Maëva Danois : “On est sportives et femmes, on a un corps dont il faut se soucier”

Maeva Danois, coureuse de haut niveau, a été lâchée par son équipementier Nike à la suite d’une blessure grave. ©Sylvain Riouall Photo

Spécialiste du 3 000 mètres steeple, Maëva Danois dénonce la déshumanisation des sportifs et des sportives dans le milieu du marketing et du business, et la discrimination subie par les femmes dans le sport.


Opposées à toutes formes de discriminations, les Activités Sociales ont pour ambition de faire changer les pratiques, pour atteindre une égalité effective des droits entre les femmes et les hommes, pour combattre le sexisme et les violences faites aux femmes, y compris dans le monde du sport.


Bio express

Maëva Danois, 26 ans, née à Caen

Championne de France 2017 du 3 000 m steeple
Vice-championne d’Europe espoirs 2015 sur 3 000 m steeple
Vice-championne d’Europe 2015 de cross country

“J’ai été immergée très jeune dans l’athlétisme car mon père était entraîneur et ma mère faisait du 10 000 m. Je n’étais pas encore née que je courais déjà dans le ventre de ma mère. J’ai fais mes premiers pas sur une piste d’athlétisme !
Mon père m’a entraînée dans un premier temps. J’ai tout de suite été vers le demi-fond. Puis un autre entraîneur m’a amenée vers le haut niveau. C’est un sport très chronophage mais j’ai pu aussi faire des études et j’ai été admise en podologie à Paris.
J’ai alors intégré l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance). Ça fait cinq ans que j’y suis.”

Pourquoi et comment êtes-vous devenue une des meilleures Françaises sur le demi-fond (courses de 800 à 3 000 m) ?

J’ai tout de suite été orientée vers le demi-fond car mon père pratiquait et était entraîneur de demi-fond. Mes qualités physiologiques ont aussi mené à que je coure cette distance. C’est là que j’étais le plus à l’aise. Quand je me disais “mets tes baskets !”, ce n’était pas pour aller faire 100 mètres, mais trois tours du bois en face de chez moi.

J’en suis arrivée à courir avec des obstacles sur le 3 000 m steeple car je m’ennuyais sur le plat. Les obstacles, c’est quelque chose de similaire à la vie de tous les jours. Franchir, se relever quand on tombe, avec des moments où on accélère, des moments où on ralentit. C’est donc sur cette distance que je me suis le plus épanouie.

Et pourquoi le cross ?

Le steeple est une discipline estivale. En hiver, il n’y a que de la salle, de la route ou le cross country qui se court en extérieur. Le cross est venu naturellement car j’aime bien la boue, j’aime bien être sale (rires) ! Je fais donc souvent quelques courses en hiver.

Retour en arrière : vous arrivez à l’Insep en 2014 et signez un contrat avec la marque Nike. Vous êtes à ce moment soutenue et parfaitement lancée pour réussir au plus haut niveau…

Oui, mais tout ne s’est pas enchaîné aussi parfaitement. Je suis arrivée à Paris de ma Normandie et je n’avais pas forcément compris le fonctionnement de l’Insep, ni surtout ce que mes entraîneurs attendaient de moi. Mon projet principal restait les études alors qu’on m’a vite fait comprendre que le sport passait avant tout et que les études étaient secondaires.

J’étais désorientée. Je me suis fait remonter les bretelles plusieurs fois. J’ai connu pas mal de petites blessures. Après un premier hiver obscur, je bats le record de France du 3 000 m steeple et je suis vice-championne d’Europe espoirs. Tout est alors beau. J’avais compris le fonctionnement et comment me spécialiser. Et puis je signe chez Nike.

“La réception des premiers colis est tout simplement grandiose. Même à Noël, je n’étais pas autant gâtée.”

Qu’est-ce que cela signifie d’être chez Nike ?

La réception des premiers colis est tout simplement grandiose. Même à Noël, je n’étais pas autant gâtée. J’avais conscience d’avoir de la chance. C’était mon outil de travail qui m’était offert. Je n’avais plus besoin de m’acheter des baskets ou du textile. Et surtout, j’avais du matériel vraiment très performant. Cette première année est donc chargée en émotions avec l’Insep, mes résultats et Nike. J’enchaîne 2016 et 2017 avec l’intégration en équipe de France. Je remporte des courses, des titres.

Arrive le 26 mai 2018 et ce meeting à Oordegem, en Belgique, où vous vous blessez gravement au genou.

J’avais eu auparavant quelques pépins mais rien de grave. Il est normal d’avoir ces petites blessures dans le sport de haut niveau car le corps est tellement sollicité, on repousse sans cesse ses limites. Ajoutez à cela la charge des études. J’avais donc des moments de fatigue. Mais je savais très bien gérer tout cela avec mon entraîneur.

Ce jour-là, mon genou a lâché sur une réception, après un saut de rivière sur un 3 000 m steeple. Diagnostic : rupture complète du ligament croisé antérieur. Synonyme d’opération chirurgicale et d’une longue rééducation. C’est difficile à accepter. Je sais que je dois renoncer à une saison en équipe de France.

“Je leur ai écrit qu’ils pouvaient toujours compter sur moi pour véhiculer les valeurs que j’ai toujours essayé de transmettre à travers la ‘virgule’.”

Donnez-vous de vos nouvelles aux personnes qui vous entourent et qui vous soutiennent ?

Bien sûr. J’ai envoyé un mail à Nike juste après l’opération pour expliquer ce qu’il m’était arrivé, ce que j’allais faire. Leur assurer que je n’allais pas baisser les bras. Que j’allais me battre et revenir. Que ce n’était pas une fin de carrière. Que j’étais tombée mais que j’allais me relever. Qu’ils pouvaient toujours compter sur moi pour véhiculer les valeurs que j’ai toujours essayé de transmettre à travers la “virgule”.

Et quelle a été leur réponse ?

Aucune. Aucune réponse. Je n’ai plus eu aucune nouvelle depuis ce 26 mai 2018. Je n’ai plus accès à mon compte chez Nike. Je ne peux donc plus me ravitailler en baskets alors que je ne me suis jamais autant entraînée que depuis la rééducation. C’est un silence radio total.

Qu’avez-vous fait ?

Je décide en septembre dernier de balancer une petite pierre dans la mare. Je publie un post sur mes réseaux sociaux où je pousse un coup de gueule. Le but n’était pas de dénoncer l’arrêt du partenariat. Nike peut mettre fin à mon contrat, s’il le veut. C’est plutôt la manière et le manque total de respect que je voulais dénoncer. Je souhaitais remettre un peu d’humanité.

A-t-on réagi chez Nike ?

Non, pas du tout. Mais je n’attends plus rien maintenant. J’avance. Aujourd’hui, je puise ma force dans autre chose. J’ai pu arriver à faire du haut niveau sans être sponsorisée. Tant que je garde l’envie et la foi en moi, c’est le plus important.

“Il n’y a plus d’humanité dans le milieu du marketing et du business.”

Maeva Danois, 26 ans, est spécialiste du 3000 mètres steeple, course de demi-fond avec obstacles sur 3000 mètres. ©FFA

Quelle analyse faites-vous de ce comportement ?

Il n’y a plus d’humanité dans le milieu du marketing et du business. Les athlètes sont utilisés comme des outils marketing pour l’audimat et la visibilité d’une marque. On le voit très bien sur les réseaux sociaux des marques : on ne va plus aider des athlètes qui sont blessés ou dans la difficulté. Mais on va chercher des athlètes qui ont de l’influence sur les médias sociaux. C’est une stratégie. Qui met beaucoup de sportifs dans l’ombre alors que certains méritaient d’être aidés.

Qu’est-ce qui a été le plus dur : la blessure ou le silence de Nike ?

La blessure a été très difficile car je me suis sentie oubliée. J’étais absente des entraînements et des compétitions. J’ai donc voulu parler de moi au travers de ma rééducation. J’ai expliqué sur mes réseaux sociaux comment j’essayais de me relever malgré les difficultés et les doutes. Je me suis raccrochée à d’autres piliers, plus solides, de mon existence. Quand j’ai signé avec Nike, je savais que je signais pour un temps, pas pour une vie. J’ai été très déçue par Nike mais le plus dur a été la blessure.

“Des athlètes bien plus connues que moi ont été abandonnées par Nike après leur grossesse.”

D’autres athlètes ont-ils connu le même sort ?

Oui, des athlètes bien plus connues que moi ont été abandonnées par Nike après leur grossesse. Il y a notamment l’Américaine Allyson Felix [6 fois médaillée d’or olympique sur 200 m, 400 m et relais, ndlr] et la Française Mélina Robert-Michon [vice-championne olympique au disque, ndlr].

Avez-vous échangé avec elles ?

Pas avec Felix mais énormément avec Mélina Robert-Michon, que je connais. Elle a eu le même silence radio après son accouchement. Ce n’est pas la même “cause” puisqu’elle a eu un enfant et moi une blessure. Mais on a beaucoup discuté pour se dire que c’était la même chose sur la forme. Notre conclusion est que l’on n’est plus considérées comme des femmes. Ni comme des êtres humains.

“Il y a un fossé entre l’image que Nike veut véhiculer et ce qu’il se passe vraiment en interne.”

Votre démarche de dénoncer ce système porte-t-elle ses fruits ?

Ça porte ses fruits dans le sens où beaucoup de gens ont été choqués de ce qui m’est arrivé. L’information a été partagée et bien relayée. Cela a ajouté une tache de plus à l’image de Nike qui est depuis quelque temps écornée, et ce à grande échelle. Les langues se libèrent, d’autres athlètes témoignent. Comme Mary Cain, une athlète américaine, qui a dénoncé Nike pour l’avoir forcée à perdre du poids.

Il y a un fossé entre l’image que Nike veut véhiculer et ce qu’il se passe vraiment en interne. Les femmes les plus belles ne sont pas celles qui sont les plus maigres ou celles qui ont le plus d’atouts physiques. Il faut regarder ce qu’elles ont à l’intérieur. L’amour pour le sport que nous voulons toutes et tous véhiculer est plus beau.

Pensez-vous que les femmes soient traitées comme les hommes dans le sport ?

J’écoutais il y a quelques jours un podcast dont le titre était : “Pourquoi le mot sport est-il masculin ?” Ça veut tout dire. Je ne suis pas féministe car l’être voudrait dire que je mets la femme au-dessus de l’homme. Je n’irai donc pas courir avec une banderole “Vive les femmes, les hommes c’est nul !”

Cela dit, il y a véritablement des disparités énormes dans le sport. Prenez le foot. Le salaire d’une footballeuse pro tourne autour de 3 000 à 5 000 euros. C’est 10 à 100 fois moins que chez les hommes. Cela dit, ça change doucement. Il faut laisser du temps au temps. En tant que sportive, j’ai des côtés masculins et des côtés féminins. Je veux défendre l’égalité mais je ne veux pas livrer de combat.

Vous avez écrit sur vos réseaux sociaux : “Enceinte c’est être malade, blessée c’est être en fin de vie.” C’est une phrase choc !

Je me doutais que vous alliez m’en parler (rires) ! Les gens n’ont pas saisi l’ironie. J’ai fait un raccourci. Qui a bien fonctionné car il a frappé les esprits. En tout cas, il y a des femmes qui sont enceintes, qui accouchent et qui sont capables de revenir au plus haut. La blessure, c’est pareil. Ce n’est pas une fatalité. Il y a des athlètes qui ne reviendront jamais, mais il y en a qui œuvrent pour revenir.

Et ça fonctionne. Tout est une question de mental. Ce n’est pas un combat contre les autres mais contre soi-même. C’est pour cela que je n’en veux à personne. Je n’en veux pas à Nike. Je mène mon propre combat. Si en 2020 tout se passe bien, ce sera une victoire personnelle.

Avoir fait cette démarche vous a-t-il libéré d’un poids émotionnel ?

Je ne l’ai pas fait pour me “purger”. J’avais déjà pris du recul au cours de ma rééducation. Je me suis rattachée à des piliers solides : la famille, les amis, mon chéri. J’avais juste envie qu’il y ait une prise de conscience dans mon entourage et dans ma discipline. C’était ma principale motivation.

“La blessure m’a fait grandir. Elle m’a fait prendre de la maturité.”

Cet épisode douloureux vous a-t-il ouvert les yeux sur la condition des femmes dans la société ou y étiez-vous déjà sensibilisée ?

La blessure m’a fait grandir. Elle m’a fait prendre de la maturité. J’arrive à mieux comprendre le fonctionnement du milieu sportif. Je me rends compte que l’accès au sport pour les femmes est parfois limité, bien qu’il tende à s’ouvrir un peu. Je suis surveillante du bâtiment des mineures à l’Insep et en discutant avec les plus jeunes, je m’aperçois qu’il y a encore des sujets tabous.

Elles me disent que certains sujets, comme les règles, sont trop délicats pour en parler avec leur entraîneur. Elles ont des soucis que toute femme peut rencontrer dans le sport. Soucis que les coachs hommes ne prennent pas forcément en compte. On est des sportives, on est des femmes, on a un corps dont il faut se soucier. Repousser ses limites dans le sport de haut niveau ne doit pas passer par une destruction de son corps. Ces sujets ne sont pas forcément abordés dans le milieu sportif.

Et le sport dans tout ça ? Où en êtes-vous ? Toujours à l’Insep ?

Oui ! Je suis toujours avec mon entraîneur. Mon staff médical n’a pas changé, j’ai toujours ma préparatrice mentale. Je me suis reconstruite en travaillant sur ce qui avait conduit à ma blessure. Je sais que j’ai besoin de mon double projet. J’ai repris les études car c’est mon équilibre. J’ai bien aménagé mon emploi du temps. 2019 aura été très long car j’ai voulu retrouver un corps solide. Je suis bien dans ma tête et dans mon corps. Je suis prête pour revenir à la compétition et je vais essayer de tout casser en 2020 !

Les Jeux olympiques de 2020 représentent toujours un objectif ?

Ah oui ! C’est la seule compétition qui manque à mon CV sportif. Je ne veux pas que ce soit pris de façon prétentieuse mais c’est clairement mon objectif. Je vais préparer la saison en décembre avec du foncier, du cross. Dès mars, je serai aux États-Unis pour un stage et pour y faire ma reprise en compétition. Et j’irai chercher les minima pour les Jeux. 2020 va être une belle année. Il y aura aussi les Championnats d’Europe en août à Paris.

Moralement, êtes-vous aujourd’hui plus forte qu’avant ?

Quand je regarde dans le rétroviseur, je vois beaucoup de pleurs. Il y a eu des moments très compliqués. Mais je me dis qu’il faut avoir connu des moments difficiles pour mieux jauger les moments qui le sont moins. Aujourd’hui, j’ai le “smile” ! Tout va bien. Je suis très optimiste. J’avance.

1 Commentaire
  1. Pol 7 mois Il y a

    Congratulations! and good luck!
    All the best for 2020.

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