Philippe Meirieu : “Les colos ont des missions de service public”

Colo 9-11 ans "Esapce nature" à Megève (Haute-Savoie), juillet 2018.

Colo 9-11 ans “Espace nature” à Megève (Haute-Savoie), juillet 2018. ©Pierre Charriau/CCAS

Pour le pédagogue, professeur émérite à l’université Lumière-Lyon-II, la clé des apprentissages réside dans le “faire ensemble”, le plaisir d’apprendre et la coopération. Un enjeu de taille dans une société individualiste et numérisée. Et une mission commune de l’école et des colos : former les citoyens libres et autonomes de demain.


Professeur émérite en sciences de l’éducation et de la pédagogie à l’université Lumière-Lyon-II, Philippe Meirieu se définit comme “militant engagé pour une école plus juste”.

Coauteur d’un manifeste pour “le Plaisir d’apprendre”, Philippe Meirieu a inspiré des réformes de l’Éducation nationale. De 2010 à 2015, il a été vice-président de la région Rhône-Alpes délégué à la formation tout au long de la vie. Dans son dernier livre, “la Riposte”, il appelle à un débat démocratique sur l’éducation, qu’il estime plus que jamais nécessaire.

Les colos apprennent-elle quelque chose de plus que l’école ?

Elles offrent d’autres occasions. Pour grandir, l’enfant a besoin de trois piliers. Sa famille, d’abord. L’école, ensuite, qui est le lieu de la rencontre avec les savoirs généraux. On y accède aux mêmes savoirs partageables et accessibles à tous sans forcément avoir les mêmes croyances. C’est une étape importante qui constitue le début de la vie collective, de la tolérance et à bien des égards de la démocratie. Mais pour grandir, l’enfant a aussi besoin d’un tiers lieu où il va rencontrer des tuteurs, qui ne sont ni parents ni enseignants. Ce sont des médiateurs entre le monde des enfants et le monde des adultes. C’est le rôle que l’on affectait à l’oncle ou à la tante dans les sociétés ancestrales. À cet accompagnateur attentif, on peut dire des choses que l’on ne peut pas dire à ses parents. Les enfants ont besoin de cette image, de ces jeunes adultes qui n’ont pas l’autorité institutionnelle pour les accompagner dans le passage à l’âge adulte.

Au-delà du “vivre ensemble”, vous insistez sur le “faire ensemble”.

C’est le deuxième élément très important : la colo est un lieu l’apprentissage non pas du “vivre ensemble”, car on peut vivre ensemble totalement lobotomisés et indifférents les uns aux autres, mais de celui du “faire ensemble”. C’est la possibilité de comprendre que dans une action collective chacun peut contribuer au bien commun, avoir une place et participer à une œuvre commune. Un aspect trop peu développé dans une société individualiste et une école où l’on travaille chacun pour soi.

Ce faire ensemble passe également par l’apprentissage du travail manuel ?

Notre société a trop sous-estimé le travail de la main et notamment ce qu’il a de formateur pour l’intelligence et l’esprit. Apprendre à fabriquer une cabane ou un tabouret par exemple, c’est aussi faire œuvre de patience, de persévérance dans l’attention. Ce travail est presque plus exigeant que le travail intellectuel. L’enfant n’y est pas hostile mais on ne lui donne pas assez la possibilité de le faire. Beaucoup d’enfants ne sont pas suffisamment confrontés au travail manuel. En particulier ceux qui semblent vivre dans le virtuel : l’écran séduit, hypnotise, vous place dans une situation de fascination.

À l’inverse, en fabriquant quelque chose, vous rencontrez de la résistance et là vous êtes obligé de passer par la compréhension. On a trop souvent tendance à opposer travail manuel et travail intellectuel. Non seulement c’est une opposition absurde en termes de métier – si l’on pense au métier de chirurgien, par exemple, on espère fortement qu’il soit aussi un bon manuel – mais elle n’a pas de sens en termes d’éducation.

Colo 4-8 ans à la ferme pédagogique de Paillac, février 2018 (voir toutes les photos). ©Sébastien Le Clézio/CCAS

Colo 4-8 ans à la ferme pédagogique de Paillac, février 2018 (en savoir plus). ©Sébastien Le Clézio/CCAS

Y a-t-il d’autres avantages à la fréquentation des colos ?

Un autre avantage des colos, c’est la découverte de la nature dont trop d’enfants des villes sont privés. Il ne s’agit pas uniquement de s’extasier devant les lacs, les fleurs et les oiseaux, mais de découvrir que la nature a des lois, des contraintes et des évidences. Par exemple, ce n’est pas en criant sur les tomates qu’on les fait pousser plus vite. S’énerver, être violent ne résout pas les problèmes… La colonie, c’est aussi une fantastique occasion d’ouverture de l’esprit et parfois de découverte du sens de certains apprentissages scolaires.

Les colos représentent aussi une parenthèse, un temps de pause ?

C’est la possibilité de décélérer, de trouver du bonheur à prendre son temps, ce qui me paraît aujourd’hui primordial. Beaucoup d’enfants se trouvent dans une spirale d’activités permanente, qui ne leur laisse pas le temps de réfléchir ou de contempler, voire de rêvasser… Nous leur imposons des rythmes trop intenses et ils ne déconnectent pas non plus dans leurs espaces de liberté qui sont souvent les écrans.

Il est très important que ces lieux continuent à exister, qu’ils ne soient pas soumis à l’exigence d’un tourisme commercial, parce qu’ils obéissent à des principes éducatifs. Ils participent de l’Éducation nationale. Ces lieux ont des missions de service public même s’ils ne sont pas gérés en tant que tel. Leur mission éducative est plus que nécessaire.

Cette éducation passe aussi par la rencontre avec les œuvres d’art, les sciences, la culture populaire ?

À travers les œuvres, on est confronté à des visions du monde. Le mythe de Narcisse nous permet de comprendre que l’adoration de nous-même est très destructrice. Les œuvres de Galilée, de Copernic, la relativité générale d’Einstein sont d’autant plus intéressantes qu’elles émanent d’êtres humains qui se sont confrontés à des problèmes et ont élaboré des outils d’intelligibilité du monde. À partir de la tragédie de Sophocle et du personnage d’Œdipe, Freud a compris une partie du fonctionnement du psychisme.

Et on pourrait dire la même chose aujourd’hui de certains mangas, superbes, comme ceux de Miyazaki, qui permettent de saisir l’angoisse de l’enfance, la difficulté de grandir. L’œuvre est un modèle, une forme d’appréhension du monde et, à ce titre, elle permet à notre esprit de se forger, de se structurer. Et cela, même si nous la dépassons, car il est important de la dépasser et de rester toujours en recherche.

Colo 15-17 ans "Zen attitude" à Nantes, automne 2017. ©Sébastien Le Clézio/CCAS

Colo 15-17 ans “Zen attitude” à Nantes, automne 2017. ©Sébastien Le Clézio/CCAS

Il est important de préserver le plaisir d’apprendre ?

C’est un plaisir que l’enfant peut éprouver en bricolant dans sa famille, dans un club en jouant aux échecs… Et dès lors qu’il a découvert qu’il y avait du plaisir à comprendre, il est à même de faire l’effort dans d’autres contextes, notamment à l’école. Ce qui important dans l’apprentissage, c’est le moment où l’on voit que dans les yeux de l’enfant que le cerveau a compris, qu’il voit où il est, il sait se repérer, où les choses sont intelligibles. En latin, “intelligere” signifie “relier”.

Pour l’enfant qui n’a jamais rencontré ce plaisir, les efforts intellectuels paraissent disproportionnés, dénués de sens, insurmontables. Le rôle de l’adulte est de lui montrer qu’il peut y avoir du plaisir à comprendre les choses et le monde mais surtout de continuer à chercher, car on ne comprend pas une fois pour toutes. Connaître, apprendre, c’est un chemin sur lequel on peut rester toute la vie.

Les enfants nés avec les technologies numériques ont-ils encore le goût d’apprendre ?

Ce qui caractérise les enfants, c’est le désir de savoir, exacerbé par notre société. Autrefois, pour faire une photo nette, il fallait calculer le rapport entre la profondeur de champ et le diaphragme. Aujourd’hui, plus personne n’apprend les lois de l’optique de Descartes dans ce but, puisque c’est l’appareil qui effectue ces réglages. Les progrès technologiques permettent d’entreprendre beaucoup d’activités sans avoir à apprendre “comment ça marche”. On conduit une automobile, sans savoir comment elle roule ; et avec le grand boom de l’informatique accessible à tous lancé par Apple [connu pour ses interfaces simples et intuitives, ndlr], on peut se servir de l’informatique et du numérique sans en apprendre le langage.

L’accessibilité extraordinaire des connaissances à travers le web provoque ainsi une certaine illusion de nos jeunes qui serait qu’on pourrait savoir sans apprendre, “sans ouvrir le capot”. Or, on cherche sur le web que ce dont on connaît déjà l’existence. Cela précipite un certain nombre de nos jeunes vers les “fake news” (fausses nouvelles ou infox), et parfois vers les théories du complot. Un des enjeux majeurs de l’éducation est de les aider à passer du désir de savoir à tout prix, de se débrouiller, au désir de comprendre en profondeur.

Pourquoi la compréhension est-elle plus difficile ?

Il est plus facile de tourner la clé de contact d’un véhicule que d’apprendre comment fonctionne un moteur dont les composants électroniques sont aujourd’hui extrêmement complexes. Les efforts ne sont envisageables par l’enfant que s’ils sont gratifiants. La gratification étant le plaisir de comprendre. Comprendre qu’il peut y avoir un vrai plaisir à décoder ce qui est complexe, c’est vivre le monde comme une intrigue, un roman policier en cherchant des solutions.

Le rôle de l’adulte est de provoquer ce plaisir que nous avons lorsque tout d’un coup nous nous disons “ça y est, j’ai compris”. Si je comprends comment ça marche, je suis devenu un peu plus intelligent, je peux réparer, discerner les enjeux. Je ne suis plus simplement celui qui sait se débrouiller pour trouver une information dont personne ne me dit si elle est exacte ou fausse mais celui qui est apte à déterminer si une information est précise, juste et rigoureuse ou pas. Cela demande un travail d’accompagnement pour éviter que l’enfant se précipite dans des savoirs instrumentaux immédiats. Le monde est toujours un peu opaque, c’est pourquoi les théories simplistes paraissent plus satisfaisantes.


Pour aller plus loin

Site Internet de Philippe Meirieu : meirieu.com

“La Riposte. Écoles alternatives, neurosciences et bonnes vieilles méthodes : pour en finir avec les miroirs aux alouettes”, Autrement, 2018, 304 p., 17 €. (E-book : 11,99 €.)


“Le Plaisir d’apprendre, manifeste”, Autrement, 2018, 160 p., 19 €.


“Comment aider nos enfants à réussir, à l’école, dans leur vie, pour le monde”, Bayard, 2015, 190 p., 16,90 €.


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