“Si le travail est une question moderne, le syndicalisme l’est aussi”

Sophie Béroud, universitaire©J.Millet/ccas

Sophie Béroud, universitaire©J.Millet/ccas

Accusé tour à tour de bloquer les réformes, d’être trop mou ou trop dur, politisé, irresponsable, trop proche du patronat ou éloigné des réalités de l’économie, le syndicalisme est-il toujours une idée moderne ? Une question – entre autres – soumise à Sophie Béroud, sociologue du syndicalisme, maître de conférences à l’université Lumière Lyon 2.

Quelle est la modernité du syndicalisme ?
Le travail, même sous une forme dégradée, reste au centre de la vie des gens. Tout individu, sauf s’il est rentier ou propriétaire de moyens de production, est bien obligé de trouver un emploi pour avoir des ressources. Le salariat, quoi qu’on en dise, représente 90 % de la population active. Si le travail est une question moderne, alors le syndicalisme l’est aussi. Certes il a sans doute à repenser ses formes d’action, d’expression, mais il est profondément lié à notre modernité.

Mais le monde du travail a changé ?
Oui, et c’est bien ce qui conduit le syndicalisme à bouger lui-aussi. Depuis la naissance du syndicalisme de métier, parfois très étroit, jusqu’à un syndicalisme lié à l’industrie, son évolution s’est faite à travers des crises.

Quelle est la nature de la crise du syndicalisme d’aujourd’hui ?
Il y a une crise d’adaptation aux formes du capital; aux réalités de l’entreprise et de la production, de ses formes juridiques qui sont très fuyantes. Cette transformation de la production s’est accompagnée d’un changement profond des modes de management et du contenu du travail.

L’apparition d’un management plus individualisé rend l’engagement syndical individuel plus transgressif.
Oui, les travaux de Danièle Linhart sur la révolution de la façon de gouverner les entreprises et de penser domination et hiérarchiques, plus individualisés, faisant davantage appel à la subjectivité, le montrent bien : cela a donné l’illusion qu’il n’y avait plus de lutte des classes dans l’entreprise, et délégitimé la référence à la notion de conflit. Le conflit d’intérêt reste cependant bien présent, mais l’exprimer syndicalement devient plus compliqué.

Cela favorise-t-il l’émergence d’un syndicalisme d’accompagnement ?
Oui, car c’est un syndicalisme qui intègre complètement les logiques managériales, jusque dans son fonctionnement d’ailleurs, et qui, dans le même temps, raisonne en terme de retour sur investissement : les gens prennent leur carte et il faut qu’ils bénéficient en retour d’une aide juridique, de réductions sur ceci ou cela. C’est un type de syndicalisme qui peut sembler utile aux directions d’entreprises pour pacifier les rapports internes. Mais le jour où elles n’en auront plus besoin, il n’est pas assuré de sa survie.

Qu’en est-il du syndicalisme revendicatif ?
Ce syndicalisme, sur lequel une majorité de salariés se retrouvent, même s’il a plus de mal à se faire entendre, touche à la réalité concrète de ce que vivent les salariés. Tout manquement à la dignité, à la reconnaissance et à l’implication des salariés dans leur travail et son organisation nourrit une forme de contestations individuelles et éventuellement collectives.

En mesurant la portée provocatrice de cette remarque, une partie de l’avenir du syndicalisme ne se joue-t-il pas hors de l’entreprise ?
J’en suis persuadée. Il ne s’agit pas d’affaiblir la présence syndicale à l’intérieur de l’entreprise, d’autant qu’on voit à quelle point elle est menacée aujourd’hui. Cependant il y une grande partie du salariat qui n’est pas intégrée dans l’entreprise de façon stable, comme les sous-traitants, les précaires qui enchaînent les emplois, les travailleurs à temps partiel. Il y a une revendication maintenant ancienne d’organiser des instances représentatives communes à plusieurs très petites entreprises, à l’échelle territoriale ; une idée très combattue par le patronat. Pour répondre à la volatilité du capital, la dimension interprofessionnelle des organisations est fondamentale. Sans doute les syndicats auraient-ils intérêt à repenser leur maillage local. Ils auraient intérêt également à se rapprocher du monde associatif local. Ils le font, mais pas toujours de façon visible.

Qu’est-ce qui pourrait susciter l’envie chez un jeune de faire le choix de l’engagement syndical ?
Le syndicalisme en France est encore un lieu de formation et d’éducation populaire, certainement le plus important. C’est un endroit de partage et d’apprentissage, de lecture, d’ouverture à d’autres univers. La crainte est réelle chez les jeunes, on le voit dans les enquêtes, de l’endoctrinement ou celle de ne pas trouver sa place au milieu de militants plus aguerris. L’engagement syndical donne incontestablement des clés de compréhension du monde, d’ouverture sur la société. C’est un moyen dans un cadre collectif de se défendre, de faire valoir ses droits, mais plus largement de réfléchir à des enjeux de société. Je ne suis pas sûre qu’on le trouve encore dans les partis politiques, alors que ces notions sont encore très présentes dans le mouvement syndical.

Bibliographie
Les Robins des Bois de l’énergie, Le Cherche-Midi, Paris, 2005.
Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ? codirection avec Paul Bouffartigue, La Dispute, Paris, 2009.
Nouveau Siècle, nouveau syndicalisme, collectif, éditions Syllepse, Paris, 2013.
1 Commentaire
  1. GARDES 4 années Il y a

    Bonjour,

    J’ai extrêmement apprécié cet article qui semble apporter des pistes pour approfondir la question des difficultés que rencontre le syndicalisme, aujourd’hui.
    Précisément, serait-il possible d’avoir, pour en prendre connaissance, les références des travaux de Danièle Linhart que cite Sophie Béroud dans son article ?

    Merci à vous,

    Bien cordialement,

    JMG.

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