L’économie de l’amer

Projet d’électrification des communes de l’intérieur en Guyane : village de Taluen ©EDF/Philippe Eranian

Chaque année, la France hexagonale redécouvre les outre-mer au gré des crises sociales. On connaît moins leur cause profonde, une forte dépendance économique envers la métropole.


Le 28 mars dernier, les rues de Cayenne étaient le théâtre de la plus grosse manifestation jamais organisée en Guyane. “Nou gon ké sa !” (Y en a marre !), scandait la foule.
Marre de la violence, du chômage de masse et du retard abyssal accumulé dans tous les domaines (santé, logement, transport, électricité…) par rapport à la métropole. La France aurait les moyens de faire décoller de Kourou une fusée tous les mois et ne trouverait pas l’argent nécessaire à l’électrification du pays ?

Ancienne colonie française, la Guyane est devenue département en 1946, en même temps que la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion. Soixante et onze ans plus tard, elle se retrouve coincée entre besoin de sécurité (sociale) et désir d’autonomie (économique). “En essayant de combler les écarts sociaux avec la métropole, on a laissé les écarts se creuser dans le domaine économique, explique le député de Guyane Gabriel Serville (PSG). On est devenu une espèce de comptoir où les gens consomment mais ne produisent pas.”

Dès 1959, la revue ‘Politique étrangère’ se montrait peu optimiste quant aux perspectives de développement économique des pays d’outre-mer : “Sans doute, à très long terme, il est possible de concevoir la possibilité que ces anciennes colonies acquièrent, grâce à notre aide, une autonomie économique suffisante, pour financer eux-mêmes leur développement ultérieur et équilibrer leur balance de paiements par le produit de leurs exportations, mais il ne s’agit là que d’une éventualité lointaine.”

Une analyse confirmée par les faits cinquante-huit ans plus tard. Aujourd’hui, la France hexagonale fournit la plupart des biens d’équipement et de consommation de la Guyane. Des importations qu’elle n’arrive à couvrir avec ses exportations qu’à hauteur de 11 % (voir infographie ci-dessous). Ce pays d’outre-mer aussi vaste que le Portugal et couvert à 96 % par la forêt amazonienne ne profite pas de ses extraordinaires richesses. La filière bois est quasiment inexistante et la biomasse, énergie renouvelable à fort potentiel, n’en est qu’à ses balbutiements.

Quelques bananes contre beaucoup de pétrole

La politique énergétique poursuivie par la France dans les outre-mer est symptomatique de cette dépendance économique entretenue depuis la colonisation. L’an dernier, en Guadeloupe, l’État a laissé à une entreprise américaine les rênes de la seule centrale géothermique terrestre que possédait la France. Sous-sol, soleil, vent, eau, mer, forêt…
Les outre-mer ont tout pour devenir des championnes des énergies renouvelables et réduire leur dépendance énergétique. Mais c’est bien le fioul d’importation qui continue de se tailler la part du lion aux Antilles françaises, plombant les comptes des deux îles. Dans ses échanges commerciaux, la Guadeloupe est tournée à 75 % vers la France. Les recettes dégagées grâce à la banane et au sucre de canne, productions rescapées de la période coloniale, ne couvrent qu’une infime partie de ses importations.

Quand 50 % de la surface agricole utile est consacré aux cultures d’exportation, il ne reste plus guère de place pour les productions locales. 87 % de la viande consommée en Guadeloupe est importée, en grande majorité sous forme surgelée. Dans ce sombre paysage, la Réunion fait figure d’exception. L’ancienne île Bourbon a su développer des filières agricoles performantes pour ses habitants. Elle produit elle-même la totalité des porcs (non transformés) qu’elle consomme et assure 73 % de ses besoins en légumes frais. Elle reste néanmoins dépendante à 60 % de l’Hexagone pour l’ensemble de ses importations. Celles-ci ne sont couvertes qu’à 6 % par ses exportations. Enfin, son industrie ne contribue qu’à environ 4 % de sa richesse, soit trois fois moins que la métropole.

Rassemblement dans le cadre des mouvements sociaux du printemps 2017 ©DR

Des économies artificielles dans un océan de pauvreté

En 1999, après un long mouvement social, les élus guyanais avaient proposé un pacte de développement pour leur département. Ce document fustigeait une “économie artificielle, assistée et administrée”. Aujourd’hui, le PIB par habitant de la Guyane est deux fois plus faible que celui de la France, mais deux fois supérieur à celui de ses voisins du Suriname et du Brésil. Deux pays vers lesquels elle exporte très peu. De même, le PIB par habitant de la Guadeloupe est très au-dessus de celui des petits États de la Caraïbe. Mais cette richesse est aussi un talon d’Achille : la Guadeloupe n’est pas compétitive sur ces marchés.

Le 9 février dernier, les députés adoptaient une énième loi en faveur de l’outre-mer. Après les États généraux de Nicolas Sarkozy en 2009, Emmanuel Macron veut organiser des assises. Mais il faudra plus que des échanges polis sous les ors de la République pour que les choses changent dans les territoires de la France postcoloniale.

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