“Sans les services publics, autant demander à Total de sauver le climat !”

Dans “les Voleurs d’énergie”, Aurélien Bernier propose des pistes pour reconstruire un service public des énergies qui réponde aux enjeux sociaux et environnementaux actuels. ©Joseph Marando/CCAS

Original, historique, précis et bien documenté, “les Voleurs d’énergie” d’Aurélien Bernier se lit comme un roman : celui de la confrontation, depuis le siècle dernier, entre deux logiques d’appropriation d’un des biens communs fondamentaux de l’humanité : l’énergie. Entretien avec l’auteur de ce manuel de survie par temps de crise.

Bio express

Ancien dirigeant d’Attac, Aurélien Bernier, 44 ans, a travaillé pendant dix ans pour l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Il est aujourd’hui essayiste et collabore régulièrement au mensuel “le Monde diplomatique”.

Avant de détailler les vingt dernières années de la libéralisation du secteur énergétique menée tambour battant par l’Union européenne, vous consacrez un long chapitre, presque sous forme de “fiches”, à l’histoire, on devrait dire aux histoires, des systèmes énergétiques à travers le monde.

Oui. Il existait beaucoup de livres sur l’énergie, mais aucun sur l’histoire de la propriété des systèmes énergétiques, sur les modèles économiques et industriels que chaque pays, en fonction de ses réalités politiques, sociales, territoriales, de ses besoins, a bâtis. On découvre des choses souvent inconnues et surprenantes.

Contrairement à ce qu’on pense trop souvent, la nationalisation du gaz et de l’électricité n’est pas une spécialité française. Bien sûr, chaque pays, en fonction de ses structures, a adopté des architectures différentes de services publics.

Les années 1930 ouvrent une période de retour de cette industrie, à l’origine propriété du secteur privé, au secteur public. Au début du XXe siècle, sous gestion privée, l’énergie est chère, mal distribuée, le réseau est incohérent. Au Canada, l’Ontario avait créé la première grande entreprise publique d’électricité au monde dès 1906. L’État n’expropriera pas, mais concurrencera le privé et parviendra à le battre en pratiquant des tarifs au coût réel.

Roosevelt, président des États-Unis, se servira de ce modèle pour le mettre en place dans l’État de New York. Arrivé à la présidence en 1933, et lançant le fameux New Deal, il inaugurera une très forte régulation des opérateurs privés et créera des acteurs publics de l’énergie, un secteur déterminant pour la relance du pays.

En Europe aussi, l’idée fait son chemin. Mais il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour assister sur le continent à une vague d’appropriation publique de l’énergie.

Vous soulignez que depuis une vingtaine d’années ou un peu plus, on assiste dans le monde, et particulièrement en Europe, à une contre-offensive du secteur privé sur l’énergie.

Oui. Il est difficile de ne pas constater que ce sont des raisons purement idéologiques qui président à ce retour. L’efficacité n’est pas un argument, puisque les systèmes publics ont été ou sont très efficaces. Le secteur privé veut retrouver sa place dans l’énergie. D’abord parce que c’est un marché considérable : l’électricité, par exemple, est devenue, dans les sociétés modernes, un bien de première nécessité, non substituable dans bien des cas, et qui prendra une place accrue dans l’avenir.

Mais l’énergie est aussi un bien stratégique qui pèse lourd. Or, le secteur privé veut être en mesure de peser sur les choix de développement où se créent les marchés de demain. Or, ces choix sont essentiels du point de vue écologique et social. C’est par exemple pouvoir décider qu’on va privilégier l’investissement dans les économies d’énergie ou dans la production ; c’est décider de développer le chauffage à l’électricité ou choisir d’investir dans des systèmes durables thermiques.

Le secteur privé ne veut pas que les pouvoirs publics fassent ces choix-là à sa place. Il y a des marchés à prendre, à créer, et c’est un secteur stratégique. On pourrait établir le parallèle avec l’industrie agroalimentaire, où les multinationales qui détiennent la propriété des semences ont un pouvoir exorbitant.

Vous consacrez un chapitre à ce que vous nommez “l’alibi” des énergies renouvelables. Ces énergies sont pourtant utiles à la lutte contre le réchauffement climatique. Pourquoi les stigmatiser ?

Je ne stigmatise pas les énergies renouvelables, au contraire, mais leur mode de développement privatisé. À l’occasion de l’émergence des technologies d’énergie durables, on a créé un cadre juridique et financier favorable au secteur privé. C’est sans doute un peu schématique, mais on aurait pu dire aux deux opérateurs publics du gaz et de l’électricité : voici les objectifs sociaux et environnementaux que nous avons décidé d’atteindre, à vous de réaliser cette transition énergétique, et vous n’avez pas le choix car c’est un objectif politique. C’est ce qui s’est passé pour le secteur nucléaire, dont les objectifs étaient l’indépendance nationale, la maîtrise du prix du kilowatt, l’abondance d’énergie.

On le sait, quand on a des objectifs forts et des opérateurs publics sous la main, c’est comme cela que les choses se passent. Mais on a fait l’inverse, et on a offert des cadres légaux à des marchands de panneaux solaires et d’éoliennes, des places, des créneaux, en libéralisant le secteur.

Dans le discours de l’Union européenne, la transition énergétique est le principal alibi à la privatisation – même si on nous embobine également avec des questions de sécurité énergétique, réelles, auxquelles les secteurs publics ont parfaitement su faire face.

L’antienne de la baisse des prix grâce à la concurrence est un peu mise de côté ces temps-ci, puisque les entreprises du secteur considèrent que les prix ne sont pas encore assez hauts et donc rémunérateurs à leurs yeux. Alors, la transition énergétique et écologique est vraiment l’argument massue.

Il est aberrant qu’on n’ait pas “commandé” aux opérateurs publics – à la main des pouvoirs publics – la transition énergétique, mais qu’on l’ait confié au privé, qui fera ses choix en fonctions de ses critères de rentabilité. C’est ce qui se produit sous nos yeux et c’est une catastrophe.

Augmentation de 6 % du prix du kilowatt, après celle du gasoil, privatisation totale d’Engie (ex-Gaz de France), suppression des tarifs réglementés sur le gaz, mise en demeure de la France par la Commission européenne de privatiser des barrages hydro-électriques… Quelle logique est ici à l’œuvre ?

L’accélération de la contre-offensive de libéralisation dont on parlait tout à l’heure ! Pour la première fois, on répercute la hausse des bourses de l’électricité sur les tarifs réglementés, pour ne pas pénaliser les acteurs privés face aux opérateurs publics. L’Autorité de la concurrence vient de dénoncer cette distorsion. En 2010, le législateur avait déjà exigé qu’EDF tienne à disposition du secteur privé un quart de sa production nucléaire à prix coûtant.

En matière de rationalité économique, chère aux libéraux, on atteint des sommets d’aberration. On a un secteur public intégré qui, du point de vue de la rationalité économique, est le plus efficace et on le détruit ; on met en place un système de subventions publiques massives au secteur privé du renouvelable payé par le consommateur qu’on substitue à une structure du prix de l’électricité basé sur les coûts de production, de transport et de distribution. La privatisation des barrages vient compléter le tableau en livrant au privé une énergie verte, stockable et dont les moyens de production sont amortis.

Sur cette question des barrages, il faut connaître un peu l’histoire et se rappeler ce que signifie une gestion privée. Par exemple, le barrage de Guerlédan, en Bretagne, a été construit dans l’entre-deux-guerres par l’ancêtre de Vinci, la Société générale d’entreprises (SGE). Le contrat de concession prévoyait la construction d’écluses à la charge de la SGE pour permettre la continuité du trafic fluvial.

Or, la SGE n’a jamais réalisé ces travaux. Quand les pouvoirs publics l’ont rappelée à l’ordre, elle a estimé que cela coûtait trop cher et a exigé une contrepartie : soit elle augmentait la facture d’électricité, soit elle installait un péage pour les bateaux !

Comment réagissez-vous à la prochaine augmentation du tarif de vente de l’électricité ?

Les tarifs régulés ont augmenté d’environ 36 % depuis 2010. Aujourd’hui ils grimpent car ils sont affectés par le prix des marchés européens de l’électricité. La structure des tarifs régulés est le résultat d’un empilement complexe qui va du prix des taxes carbone au marché de capacité, sur lequel s’opèrent des opérations spéculatives. L’objectif final de ces mécanismes est de ne pas gêner la concurrence, et de l’encourager. Or, en France comme ailleurs, c’est un marché très fortement subventionné.

Baisser les taxes, est-ce une bonne piste ?

La diminution des taxes obligerait à revenir sur le mode de financement des énergies renouvelables (EnR) qui est aujourd’hui délirant. Je suis personnellement très favorable aux EnR et à la révision du modèle énergétique actuel. Mais on se sert des EnR comme d’un levier à la privatisation du service public. Ce système est aussi un piège pour ces modes de production durables qui sont aujourd’hui enfermés dans des logiques de marchés spéculatifs qui les fragilisent.

Ces mêmes logiques de marché, couplées à l’augmentation des interconnexions, aboutiront à une mondialisation du marché de l’énergie avec son lot de délocalisations et d’exploitation des pays émergents. Cette dépendance au marché condamne d’avance toute planification cohérente et de long terme. La concurrence se fait sur les personnels, la maintenance, entre les sources de production, demain entre territoires, alors que nous avons besoin, dans la bataille écologique, de coopération et de mutualisation, de services publics.

De grandes manifestations mobilisent des centaines de milliers de citoyens à travers le monde sur la menace du réchauffement climatique, des mobilisations où les jeunes sont aux avant-postes. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?

C’est important et il faut se mobiliser. Mais il faut que tout le monde sache que si le secteur privé détient les leviers de l’énergie, les manifestants n’ont qu’à rentrer chez eux, parce que ça revient à demander à Total de préserver la planète !

Les citoyens doivent revendiquer une maîtrise publique, avec une forte participation citoyenne non seulement sur tous les biens communs “naturels” de l’humanité – eau, espaces naturels – mais aussi tous les biens qui pourraient accéder à ce rang de bien commun : culture, éducation, santé…

Cette question des services publics est un sujet politique central, qui peut mobiliser et fédérer. On le voit dans le mouvement actuel dit des “gilets jaunes” : il s’est déclenché contre la hausse de la taxe sur les carburants et très rapidement s’est orienté vers la défense des services publics et le refus de l’abandon de territoires entiers.


Pour aller plus loin

“Les Voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole”, d’Aurélien Bernier, Éditions Utopia, 2018, 208 p., 10 euros.

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1 Commentaire
  1. abras 7 mois Il y a

    Autrement dit, la transition énergétique est un alibi à une immense escroquerie d’Etat, dont nous sommes victimes !
    On peut parfaitement lutter contre le réchauffement climatique sans éoliennes et sans panneaux solaires…mais ça empêcherait de gros capitalistes mondiaux de d’enrichir !
    Quand à la loi Brottes de 2010, c’est une surcherie : imagine t on que PSA soit obligé de vendre des voitures ” à prix coutant ” à Renault et que ce dernier empoche les bénéfices commerciaux ? EDF est obligé de vendre des KWH à 42 E/ MWH à ses concurrents et à racheter du solaire éolien à près de 100 E/ MWH ! On marche sur la tête…Quelle entreprise resisterait à une telle escroquerie ?

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