Joël Marinier : le regard et le cœur à l’Est

Il y a vingt ans, Joël Marinier recevait la petite Anna, originaire d’Ukraine, dans sa maison de Belleville-sur-Loire. Aujourd’hui trentenaire, la jeune femme a de nouveau fait appel à son vieil ami, qui accueille actuellement deux familles ukrainiennes exilées. ©Charles Crié/CCAS

Dès le début de la guerre en Ukraine, Joël Marinier, 65 ans, ancien chef d’exploitation délégué à la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (CMCAS Berry-Nivernais), est parti chercher Anna Busha à la frontière ukrainienne. Ces deux-là se connaissent depuis plus de vingt ans. Et quand l’un est en difficulté, l’autre accourt pour lui tendre la main.

« Quelqu’un qui est capable de faire 4 000 km pour venir jusqu’à la frontière hongroise pour me sauver, ça vaut tous les discours », explique dans un français parfait Anna Busha, 30 ans, réfugiée ukrainienne. « Je ne l’ai pas sauvée, je l’ai simplement aidée », rectifie Joël Marinier, 65 ans, ancien chef d’exploitation délégué de tranche au Centre nucléaire de production électrique (CNPE) de Belleville-sur-Loire (Cher).

Quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février dernier, l’agent n’a pas hésité. Il a traversé l’Europe pour récupérer Anna et son fils Raphaël, 4 ans, ainsi que son frère Andreï, 15 ans, à la frontière ukraino-hongroise.

Arrivé en France au mois de février grâce à l’aide de Joël Marinier, Andreï est désormais scolarisé à Belleville-sur-Loire. Sa mère, Elena, a également rejoint son fils. ©Charles Crié/CCAS

Partie de Kiev sous les bombardements, la famille a mis trois jours en train pour rejoindre la Hongrie (à 300 km à peine). Bloqués à 10 km de la frontière, tous les trois ont marché toute la nuit avant d’être secourus par des bénévoles hongrois. De son côté, Joël se tenait prêt après avoir reçu l’appel de détresse de la jeune femme. « Ils étaient traumatisés. Nous ne savions ni quand ni où exactement j’allais pouvoir les récupérer, raconte-t-il. Anna a galéré comme une malade avec les deux enfants. Elle a été très courageuse. »

Le 28 février, l’agent parcourt d’une traite les 2 000 km qui le séparent de la frontière hongroise. Lorsque, enfin, il retrouve le trio au foyer municipal d’un village hongrois, c’est le soulagement. « Anna et moi, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre », se souvient Joël. Après une nuit de repos, retour vers les cieux plus cléments de Belleville-sur-Loire. Il est des liens que même la guerre ne saurait défaire…

La petite fille de Kiev

Pour ces deux-là, tout a commencé en l’an 2000. Leur belle histoire naît d’une rencontre qui sera déterminante pour l’un comme pour l’autre. Un collègue de la centrale de Belleville parle à Joël Marinier de l’association Les enfants de Tchernobyl, qui recherche des familles pour accueillir des petits Ukrainiens durant les deux mois d’été. « L’idée était de les requinquer physiquement, de les nourrir sainement, précise l’agent. Tchernobyl était passé par là. » Joël et Jeandré, son épouse, offrent donc l’hospitalité à Anna Busha, une fillette de 9 ans, originaire de Kiev. Leur fils Médéric est à peine plus âgé qu’elle.

Anna, désormais informaticienne, vit en Italie. Elle est ici en visio avec sa mère, Elena, et avec Joël. ©Charles Crié/CCAS

Deux autres jeunes Ukrainiens séjourneront également chez des agents EDF à Belleville-sur Loire, où la famille Marinier réside. « Nous voulions simplement aider ces enfants », indique l’agent. Anna et Joël se prennent d’affection. Et le lien qu’ils vont nouer au fil des ans ne sera jamais altéré, malgré la distance qui les sépare.

L’été 2000 se déroule à merveille. Anna est invitée chez les Marinier pour fêter Noël. Elle reviendra ensuite chaque année pour les vacances. « Joël est le père que je n’ai jamais eu, confie-t-elle. Il m’a toujours aidée, encouragée à poursuivre mes études, il m’a donné l’espoir, souligne la jeune femme, qui est devenue informaticienne. À l’époque, l’Ukraine, c’était triste et sombre. C’est important de savoir qu’il y a quelqu’un qui croit en toi, qui sera toujours là pour toi. » Joël sera une boussole, comme un soleil dans la vie de la petite Ukrainienne. « Anna est comme ma fille adoptive. Une fille partie étudier à l’étranger qui revient pour les vacances », témoigne pudiquement Joël.

Premiers voyages en Ukraine

Lorsqu’il quitte la Marine nationale, en 1983, après dix ans de service comme électricien dans l’aéronavale, Joël postule naturellement chez Air France, dont il réussit le concours d’entrée. Mais EDF est plus prompte à lui répondre et le voilà embauché à la centrale de Vaires-sur-Marne en région parisienne. Bien qu’il ne soit « pas facile à l’époque de passer de l’électricité classique au nucléaire », l’électricien mute au CNPE de Belleville-sur-Loire en 1988. Il enchaîne les formations, gravit les échelons (technicien puis opérateur) et enfin passe à la conduite de tranche en 1991. « On est constamment sous pression, en tension. Et puis, les trois-huit, ça use… mais j’ai adoré piloter la centrale », reconnaît-il.

Joël Marinier pose avec Elena, la mère d’Anna (au centre), et Ina, une mère de famille originaire de Kherson, au sud de l’Ukraine, qu’il accueille avec ses deux enfants. ©Charles Crié/CCAS

À l’heure de la retraite en 2014, Joël « commence à revivre ». Fou de mécanique automobile, il passe des jours entiers à réparer des voitures. « J’aime bien comprendre comment ça marche. C’est connu dans le village, alors les gens m’amènent leur voiture à réparer », rigole-t-il. Et Joël a enfin le temps de voyager, notamment en Ukraine, afin de découvrir le pays d’Anna, d’y faire la connaissance de sa mère, Elena, d’y nouer d’autres amitiés. « Au début des années 2010, ce n’était pas simple d’y aller », souligne-t-il. Là-bas, c’est le choc : « Sorti des grandes métropoles, c’est la misère. Et la corruption, devenue la norme, sévit partout, fait-il remarquer. C’est le système débrouille qui prévaut. »

« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé »

Quelques semaines après avoir fui l’Ukraine, Anna et son fils ont quitté la France pour s’installer à Sorrente, en Italie, chez la grand-mère de son mari, Maxime. « J’adore la France qui m’a accueillie grâce à Joël », précise Anna. Et de citer « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » Comme une adresse à Joël. Andreï, son frère est, quant à lui, scolarisé à Belleville-sur-Loire. Et leur mère, Elena, l’a rejoint.

Devant sa maison de Belleville-sur-Loire, Joël pose aux côtés d’Ina et de ses deux enfants, Polina et Bogdan, d’Elena et son fils Andreï. Pour qu’Andreï suive des cours particuliers de français, Joël le conduit régulièrement. ©Charles Crié/CCAS

Joël a également ouvert grand sa maison à Ina et ses deux enfants, arrivés de Kherson, au sud du pays, ville occupée par l’armée russe dès le début de la guerre. Tous attendent impatiemment la paix. Promesse d’un retour au pays meurtri. « Je suis divorcé. Mon fils est parti faire sa vie à Nevers. Et la maison est grande », dit en souriant Joël. Et ne lui parlez pas de solidarité ou d’humanité. Lui ne se pose pas ce genre de question. Tout juste s’il accepte le terme de générosité. « Quand quelqu’un tombe à côté de moi, je l’aide à se relever », répond-il. Aussi simple que cela.

 

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