Liban : “Électriciens sans frontières va retourner à Beyrouth pour mener des projets”

©Électriciens sans frontières

Agent Enedis à La Défense et vice-président de l’ONG Électriciens sans frontières, Marc Gratton est intervenu à Beyrouth après les explosions du 4 août dernier comme chef de mission. Il se confie sur cette intervention post-urgence et sur les actions pérennes d’approvisionnement énergétique qu’ESF va mettre en place au Liban dans les mois à venir, tournée vers les énergies renouvelables.


Bio express

Entré chez EDF au début des années 2000, Marc Gratton, 48 ans, intègre rapidement Électriciens sans frontières, et met en place des actions de solidarité à l’étranger, notamment au Bénin et en Jordanie. Délégué général de l’ONG pendant 6 ans, il en est tout récemment devenu le vice-président. Il est aujourd’hui spécialisé dans la transition énergétique à la direction Clients et territoires d’Enedis La Défense.


Quand et comment êtes-vous arrivé au Liban ?

L’équipe est arrivée tout début septembre, soit près d’un mois après la catastrophe. Notre présence sur place n’était pas utile tant que le matériel n’avait pas été acheminé et livré. Les 5 tonnes de matériel sont arrivées à Beyrouth dans un cargo affrété par le centre de crise et de soutien du Quai d’Orsay. Nous avons profité de ces quelques semaines pour constituer l’équipe et préparer notre intervention avec nos partenaires.

Combien de temps êtes-vous resté à Beyrouth ?

Contrairement aux quatre autres membres de l’équipe, je suis salarié en activité. J’ai bénéficié du dispositif de mécénat de compétence avec Enedis, dans le cadre du partenariat avec Électriciens sans frontières, pour partir en mission sur mon temps de travail pendant deux semaines. Un membre de l’équipe est, lui, resté trois semaines, et les derniers sont rentrés fin septembre. Les objectifs assignés ont été atteints.

J’en profite pour dire encore merci à la Croix-Rouge et au Secours Populaire libanais, qui vont assurer le suivi du matériel que nous avons distribué et nous faire remonter un retour d’expérience, pour être encore plus performants à l’avenir.

Quel personnel de votre ONG est intervenu ?

Nous étions cinq à Beyrouth. L’activité “post-urgence” s’est structurée depuis notre intervention lors du tremblement de terre de Haïti en 2010. On a désormais un vivier d’experts bénévoles, expérimentés et choisis selon leurs disponibilités et leurs compétences. Personnellement, je ne suis pas un expert technique, mon rôle de pilotage de cette mission spécifique était basé sur l’animation et la coordination. Et sur le fait que je connais bien le Liban et que je parle arabe.

Nous nous sommes appuyés sur la Croix-Rouge, un de nos partenaires sur ces missions à l’étranger, mais dans un contexte particulier : la crise Covid.

Racontez-nous votre arrivée à Beyrouth…

Nous avions deux missions primordiales. D’abord, rencontrer tous nos contacts et les partenaires avec lesquels nous devions agir et interagir. Puis récupérer et sécuriser nos 5 tonnes de matériel. Ça a été assez compliqué, car le port de Beyrouth avait été complètement détruit et le cargo a dû accoster ailleurs.

Le matériel a ensuite été acheminé et entreposé sur un hippodrome réquisitionné par l’armée libanaise. Nous nous sommes appuyés sur la Croix-Rouge, un de nos partenaires sur ces missions à l’étranger, mais dans un contexte particulier : la crise Covid. Nous sommes arrivés au Liban alors que le pays connaissait une forte poussée du virus.

Catastrophe à Beyrouth : l’urgence est aux dons

Deux explosions successives ont secoué la ville de Beyrouth, le 4 août dernier, aux alentours de 18 heures. La seconde explosion, causé par l’incendie de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium stockés dans un hangar de la zone portuaire, a provoqué des dégâts humains et matériels considérables. Le bilan fait état de 200 morts et 6 500 blessés. Les dégâts matériels sont estimés à plusieurs milliards de dollars.

La Fédération nationale des électriciens et gaziers relaie l’appel du Secours populaire pour prodiguer une aide d’urgence aux victimes.

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Quelles ont été vos premières interventions ?

Nous ne sommes pas intervenus dans les gros travaux électriques. Nous avons déployé du matériel pour l’accès à l’électricité, voire juste pour l’accès à la lumière, de façon simple et rapide. Tout d’abord dans les quartiers très proches de l’explosion où les bâtiments avaient été très endommagés. Nous y avons rencontré des familles qui ne voulaient pas quitter leur logement alors qu’il n’y avait plus de toit, plus de porte…

Avec le concours du Secours Populaire, nous avons déployé 500 kits de lampes solaires, qui permettent de s’éclairer et de recharger des petits appareils, comme des smartphones. Nous avons fourni une partie de ces kits à un hôpital partiellement détruit, pour que le personnel soignant puisse continuer à travailler.

Quel a été l’accueil de la population ?

Comme à chaque fois, les gens sont très satisfaits et reconnaissants de retrouver un accès simple et fiable à la lumière et à l’électricité. Nous n’étions pas dans une intervention comme après l’ouragan Haiyan aux Philippines (en 2013, ndlr) avec des réactions de sur-enthousiasme et de précipitations. À Beyrouth, les séquences de distribution de nos lampes solaires se sont faites dans la joie et dans le calme.

Nous devions déterminer comment nous insérer dans le dispositif local, et vérifier que la question de l’accès à l’électricité correspondait à un besoin réel.

Avez-vous travaillé sur place avec d’autres organisations de solidarité ?

Le temps mis à profit en France avant notre intervention nous a permis de bien déblayer le terrain. J’ai passé beaucoup de temps au téléphone avec la Croix-Rouge, le Secours Populaire et l’ONG libanaise Beit el Baraka, laquelle travaille sur la réhabilitation des quartiers pauvres. Nous devions déterminer comment nous insérer dans le dispositif local, et vérifier que la question de l’accès à l’électricité correspondait à un besoin réel, et quelle en était la nature.

Comment se sont articulées les opérations avec toutes les ONG sur place ?

Nous étions une organisation parmi beaucoup d’autres, bien que nous faisions partie des rares ONG spécialisées. J’ai trouvé qu’il y avait une sorte d’effervescence très positive. Dans certains pays, nous avons pu constater, comme parfois dans ce type d’intervention, que plusieurs organisations pouvaient mener les mêmes actions au même endroit côte à côte, par exemple dans la distribution de l’eau ou l’installation de tentes, par manque de coordination. C’est une question qui est d’ailleurs au centre des échanges entre ONG, et sur laquelle tout le monde travaille pour éviter de telles situations. J’ai vu aussi beaucoup de jeunes Libanais circuler pour venir en aide.

Au Liban, il peut y avoir 22 heures de coupure par jour car la compagnie nationale ne produit pas assez d’électricité. Le palliatif est d’aller vers des organisations douteuses…

Au Liban, les familles ont deux compteurs : celui de l’État et celui des générateurs privés qui prennent le relai une vingtaine d’heures par jour, explique France Infos dans un reportage publié en juillet 2020. Image d’illustration : ©Getty Images

Comment avez-vous été perçus par les propriétaires de générateurs privés au Liban, lesquels se sont organisés depuis des années en une véritable “mafia” et revendent l’électricité trois fois plus cher que les prix pratiqués par l’État ?

Je pense que l’ampleur de notre intervention et les zones sur lesquelles nous sommes intervenus ne les concernaient pas trop. Nous n’avons donc pas eu de problème. Mais je confirme que ce mode de fonctionnement existe bel et bien depuis des années au Liban, et que le phénomène s’accroît.

Il concerne aussi bien les petites gens que les grandes entreprises. Il peut y avoir 22 heures de coupure par jour car la compagnie nationale ne produit pas assez d’électricité. Le palliatif est d’aller vers ces organisations douteuses, qui ont pignon sur rue et alimentent l’ensemble du pays. On nous a même expliqué que certains hommes politiques y ont des intérêts…

Parmi les leviers de développement d’Électriciens sans frontières figure notamment l’accès à la sécurité et la vie sociale des personnes…

La réponse apportée à une situation d’urgence a un lien direct avec la sécurité et la vie sociale. Sans lumière, les questions de sécurité se posent. On a installé de petits groupes électrogènes au rez-de-chaussée de petits immeubles pour permettre à quelques familles de partager de l’énergie. L’organisation collective a de nouveau été permise avec le déploiement de ce genre de matériel.

Au-delà de l’urgence, la mission d’Électriciens sans frontières est aussi de reconstruire. Qu’en est-il de Beyrouth ?

C’est vrai que la majorité des actions de notre ONG ne sont pas des interventions de type “post-urgence” mais d’appui au développement sur le long terme, par l’accès à l’énergie et à l’eau. L’activité historique d’Électriciens sans frontières est d’intervenir dans des programmes pérennes dans des zones où il n’y aura pas de réseau dans les 10 ou 15 prochaines années.

On est particulièrement actifs en Afrique, dans la zone subsaharienne, dans des petits villages isolés. On apporte l’électricité au service de différentes activités collectives pour améliorer l’accès à la santé, à l’éducation, à des activités rémunératrices de base. Cela dit, nous réfléchissons aussi à ce type de projets à long terme pour Beyrouth et pour le Liban.

Nous avons mobilisé des financements pour lancer un programme d’approvisionnement énergétique, par exemple des centrales photovoltaïques.

Cela veut-il dire que votre intervention à Beyrouth n’est pas terminée ?

Nous avons rencontré les responsables d’un certain nombre d’établissements scolaires et de centres de formation, dans la zone touchée par l’explosion, qui, indépendamment de la catastrophe, se posaient la question de leur approvisionnement énergétique, et de sa diversification, en installant des solutions alternatives, par exemple des centrales photovoltaïques. Nous avons ainsi identifié les sites et les établissements dans lesquels ce type de projets serait pertinent, et en parallèle, nous avons entamé la recherche de financements nécessaires.

Si on installe une centrale solaire d’une puissance de 30 à 40 kWc, cela permettra d’économiser 20 à 30 000 litres de fuel par an, et donc de limiter les énergies fossiles, et surtout de réduire significativement les coûts d’approvisionnement pour ces établissements qui vivent une crise financière terrible. Je ne sais pas combien de centrales on pourra installer : cela dépendra des financements apportés par nos partenaires et des dons que nous fera le grand public, mais ce projet va se réaliser.

Nous retournerons à Beyrouth dans ce cadre-là, peut-être d’ici la fin de l’année ou en début d’année prochaine, pour coordonner et piloter la mise en service de ces centrales. Et pour un tout autre projet aussi.

En quoi consiste ce projet ?

Nous avons été contactés par le Comité International de la Croix-Rouge, qui participe à la gestion de camps de réfugiés. Au Liban, il y a un gros problème de sécurité électrique, qui provoque des accidents mortels dans les camps de réfugiés palestiniens et syriens. Sur ce point, Électriciens sans frontières sait apporter son expertise auprès d’autres ONG ; on le fait déjà, notamment avec Médecins sans frontières. Nous avons donc encore beaucoup de choses à faire au Liban dans les mois à venir.


Devenir bénévole à Électriciens sans frontières

Pour les salarié.es de certaines entreprises partenaires d’Électriciens sans frontières (notamment EDF SA, Enedis et RTE), une partie du temps consacré aux projets ou à la gouvernance de l’ONG peut être prise sur le temps de travail.

En savoir plus sur l’engagement bénévole

Soutenir Électriciens sans frontières

Grâce au soutien de ses 1300 bénévoles et à des partenariats avec des acteurs locaux, ESF favorise le développement économique et humain en utilisant les énergies renouvelables. En 2019 et 2020, l’ONG a reçu le Prix ONU pour l’Action climatique et le Prix Zayed pour le développement durable.

Pour aller plus loin ou pour faire un don : www.electriciens-sans-frontieres.org et sur Twitter (@ESF_ONG)

 

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