviewés fait apparaître des mécanismes relevant à la fois du mépris de classe et de la complaisance avec les partisans de la réforme. À l’inverse, les questions posées aux « experts », qui soutiennent généralement les réformes et appartiennent souvent à la même classe que les journalistes, sont beaucoup plus policées et polies.

Cela explique-t-il que les journalistes aient mauvaise presse ?

S’ils ont mauvaise presse, c’est à cause des journalistes dominants que l’on voit partout dans les médias et du fait aussi qu’ils semblent interchangeables, passant d’Europe 1 à France Inter, des matinales de RMC à RTL. Quand on regarde le JT de TF1, celui de France 2, ou les chaînes d’information continue, on a l’impression de voir la même chose en boucle. Cela est en partie dû à la concentration des médias dont je parlais au début.

D’autre part, on parle souvent de fake news sur les réseaux sociaux mais, quand les grands médias relaient eux-mêmes des fausses informations (sur la guerre en Irak ou au Kosovo, ou sur l’affaire Dupont de Ligonnès, par exemple), la méfiance vis-à-vis des médias dominants s’accroît.
 

 

L’Acrimed est à l’initiative, il y a trois ans, d’une déclaration commune « pour une réappropriation démocratique des médias ». Comment mener cette réappropriation ?

Cela fait vingt ans que nous faisons des propositions dans ce sens. Nous avons rédigé cette déclaration commune en sachant que cette question pouvait être un enjeu pour les élections à venir. Si Acrimed n’avait pas fait tout un travail de décryptage des médias avec « Le Monde diplomatique », avec des films de Pierre Carles, avec celui de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, « Les Nouveaux Chiens de garde », si on n’avait pas crié pendant des années (parfois dans le désert) que la question des médias était politique, je ne suis pas certain que le Sénat aurait lancé une commission d’enquête sur la concentration des médias en France [Acrimed a été auditionnée le 8 décembre dernier dans le cadre de cette commission d’enquête, ndlr].


« Les Nouveaux Chiens de garde »

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Que propose Acrimed aujourd’hui pour démocratiser l’information ?

Nous pensons qu’il faut absolument réformer l’Arcom [Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ndlr], qui a remplacé le CSA [Conseil supérieur de l’audiovisuel, ndlr] le 1er janvier dernier. Nous sommes favorables à la création d’un Conseil national des médias, qui concernerait l’ensemble des médias, y compris ceux du tiers secteur (médias à but non lucratif, presse militante, presse syndicale). Bref, un organisme vraiment indépendant du pouvoir politique, composé de salariés des médias, d’usagers, de représentants d’organisations politiques.

Il pourrait, par exemple, remettre à plat les attributions des concessions des chaînes de télé. Celle attribuée à TF1 [première chaîne privatisée en 1987, ndlr] arrive à expiration cette année ; c’est l’occasion de voir si la chaîne a respecté ses engagements.

Emmanuel Macron a affirmé qu’il supprimerait la redevance de l’audiovisuel public s’il était réélu. Cela vous inquiète-t-il ?

Oui, car nous avons besoin d’un audiovisuel public fort. Plus il sera faible, plus il ressemblera aux médias privés. Moins il aura de moyens, moins on aura de reportages, d’enquêtes et plus on fera de l’information à moindre coût qui ressemblera à celle des chaînes d’information continue.


À lire

« Les Médias contre la rue. Vingt-cinq ans de démobilisation sociale », Action-Critique-Médias, éditions Adespote, 2021, 255 p., 18 euros.

À commander en version papier sur la Librairie des Activités Sociales.

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