Travail, couple, contraception, violences : trois femmes de trois générations témoignent

Lors d’une table ronde organisée à distance en février dernier, les trois femmes, de générations différentes, ont confronté leur expérience, donné leur point de vue et se sont interrogées sur l’égalité femmes-hommes.

Les participantes de l’entretien croisé :

(de gauche à droite)

  • Victoire Genibrel, 20 ans, est étudiante en droit à Toulouse
  • Julie Unique, 32 ans, est technicienne d’intervention Enedis à Sedan
  • Bernadette Frumence, 64 ans, a travaillé dans les ressources humaines chez EDF et vit à Rouen

Durant vos études, dans l’exercice de votre métier, avez-vous été confrontées au sexisme ?

Bernadette Frumence : J’ai choisi un bac « alimentaire » pour trouver du travail tout de suite. La question qui se posait était plutôt celle du niveau de connaissance des parcours professionnels et de se faire accompagner. Je suis issue d’un milieu modeste, jamais mes parents, qui ne connaissaient pas le milieu universitaire et autre, n’auraient pu m’orienter dans le choix d’une filière. Pour moi, le sexisme n’était pas du tout un sujet.

Julie Unique : Mon père, lui-même électricien, m’imaginait plutôt dans une filière littéraire, il a été clairement soucieux de me voir intégrer après le collège, en 2004, un lycée professionnel électrotechnique à Sedan [Ardennes]. Il y avait une quinzaine de filles et environ 400 garçons. Après mon BEP, j’ai commencé à travailler en entreprise en alternance. Là, c’était un peu plus compliqué même si tout s’est bien passé : j’ai compris qu’il fallait avoir du caractère, ne pas se laisser faire, ne pas prendre la mouche sur des remarques dites sexistes pour être acceptée. Je sais aussi qu’on ne peut pas faire changer les choses du jour au lendemain. On peut seulement les faire évoluer. Le plus dur, c’est de faire sa place, de ne pas se faire marcher sur les pieds dès le début. En 2008, j’ai intégré EDF.

Bernadette : Crois-tu qu’un homme aurait cette problématique : faire sa place ?

Julie : C’est un milieu masculin. Si j’avais été un homme, je me serais moins affirmée. Quand j’ai eu à chercher un stage chez un artisan électricien, personne n’a voulu me prendre… Aujourd’hui, en 2022, je pense que c’est plus facile.

Victoire Genibrel : J’entends vos témoignages, je trouve ça frustrant et décourageant. Je trouve que dans ces cas la solution des quotas, qui est très controversée, a toute sa place. Si légalement les femmes et les hommes ont accès aux mêmes métiers, dans la réalité, non. Dans les entretiens de recrutement, la question de la maternité revient assez souvent. Elle est illégale mais elle est encore très souvent posée. Cela démontre à quel point nous sommes encore inégaux dans l’accès au travail.

Bernadette : Lors de mon premier entretien d’embauche dans le privé, en 1979, mon employeur m’a demandé si je prenais la pilule. À 19 ans, je n’avais pas ma langue dans ma poche mais j’étais tellement surprise que je lui ai répondu. Il a dit : « Tant mieux, parce que je préfère payer une prime pilule plutôt que d’avoir des femmes en cloque. »

Julie : Un jour, un client m’a dit : « Je ne veux pas que vous touchiez à mon compteur. » Lorsque je lui ai expliqué que j’étais formée pour et qu’un deuxième passage occasionnerait des frais, il a fini par accepter. Il est arrivé aussi que des clients un peu mécontents me disent : « Vous avez de la chance d’être une femme sinon vous auriez pris mon poing dans la ***. » Globalement, beaucoup sont surpris de voir une femme intervenir en bleu de travail chez eux.

©Camille Besse/CCAS

Quid de l’égalité salariale ?

Victoire : Ça fait des années que j’en entends parler ! L’évolution est très lente. Alors, quand certains hommes prétendent que les inégalités salariales femmes-hommes n’existent plus, que les statistiques sont fausses, etc., ça me dégoûte carrément.

Bernadette : Dans mon service, lorsqu’on comparait les statistiques des salaires dans l’entreprise, on constatait parfois des différences chez les couples alors que rien ne pouvait l’expliquer. Mais il y a aussi le déroulement de carrière : les contraintes familiales sont plus fortes pour les femmes. Dans mon service, j’avais divisé le nombre de jours « enfants malades » à parts égales chez les couples. C’est aux femmes de dire par exemple : « Je ne prends pas tous les jours à chaque fois que mon fils ou ma fille est malade. »

Il en va aussi de notre responsabilité ; notre positionnement individuel est important. En ce qui concerne le « plafond de verre », je pense que certaines femmes n’ont pas envie d’un poste avec plus de responsabilités. En fin de carrière, j’ai refusé une promotion parce que ce n’était pas mon truc d’être en première ligne. L’égalité ne passe-t-elle pas par la reconnaissance des différences ? De toute façon on n’est pas pareils, non ? Les quotas me gênent énormément. J’ai moi-même été embauchée dans un service où il fallait « une femme » parce qu’il y avait trop d’hommes. Et on me l’a souvent reproché.

Victoire : Je comprends qu’individuellement on puisse mal le vivre mais c’est peut-être le moyen de ne plus entendre le genre de remarque : « Toi t’es là parce que t’es une femme. » Je crois que, malheureusement, la solution, c’est de passer par des quotas, de manière temporaire. Le temps que les femmes puissent atteindre des postes plus élevés.

©Camille Besse/CCAS

Comment est-ce que vous évaluez l’accès à la contraception ?

Julie : Les choses ont beaucoup évolué, sauf pour la contraception masculine. Quand j’en parle autour de moi, je constate que les hommes ne sont pas prêts du tout pour cela.

Victoire : Je trouve dommage que l’on n’engage pas plus de recherches sur la contraception masculine. Alors que, contrairement aux hommes, les femmes ne sont fertiles que quelques jours par mois, ce sont elles qui supportent cette charge… Les hommes sont-ils au courant qu’il existe des méthodes de contraception masculine ?

Bernadette : La contraception masculine touche aussi à la virilité et à la représentation qui en est faite. L’homme engendre. On le voit dans les problèmes de fertilité, c’est clairement la femme qui commence à s’interroger, puis à faire des tests…



Dans le partage des tâches domestiques, on en est où ?

Victoire : Quand tu vis seul·e, tu ne te poses pas la question : c’est toi qui fais ta vaisselle. En couple, ou en famille, ça devrait être pareil. Pour cela, le tableau de répartition des tâches, c’est bien.

Julie : Mon mari et moi avons reproduit le modèle familial « classique » dans lequel nous avons grandi : la mère fait tout à la maison, le père rien… Jusqu’au jour où mon fils m’a dit : « Mais Maman, c’est toi qui dois faire le ménage, c’est toi qui fais à manger. C’est la maman qui fait tout ça. » J’ai eu un électrochoc, ça m’a profondément touchée que mes propres enfants aient cette image de la femme « bobonne ». Je veux que mes enfants aient une ouverture d’esprit. Depuis, on a mis en place le tableau [de partage des tâches]…

Bernadette : Pendant huit ans, mon mari n’a pas travaillé à l’extérieur, il assurait tout à la maison. Nous avions deux enfants. C’était un choix qui a fait beaucoup réagir autour de nous. Avec le recul, je me dis que, quand je rentrais le soir, je ne faisais pas grand-chose. Ça ne m’étonne pas que certains hommes aient ce comportement-là…

©Camille Besse/CCAS

Quels outils vous semblent les plus importants pour atteindre l’égalité ?

Julie : L’échange, le partage d’expériences, le dialogue sont essentiels entre femmes mais bien sûr aussi avec les hommes.

Victoire : La majorité des questions de sexisme se résout grâce à l’éducation. Mais lorsque l’on n’a pas eu la chance d’avoir une éducation ouverte sur ces questions, le chemin est long. Et pour cette raison, il est difficile de juger. Les mouvements intersectionnels ont aussi leur rôle à jouer : faire converger les luttes (contre le racisme, pour l’écologie…) est nécessaire car au final ils sont reliés à des problématiques communes.

Bernadette : L’humour ! C’est une arme gentille et efficace dont je me suis beaucoup servi : avec les amis, dans le couple, dans la famille. Du genre : « Attends… tu penses que c’est parce que j’ai des seins que je sais repasser ? » C’est nécessaire mais pas suffisant : il faut toutes vos démarches, que je salue, mais n’oublions pas l’humour parce que on n’est pas en guerre…

À quoi a servi la vague de témoignages #Metoo ?

Victoire : À mettre la question du sexisme en lumière et à sensibiliser. Et surtout les hommes savent désormais que des comportements sexistes ne passeront plus inaperçus, ne seront plus impunis.

Julie : C’est, je pense, plus pour la génération actuelle. Je crois que ta génération, Victoire, va œuvrer dans ce sens, les femmes iront plus de l’avant avec d’autres modes de lutte. Et les réseaux sociaux y contribuent. C’est vrai que maintenant, il suffit d’un hashtag et tout se sait.

Bernadette : N’étant pas sur les réseaux sociaux, je n’ai suivi que de loin. Il me semble que c’est comme dans toute révolution : ça pousse, ça pousse et soudain le bouchon part. Le fait de savoir que des agissements cachés peuvent être révélés sur la place publique avec un projecteur peut désormais en calmer quelques-uns. Maintenant, comme dans toute révolution, il y a des dégâts collatéraux. Il faut aussi être prudent.

©Camille Besse/CCAS

Comment lutter contre les violences faites aux femmes ?

Bernadette : Les violences conjugales, c’est un sujet difficile car on touche à l’intime, aux questions de dépendance. Au guichet des commissariats, un système à deux couleurs permet à la personne d’indiquer la raison de sa venue. Si elle appuie sur la pastille rouge, le policier sait que c’est un cas de violence conjugale ou intrafamiliale. À partir de ce moment, un professionnel spécialisé vient accueillir la victime. C’est un progrès.

Julie : Ce sont des choses qu’il ne faut pas oublier. On en parle entre nous mais j’ai l’impression que la société n’avance pas sur ce sujet. Tous les 8 mars, nous donnons des roses blanches en mémoire des femmes qui sont décédées. Il y a encore un gros travail à faire. Par exemple, sur le bracelet antirapprochement.

Victoire : Il faut aussi que les médias utilisent les bons mots. On ne peut plus lire en gros titres : « Il a tué sa femme par amour ! » Le sexisme, ce n’est pas juste quelque chose de désagréable, ça tue ! Il faut mettre les bons mots sur les actes.

Bernadette : C’est vrai qu’avant on parlait de « crime passionnel »…

De nouvelles formes de luttes

« Aux femmes assassinées, la patrie indifférente », « elle le quitte, il la tue », « tuer ≠ aimer ». Les messages en lettres noires capitales, tracés la plupart du temps à la peinture sur des feuilles A4, sont collés sur les murs, dans des lieux de passage ou stratégiques des villes. Depuis 2019, les « colleuses » d’affiches veulent dénoncer les féminicides et les violences conjugales en utilisant l’espace public. Elles opèrent de nuit et en groupe, et seulement entre filles. Les messages sont ensuite relayés sur les réseaux sociaux.

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