“Le climat n’est pas une marchandise”, par Aurélien Bernier

En grande partie dû aux activités humaines, le réchauffement climatique constitue une menace grave pour la survie des espèces. Ici, la centrale à charbon exploitée par RWE, près de Cologne. ©Charles Crié/ CCAS

Dans sa course folle, le système capitaliste repousse chaque jour un peu plus loin les frontières de l’exploitation de l’écosystème, mettant en cause l’avenir de la planète et obligeant les peuples à reprendre en main leur destin. Par Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac et essayiste.

Bio express

Ancien dirigeant d’Attac, Aurélien Bernier, 44 ans, a travaillé pendant dix ans pour l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Il est aujourd’hui essayiste et collabore régulièrement au mensuel “le Monde diplomatique”.

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“Si le climat était une banque, il serait déjà sauvé.” Dans les manifestations écologistes, ce type de slogans dénonçant l’hypocrisie des gouvernements et de la communauté internationale est devenu courant. Si les militants Verts des années 1970 demandaient à “protéger la planète”, ceux des années 2010 exigent la “justice climatique”. Une évolution qui révèle un rapprochement, lent mais profond, entre les questions sociales et les questions environnementales dans l’opinion publique.

À l’automne 2018, plusieurs initiatives connaissent un succès spectaculaire. Le 8 septembre, la Journée mondiale d’action pour le climat donne lieu, selon les organisateurs, à 900 manifestations dans 95 pays. À Paris, on compte 50 000 personnes, ce qui en fait la plus grande mobilisation écologiste jamais vue en France. Un mois plus tard se tient la semaine d’action mondiale pour la justice climatique. En première ligne dans l’organisation, les Amis de la Terre international rendent compte d’actions militantes sur tous les continents : Corée, Australie, Togo, Mexique… et bien sûr en Europe.

En Allemagne notamment, le rassemblement contre l’extension de la mine de charbon à ciel ouvert de Hambach (près de Cologne), exploitée par RWE, regroupe des dizaines de milliers de personnes. Quelques jours plus tôt, un activiste avait été tué lors de l’évacuation de la zone par la police.

COP en échec

La détermination des militants du climat, qui se transforme chaque jour un peu plus en une véritable colère, se comprend aisément. La première convention internationale visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre a été mise en place en 1992. Pendant plus de vingt-cinq ans, les conférences annuelles (les fameuses “COP”, ou “conférences des parties”, qui se tiennent en fin d’année) se sont succédé sans aboutir au moindre résultat concret.

En novembre 2018, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) publiait son bulletin sur l’année 2017 : les concentrations en dioxyde de carbone dans l’atmosphère battaient, comme chaque année, un nouveau record avec 405,5 parties par million. Comme le fut le “développement durable” à une époque, le discours sur la nécessité de sauver le climat est devenu un exercice obligé pour presque tous les dirigeants, à l’exception notable du président américain Donald Trump.

Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il sonne faux et ne fait plus recette. Sans doute, les vingt-cinq ans d’échec des politiques climatiques ont désespéré les plus optimistes. Sans doute, également, les faveurs accordées aux multinationales et le déni de démocratie sautent-ils un peu trop aux yeux des citoyens.

“Business First”

Confisqué, le débat démocratique l’est de deux manières. La première est ancienne : dès le Sommet pour la Terre à Stockholm en 1972, la déclaration finale des États stipulait que les mesures de protection de l’environnement ne devaient en aucun cas limiter la progression du commerce international. Depuis, on retrouve cette mention dans tous les textes officiels importants.

En sanctuarisant ainsi le libre-échange, on laisse aux multinationales la possibilité de délocaliser, c’est-à-dire d’aller chercher dans les pays pauvres les coûts salariaux les plus faibles, les réglementations environnementales les plus permissives… et l’énergie la moins chère et la plus abondante, qui reste le charbon. Le résultat est connu. Les émissions de gaz à effet de serre se stabilisent dans les pays occidentaux… mais explosent dans les pays “en développement”, qui accueillent les activités délocalisées.

Surtout, en renonçant à réguler les flux internationaux de capitaux et de marchandises, on laisse les grandes firmes définir les modes de production et de consommation à l’échelle planétaire.

La lente privatisation de l’énergie

L’autre tendance de fond est tout aussi grave. Il s’agit de la privatisation de l’énergie, le secteur d’activité le plus émetteur de gaz à effet de serre. Ce mouvement de “libéralisation” amorcé dans les années 1980 s’accélère et s’étend d’année en année pour devenir mondial. Il touche la France et les pays voisins sous la pression de l’Union européenne, mais aussi l’Afrique, avec l’aide coupable de la Banque mondiale ou de “fonds verts” pour le climat.

Remplacer des entreprises publiques du gaz ou de l’électricité par des opérateurs privés ne pose pas seulement des problèmes de prix ou de qualité du service. Cela pose un problème démocratique. Car cela revient à transférer nos choix énergétiques à de grandes multinationales comme Total, RWE ou General Electric, qui décideront d’investir dans telle ou telle filière en fonction des seuls bénéfices économiques qu’elles pourront en tirer.

Les manifestants pour le climat semblent avoir bien compris ce qui se joue. Ils ne demandent plus aux gouvernements ou aux firmes privées de faire “des efforts”. Ils demandent à reprendre en main collectivement notre avenir énergétique et climatique.

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