Monique Pinçon-Charlot : “Les plus riches se nourrissent de la pauvreté”

Avec son mari Michel, la sociologue Monique Pinçon-Charlot s’est spécialisée dans l’étude de la grande bourgeoisie et des élites sociales. ©Vollmer-Lo

Dans son dernier livre, “les Riches au tribunal”, enquête dessinée menée avec Étienne Lécroart et Michel Pincon, la sociologue démonte les mécanismes de l’évasion fiscale et dénonce l’impunité des plus riches face à la justice.

La sociologue Monique Pinçon-Charlot enquête depuis trente ans avec son mari, Michel Pinçon, sur les pratiques d’une classe dont l’accaparement des pouvoirs, économiques, financiers, culturels, médiatiques, politiques et judiciaires déstabilisent de plus en plus notre démocratie au détriment du peuple. Après “Panique dans le 16e, qui racontait la hargne de riverains contre l’implantation d’un centre pour SDF dans leur pré carré, “les Riches au tribunal” démontent les mécanismes de l’évasion fiscale et d’une justice qui épargne les criminels financiers les plus riches.

Pourquoi avoir choisi d’étudier les classes dominantes ?

En 1986, nous avons constaté avec tristesse après dix ans de recherches que sur l’ensemble des sociologues, à l’université comme au CNRS, presque personne ne travaillait sur les classes dominantes. Moi-même, j’avais pour champ d’étude les classes moyennes, tandis que Michel Pinçon s’intéressait aux ouvriers. Il nous a donc paru essentiel de nous lancer dans cette étude sur les détenteurs des titres de propriété privée des moyens de production et de communication, ceux qui possèdent les usines, les cliniques, les médias…

“La bourgeoisie a elle aussi inscrit son pouvoir et sa richesse dans le temps long de la dynastie familiale.”

Nous avons donc décidé d’ouvrir ce champ de recherche nouveau sur les beaux quartiers, les familles qui s’accaparent toutes les richesses et tous les pouvoirs, les dynasties familiales. François Mitterrand était alors président et il avait déjà trahi ses promesses électorales, précipitant la France dans le néolibéralisme. À trois ans de la commémoration de la révolution de 1789, le pouvoir mettait en scène une histoire de la Révolution ne correspondant pas à la réalité. La réalité, c’est que la Révolution a abouti à une prise de pouvoir de la bourgeoisie, à la place de la noblesse, et que la bourgeoisie s’est mise elle aussi à inscrire son pouvoir et sa richesse dans le temps long de la dynastie familiale, empêchant par là même tout effet de ruissellement, de redistribution.

Quel regard les riches portent-ils sur les pauvres ?

Entre 1986 et aujourd’hui, le regard et l’attitude des plus fortunés sur les classes populaires ont beaucoup évolué. Il y a quelques décennies, on pouvait observer des pratiques caritatives à l’égard de familles démunies et d’enfants en difficulté. Ce “paternalisme” semble terminé : aujourd’hui, les pauvres sont devenus des coûts, des lignes comptables, des problèmes, voire une menace.

“Nous sommes passés à un stade supérieur dans la violence de classe.”

Quand, avec Michel, nous enquêtions infiltrés chez les riches, nous ne rencontrions pas les pauvres. Hormis le personnel de service, toujours au garde-à-vous, les pauvres étaient invisibles. On ne pouvait donc pas s’attendre à ce qui s’est passé le 14 mars 2016, comme nous le racontons dans notre livre “Panique dans le 16e : lors d’une réunion publique, toute la classe bourgeoise était venue protester contre l’implantation d’un foyer pour personnes sans-abri dans le quartier. Horripilés par cette intrusion de la réalité sociale du pays dans leur havre de paix et de prospérité, les grands bourgeois du 16e se comportèrent comme les “racailles inciviques et violentes” qu’ils sont si prompts à dénoncer. Là nous avons compris qu’on était passés à un stade supérieur dans la violence de classe.

Cependant, se rendant compte que leur attitude avait été contre-productive et qu’elle avait eu un écho retentissant dans la presse et sur les réseaux sociaux dans le monde entier, la caste des riches du 16e a changé de stratégie : le projet d’implantation de ce centre a finalement été accepté mais alors qu’il était prévu pour cinq ans, il a été négocié qu’il ne reste que trois ans. L’année prochaine, il devrait donc être démonté et ses résidents dispersés ailleurs.

Ce que je propose c’est que, tout se passant bien aujourd’hui, les citoyens se mobilisent pour exiger que les pauvres puissent rester dans ce centre d’hébergement au-delà du temps officiellement prévu. Il n’y a en effet pas de raison que les plus fragiles soient toujours cantonnés à l’incertitude et à la précarité, tandis que les riches inscrivent leurs destins dans le temps long, voire l’éternité.

Extrait de “Panique dans le 16e !”, éd. La ville brûle, 2017.

Est-ce à dire que les riches le deviennent au détriment des plus pauvres ?

Oui, ce sont des prédateurs. Les riches sont très peu nombreux, ils détiennent les moyens de production et exploitent la force de travail de tous ceux dont c’est la seule richesse. C’est le principe même du système capitaliste. La seule façon d’éradiquer la pauvreté serait donc de renoncer à la propriété privée des moyens de production au bénéfice de coopératives, d’un système mutualiste, voire communiste au beau sens du terme. Comme les classes moyennes, les travailleurs, les ouvriers, les employés sont largement majoritaires – les très riches ne représentent même pas 1 % –, potentiellement ils ont un pouvoir immense dont ils n’ont pas conscience…

“Le capitalisme a tendance à s’insinuer partout, même là où on ne l’attend pas.”

Et tout est fait pour cela. En effet, comme nous l’avons constaté lors de nos enquêtes, le capitalisme a tendance à s’insinuer partout et à tout verrouiller, même là où on ne l’attend pas. Par exemple, l’association Aurore qui gère le centre pour personnes sans-abri que nous évoquons dans notre livre est dirigée par Vinci. Pierre Coppey, le directeur général adjoint de cette multinationale [également président de Vinci Autoroutes, ndlr], est le président d’Aurore, tandis que la vice-présidence de cette association a été confiée à Xavier Huillard, le PDG de Vinci !

Ce centre d’hébergement s’inscrit dans la logique actuelle de privatisation de l’action sociale, puisqu’il est financé par un partenariat public-privé, et abondé par des produits financiers très rentables [les contrats à impact social, ndlr] détenus par les acteurs privés qui financent ces actions. Donc, effectivement, les plus riches se nourrissent de la pauvreté, parfois de celle qu’ils créent par ailleurs.

Dans votre dernier ouvrage, “les Riches au tribunal”, vous évoquez une justice à deux vitesses, la prison étant quasi exclusivement réservée aux plus pauvres tandis que les plus fortunés y échappent…

Oui, les chiffres sont terribles : actuellement en France, il y a près de 70 000 personnes emprisonnées, dont plus des trois quarts pour de petits délits. Par rapport à la fraude fiscale, ces petits délits ou malversations ont des impacts minimes sur la société. En effet, les conséquences de l’évasion ou de l’évitement fiscal des milliardaires sur les classes les plus modestes sont considérables. Ce refus de la solidarité nationale ampute le financement de services publics comme ceux de l’éducation, de la santé, du logement, etc.

“Des prévenus comme Cahuzac sont très bien traités.”

Pour se rendre compte de la justice de classe, il suffit de se rendre le lundi après-midi à la 23e chambre correctionnelle du Palais de justice de Paris, où se tiennent les audiences des comparutions immédiates. Ce qu’on y voit est très violent : les avocats commis d’office ne connaissent pas les dossiers, les choses vont très vite, au bout de dix minutes le juge annonce à l’accusé, souvent un jeune d’origine étrangère, qu’il dormira le soir même en prison. À l’inverse, quelques mètres plus loin, au sein de la 32e chambre, celle du service économique et financier, des prévenus comme Cahuzac sont beaucoup mieux traités. L’instruction dure en général plusieurs années, les avocats sont pléthore (parfois des dizaines), et ils connaissent toutes les subtilités et recours possibles pour éviter la prison à leur client.

“On peut parler aujourd’hui d’une guerre de classe sans précédent.”

C’est absolument révoltant que les fraudeurs fiscaux ne soient pas davantage punis, lorsqu’on sait qu’il suffirait de 10 milliards d’euros pour éradiquer la grande pauvreté en France, en décidant de porter le RSA au niveau du seuil de pauvreté, soit 60 % du revenu médian par personne. Cette somme, le président Emmanuel Macron l’avait à son arrivée au pouvoir puisqu’il a fait cadeau de 35 milliards aux riches en supprimant l’impôt sur les grandes fortunes, et en créant la flat tax, soit un impôt libératoire sur les revenus du capital qui auparavant étaient imposés de manière progressive à hauteur de 45 %. Avec le “forfait Macron”, ceux dont les revenus sont constitués essentiellement de dividendes ne sont plus imposés qu’à 12,5 %, alors même que la première tranche d’imposition des salariés est à 14 % !

Grâce à un savant enfumage de la part du gouvernement, cette mesure scandaleuse est passée totalement inaperçue. On peut donc parler aujourd’hui d’une guerre de classe sans précédent : la finance a pris le pouvoir sur le politique, et les élus ne sont plus que les serviteurs de ceux qui détiennent le capital.

Extrait des “Riches au tribunal”, éd. Delcourt, 2018.

Pourquoi les classes populaires et moyennes qui représentent la majorité de la population n’élisent-elles pas des représentants politiques qui défendent leurs intérêts ?

Tout est fait pour que les pauvres ne puissent pas voter. Ils se sentent totalement exclus du jeu politique qui est accaparé par les élites, les lobbies, les think tanks, et les plus riches sont très vigilants afin que la politique reste sous leur contrôle.

“Le peuple est exclu des élections, nous sommes dans un régime censitaire.”

En France, à l’ère du numérique, il y a sept millions d’électeurs mal inscrits. En effet, quand quelqu’un déménage il faut qu’il aille se réinscrire dans son nouveau lieu de résidence, le transfert ne se fait pas automatiquement. Cela explique en partie les 50 à 60 % d’abstention qui sont constitués très largement par les classes populaires. Le peuple est donc exclu, nous sommes dans un régime censitaire.

D’ailleurs Macron, le président des super-riches, a dépensé “un pognon de dingue” pour être élu. Il a fait le tour de monde de ses camarades milliardaires et des fonds spéculatifs qui ont été très généreux, mais il leur a bien rendu : les 35 milliards d’euros de cadeaux fiscaux que j’évoquais plus haut ont été accordés dès les premiers mois de son mandat, en 2017, alors que cela ne devait être fait qu’en 2018. On peut imaginer les pressions exercées par tous ses généreux donateurs pour être “remboursés” rapidement, sachant bien qu’il fallait profiter de l’état de grâce post-électoral pour faire passer ce genre de mesures scélérates.

“Je ne vois pas la France comme un pays démocratique.”

Personnellement, je ne vois pas la France comme un pays démocratique, puisque neuf milliardaires, très proches du pouvoir, possèdent la quasi-totalité des médias qui nous assènent une propagande quotidienne. La stigmatisation des plus pauvres faisant partie du pilonnage linguistique et idéologique. Les classes moyennes sont victimes de cette intoxication et devraient s’intéresser à ce que font les riches plutôt que d’en vouloir à ceux que l’on présente comme des parasites ou des assistés, alors qu’en réalité ils coûtent moins à l’État que les gros prédateurs de l’industrie et de la finance.

D’ailleurs, grâce à la suppression de l’ISF, plus besoin de faire des dons aux associations en fin d’année pour obtenir des réductions d’impôts. Depuis 2017, les Apprentis d’Auteuil, la Fondation de France, le Secours catholique ont fait leur compte : ils ont perdu 60 % de recettes. S’il fallait une preuve de l’absence de solidarité des riches, la voici !

Est-ce à dire qu’il n’existe aucun moyen de construire une société où les richesses seraient mieux partagées ?

Il y a problème majeur que l’on doit affronter et qui ne concerne pas uniquement la France mais le monde entier. On parle aujourd’hui de crise migratoire en Europe et on persécute ceux qui souhaitent rejoindre notre continent, alors que des décennies durant et aujourd’hui encore, les pays occidentaux et leurs multinationales ont pillé les richesses minières et agricoles des pays du Sud en ruinant leurs peuples, jetant ceux-là mêmes sur les routes de l’exil ceux qui, lorsqu’ils le peuvent, tentent au péril de leur vie d’aller trouver de quoi vivre ailleurs.

Or, à court terme, tout va s’aggraver : le dérèglement climatique va être extrêmement préjudiciable aux plus pauvres, que ce soit dans les pays les plus défavorisés ou en France, où ils n’auront pas les moyens d’isoler leurs habitations, seront les premières victimes des canicules ou des intempéries, comme cela s’est récemment produit dans l’Aude. Dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, il y a sept millions de morts par an à cause des conséquences du dérèglement climatique dont, encore une fois, les pays les plus riches sont en grande partie responsables.


Pour aller plus loin

“Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale”
Enquête dessinée d’Étienne Lécroart, Monique et Michel Pinçon-Charlot
éd. Delcourt, 2018, 128 p., 18,95 euros.
En suivant le procès Cahuzac, les fameux “sociologues des riches” s’associent à Étienne Lécroart pour démonter les mécanismes de l’évasion fiscale, et montrer comment, dans les classes dirigeantes, la fraude se gère en famille.


“Panique dans le 16e !”
Enquête dessinée d’Étienne Lécroart, Monique et Michel Pinçon-Charlot
éd. La ville brûle, 2017, 96 p., 16 euros.
Une enquête mordante alternant entretiens, analyses sociologiques, reportage dessiné et dessin d’humour, sur l’entre-soi des beaux quartiers, le sentiment de propriété des riverains du bois de Boulogne, le cynisme et la violence des riches, leur conception pour le moins très particulière de la solidarité.

2 Commentaires
  1. Jean-louis 6 jours Il y a

    Très intéressant !

  2. Félix 7 jours Il y a

    “La Fontaine parlait du jugement des Cours selon que l’on soit pauvre ou riche, rien de changer sous le soleil!
    je viens donc de lire que le Président Macron a fait don de 16 milliards aux riches, j’ai honte devant la pauvreté moi qui suis tout juste au dessus, ce à peine au dessus me rend malgré tout la vie pas facile alors ceux qui ont des enfants comment font ils? OUI j’ai honte qu’en France il n’y ai plus de République digne de ce nom , savent ils ces milliardaires qu’ils sont responsables de la pauvreté des souffrances et des suicides, croient t ils qu’après leur mort ils seront quitte et s’il y a réincarnation qu’ils seront pauvres à leur tour, le savent ils…. Chacun est responsable de ses actes ici bas et au delà

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