Thomas Chopin : “Le conflit reste un moteur dramaturgique puissant”

Dans “le Charme de l’émeute”, Thomas Chopin chorégraphie les soulèvements des quatre coins du monde. À voir au festival Faits d’hiver, jusqu’au 8 février en Île-de-France. ©Eric Raz/CCAS

Pour écrire “le Charme de l’émeute”, spectacle de danse programmé au festival Faits d’hiver, partenaire de la CCAS, Thomas Chopin s’est immergé dans les luttes contre la loi travail. Danse, émeutes, manifs sauvages, occupations de l’espace public : entretien avec un chorégraphe qui croise les approches esthétique et politique des mouvements sociaux.

Depuis quand travaillez-vous sur le thème de la révolte ?

C’est la première pièce que j’écris sur le sujet, mais j’y travaille depuis 2014. Les financements ne sont pas venus tout de suite, parce qu’il ne se passait pas grand-chose en France de ce côté-là. Puis, il y a eu le mouvement contre la loi travail, Nuit debout, les étudiant·es qui ont protesté contre Parcoursup [la réforme de l’orientation après le bac, ndlr], les gilets jaunes, les grèves, les manifestations pour le climat… L’actualité devenait trop forte pour que les programmateurs passent à côté de ce sujet.

Mais c’est un sujet qui m’a toujours intéressé. Je me suis beaucoup nourri des mouvements à l’international, avant de rejoindre celui contre la loi travail en France. Depuis la crise financière de 2008, le peuple grec s’est révolté contre les restrictions budgétaires voulues par Bruxelles. 2011 aussi a été une année importante de révolte : il y a eu les printemps arabes, les Indignés espagnols, Occupy Wall Street… Puis on a assisté à l’occupation de la place Taksim à Istanbul, en Turquie [contre le pouvoir autocratique du président Erdogan, ndlr], et la révolte contre l’augmentation du prix des transports au Brésil en 2013, la révolution en Ukraine en 2014…

Vous êtes donc descendu dans la rue pour préparer votre spectacle ?

Oui. Mais il m’a fallu prendre du recul pour l’écrire. D’ailleurs, je me suis interrogé sur l’intérêt de créer une pièce sur le sujet alors que c’était dans la rue que les choses se passaient, qu’il fallait agir. Cela dit, nous avons besoin de poésie pour équilibrer le monde réel. Le philosophe Jacques Rancière parlait des ouvriers qui lisaient de la poésie le soir sur les piquets de grève.

La pièce est aussi une façon de contribuer au débat, par les questions qu’elle pose. C’est une radiographie du monde actuel. Le thème est éminemment politique : pour preuve, j’ai discuté avec un programmateur que j’ai senti proche des idées du gouvernement, et, pour lui, il était impensable de montrer des émeutiers sur scène ! Il préférait que les gens discutent tranquillement autour d’une table. C’est un peu compliqué d’écrire un spectacle de danse sur des gens qui discutent autour d’une table… (rires). Le conflit reste un moteur dramaturgique puissant. Mais je n’ai pas la prétention de faire du théâtre politique. Les gens qui occupent le terrain tous les samedis depuis plus d’un an font plus de politique que moi.

“La danse demeure un art d’État. Il n’est pas forcément évident de demander des subventions pour un spectacle qui traite de thèmes politiques.”

Spectaculaires, symboliques, silencieuses : les actions militantes mettent le corps en jeu, tout comme la danse. ©Eric Raz/CCAS

La danse contemporaine en France traite plutôt de l’intime et des émotions, et rares sont les de spectacles qui abordent des thèmes engagés.

C’est vrai. Mais la danse demeure un art d’État. Il n’est pas forcément évident de demander des subventions pour un spectacle qui traite de thèmes politiques. Cela peut aussi lisser une certaine forme d’engagement. Il y a des lignes budgétaires publiques attribuées aux thématiques du vivre ensemble, de la mixité, de la diversité. Lorsqu’on est en recherche de financement, ces exigences budgétaires peuvent donc d’une certaine façon orienter la création.

Le théâtre est lui aussi à la recherche de subventions, mais, grâce au texte, il a pu s’engager plus facilement – qu’on pense aux pièces de Molière. En comparaison, la danse s’est plutôt orientée vers une recherche esthétique : depuis la danse classique, créée sous Louis XIV, jusqu’au retour, aujourd’hui, du “beau geste” et de la virtuosité, comme dans le hip-hop, qui, de fait, traite moins de thèmes engagés. C’est donc aussi pour pouvoir aborder plus facilement des thèmes de société que je situe mon travail à la frontière entre la danse et le théâtre.

Votre spectacle provoque des sentiments contradictoires, notamment face à la violence, entre effroi et fascination. D’où vient selon vous cette fascination pour la violence que nous éprouvons parfois ?

C’est la question que pose le titre du spectacle, “le Charme de l’émeute”. Cette fascination de la guerre existe en nous depuis longtemps, car l’homme a dû se battre pour survivre depuis la nuit des temps. Dans notre société, je pense qu’il y a un supplément d’énergie dont nous ne savons pas quoi faire. Nous l’exprimons dans le sport, mais cela ne suffit pas. C’est une dynamique qui, finalement, révèle notre archaïsme.

Cela pose aussi la question suivante : pourquoi le fait de vivre en harmonie nécessite-t-il un tel effort ? Si on répète sans arrêt l’expression “vivre ensemble” depuis quinze ans, c’est bien qu’il y a un problème. Le conflit est omniprésent : dans les écoles, les familles, les quartiers… Il faut sans arrêt dompter la bête en nous. Nous sommes obligés de maîtriser nos émotions, parfois trop, et de temps en temps, cela déborde.

Un peuple qui ne déborde pas, c’est angoissant. Les émotions nous font souvent peur ; dans la danse, l’émotion est taboue, car on considère qu’elle risque d’altérer le mouvement. Or dans la vie, on a parfois besoin de se laisser entraîner dans un tourbillon d’affects, d’émotions pour retrouver un certain équilibre mental.

“L’émeute repose sur un rapport conflictuel, avec une chorégraphie militaire : il y a des mouvements offensifs et défensifs, d’occupation puis d’abandon de places.”

Muni·es de “frites” en mousse, les danseurs et les danseuses figurent les violences policières. ©Eric Raz/CCAS

Y a-t-il une chorégraphie de l’émeute?

Il existe en tout cas des stratégies à l’œuvre dans l’émeute, notamment avec le retour du “cortège de tête”, depuis les manifestations contre la loi travail de 2016. Avant, les manifestant·es non encarté·es se plaçaient en queue de cortège. En 2016, ils en ont pris la tête, et sont devenu·es presque aussi nombreux que les manifestant·es encadré·es par les syndicats. Cela modifie la chorégraphie du cortège, car ils n’ont pas du tout la même manière de se déplacer : ils ne marchent pas tranquillement, ils provoquent des ruptures de rythme.

Cette chorégraphie est également liée aux stratégies policières. Auparavant, les forces de police évitaient le corps à corps. Aujourd’hui, la police passe son temps à découper les cortèges, à “nasser” les gens ; les policiers rentrent même au cœur les cortèges et se battent. Ce changement est aussi motivé par la tactique des Black Blocs : habillé·es en civil, ils démarrent la manifestation au sein les cortèges, puis mettent leurs “uniformes” et vont harceler les forces de l’ordre. Enfin, ils enlèvent leurs vêtements noirs pour retourner dans les cortèges. Ce corps à corps rend les manifestations de plus en plus violentes.

La chorégraphie des manifestations “sauvages”, non déclarées, est également intéressante, par exemple avec les gilets jaunes et leurs petits cortèges épars, qui formaient chacun un cœur de manifestation, et ne marchaient pas au même rythme. Enfin l’émeute repose sur un rapport conflictuel, avec une chorégraphie militaire : il y a des mouvements offensifs et défensifs, d’occupation puis d’abandon de places. En danse, le quadrille est d’ailleurs d’origine militaire.

Peut-on établir des ponts entre le carnaval, autre grande manifestation populaire, les manifestations et les émeutes ?

Ce sont tous des moments collectifs. La grande différence entre carnaval et émeute réside quand même dans le fait que le premier est un moment institué, où l’on peut “jouer” à renverser la société, afin de mieux faire accepter l’ordre et la norme qui règnent habituellement. L’émeute est plus subversive, car elle peut surgir à n’importe quel moment. Mais le carnaval pouvait aussi se transformer en émeute.

Cependant, aucun des deux n’a pour objectif la révolution, au sens de remplacer un pouvoir par un autre. La révolte comme l’émeute ont pour objectif de recréer du commun. Les gilets jaunes, en se retrouvant tous les samedis, ont créé des liens, et partagé autre chose que de la colère : ils ont recréé des agoras, qui sont des pratiques très anciennes. On est revenu à une certaine pensée autogestionnaire, avec les ZAD (zones à défendre), “l’AG des AG” à Commercy [un rassemblement de toutes les assemblées générales de gilets jaunes de France, ndlr]. La crise de la démocratie représentative génère ce besoin d’autogestion.

C’est aussi ce que révèle le mode opératoire de l’occupation des places : il s’agissait de recréer de la démocratie, des assemblées générales sur ces places qui étaient accaparées précédemment par les gouvernements. Le pouvoir local a créé les ronds-points et a parfois déplacé des maisons pour cela. Aujourd’hui, les gilets jaunes ont repris les ronds-points : on assiste à un retournement de l’Histoire !

La lutte est inscrite dans un territoire. Dans les années 1970, elle était internationale et s’inscrivait dans les idéologies, dans une perspective presque messianique et utopique. Aujourd’hui, on occupe une place, on discute de l’organisation de cette place, puis de celle de la société. La démarche est beaucoup plus concrète.

“Le peuple doit occuper l’espace public et descendre dans la rue lorsque l’espace médiatique est accaparé par d’autres.”

Vêtus de noir, colorés ou masqués, les danseurs et les danseuses manifestent leur puissance corporelle, au son des manifestations des quatre coins du monde. ©Eric Raz/CCAS

Pensez-vous que manifester et faire grève soient des modes d’action dépassés ?

Pas forcément. Le peuple doit occuper l’espace public et descendre dans la rue lorsque l’espace médiatique est accaparé par d’autres. Alain Bertho, anthropologue spécialiste de l’émeute, parle du rendez-vous manqué entre gilets jaunes et syndicats. Le mouvement des gilets jaunes était assez inédit, et là, les syndicats reviennent en force avec la grève la plus longue de l’histoire des mouvements sociaux français. C’est la conjonction des deux modes opératoires qui permettra d’obtenir un résultat. Ensuite, le changement se fera dans les urnes. C’est ce qui s’est passé au moment du Front populaire, la gauche est arrivée au pouvoir après des décennies de mouvements sociaux, par la pression de la rue.

Et vous, qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui ?

L’injustice sociale : il y a beaucoup de précarité aujourd’hui dans ce pays, certains secteurs sont complètement déstructurés, ubérisés. On y a instauré la flexibilité sans la sécurité. Concernant le mouvement contre la réforme des retraites, le monde de la culture ne s’est pas beaucoup mobilisé, mis à part quelques tribunes publiées dans la presse, parce que nous, artistes, avons intégré depuis longtemps que nous n’aurons aucune retraite et devrons travailler très longtemps ! Mais je considère que j’ai un engagement social concret : cela fait vingt-cinq ans que je travaille dans les quartiers populaires de Bobigny, et j’interviens à Stains en temps qu’animateur socioculturel. C’est ma façon de militer.

Thomas Chopin et la danseuse Johanna Lévy (à g.) débattent avec le public à l’issue du spectacle, le 18 janvier 2020 au théâtre de la Cité internationale (Paris). ©Eric Raz/CCAS


Festival Faits d’hiver : quand l’émeute et l’intime se dansent

Jusqu’au 8 février, le festival Faits d’hiver, partenaire de la CCAS, part une nouvelle fois à la conquête de l’Île-de-France. Spectacles à partir de 5 euros, avec la CMCAS Seine-Saint-Denis.

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