“Le plan Hercule n’est que la continuité de la destruction de l’outil industriel français”

David Cayla, économiste, est l’un des initiateurs du référendum d’initiative partagée sur la privatisation d’Aéroports de Paris. ©Margot L’Hermite

Concurrence libre et non faussée, privatisation qui engendre mécaniquement la baisse des prix… Au rang des mythes économiques que démonte David Cayla, membre des Économistes atterrés, le plan Hercule ne fait pas exception.

Bio express

David Cayla est économiste, maître de conférences à l’université d’Angers, et membre du collectif des Économistes atterrés. Il est l’auteur, avec Coralie Delaume, de “la Fin de l’Union européenne” (Michalon, 2017), et plus récemment de “l’Économie du réel. Face aux modèles trompeurs” (De Boeck Supérieur, 2018).

Dans votre livre “l’Économie du réel”, vous montrez que l’efficacité des marchés est un mythe. Sur quoi vous fondez-vous pour remettre en cause ce dogme de l’économie moderne ?

L’hypothèse d’efficacité des marchés est fondée sur la manière dont les économistes conçoivent les comportements. Ils estiment que tout agent réagit mécaniquement aux incitations créées par les prix. Lorsque le prix augmente, l’offre est censée croître et la demande diminuer. Ils en déduisent qu’il existe un prix optimal qui égalise l’offre et la demande.

Mais ce modèle est systématiquement pris en défaut. Ainsi, la hausse des prix ne fait pas forcément diminuer la demande. C’est le problème de la taxe carbone : si aucune alternative n’existe, l’automobiliste n’a pas le choix que de payer le gasoil au prix fort et l’incidence sur les émissions de CO2 est nulle (pas celle sur le pouvoir d’achat).

De même, la hausse des prix n’engendre pas toujours une hausse de l’offre. Tant qu’il fait une marge, un producteur est incité à produire un maximum. Rien ne permet d’affirmer qu’une hausse de prix et donc de la marge le fera produire plus. Les producteurs sont toujours incités à produire le plus possible, surtout lorsqu’ils produisent à rendements d’échelle croissants.

En somme, rien de démontre que les hypothèses avancées par les économistes pour justifier les “lois de l’offre et de la demande” soient valides et surtout, rien ne permet d’affirmer que le libre jeu de l’offre et de la demande maximise le bien-être social.

Si l’électricité est ouverte à la concurrence, nous pourrions avoir, d’après la théorie économique, un “marché parfait” : des millions de consommateurs et de nombreux producteurs fournissant la même marchandise. Même dans ce cas, le marché ne fonctionne pas ?

Les libéraux reconnaissent que tous les marchés ne fonctionnent pas comme la théorie les décrit. Ils admettent qu’en réalité la concurrence est souvent faussée. L’une des parties, en général les offreurs, dispose d’un pouvoir de marché qui lui permet de détourner partiellement les effets du marché à son profit. Ils en déduisent qu’il faut multiplier les offreurs et accroître l’intensité concurrentielle – notamment via le libre-échange – pour réduire les pouvoirs du marché et améliorer l’efficacité.

Je montre dans mon livre que la concurrence est tout autant un mythe que les “lois du marché”. Dans un secteur comme celui de l’électricité, où le coût des infrastructures est élevé et les technologies très variées, il est illusoire de chercher à organiser une concurrence parfaite. Pire, lorsque les coûts fixes sont importants et les rendements d’échelle croissants, la multiplication de petits producteurs se traduit par une moindre efficacité.

L’expérience des libéralisations ne démontre pas que l’ouverture à la concurrence engendre une baisse des prix. Si ce fut le cas pour les télécoms ou le transport aérien, on est loin du compte pour l’électricité ou le fret ferroviaire. Fondamentalement, c’est moins la concurrence qui détermine les prix que l’innovation et les ruptures technologiques.

Le plan Hercule vise à séparer les activités d’EDF afin de vendre une partie des actifs. Que pensez-vous de cette opération ?

C’est une opération classique. Derrière l’argument sécuritaire, on cherche à nationaliser les pertes du secteur nucléaire plombé par le rachat d’Areva et les surcoûts de l’EPR… et à privatiser les profits des autres activités d’EDF, notamment ceux de l’hydroélectricité.

Avec le démantèlement d’Alstom, la nonchalance managériale des administrateurs de l’État chez Renault et Airbus, Emmanuel Macron est passé maître dans la destruction de l’outil industriel français. Le plan Hercule n’est que la continuité de cette stratégie.


Lire aussi
François Dos Santos (CCE EDF) :
“Qui dit filialisation, dit extinction de tous les accords collectifs”


Pour les libéraux, les services publics et les entreprises publiques manquent d’efficacité. À l’inverse, le risque et les perspectives de profit caractéristiques de la gestion privée garantiraient un fonctionnement économique optimal. Est-ce encore un mythe ou une réalité ?

Le fait qu’une entreprise fasse du profit ne signifie aucunement qu’elle soit efficace. Microsoft est l’une des entreprises les plus profitables au monde. Ce profit ne vient pas de son efficacité à produire des logiciels performants au moindre coût, mais de sa position monopolistique dans le secteur des systèmes d’exploitation pour PC. Microsoft est assis sur une rente qui lui permet de faire payer un prix exorbitant pour des logiciels dont le coût marginal est quasi nul.

De même, lorsqu’un service public comme un hôpital est en déficit, cela ne signifie en rien qu’il soit inefficace car, contrairement à Microsoft, les hôpitaux ne font pas payer leurs usagers. De plus, pour limiter les dépenses de santé, l’État n’a cessé de réduire les tarifs hospitaliers. Ainsi, les déficits sont le produit des seules politiques publiques et non d’une quelconque inefficacité.

L’efficacité du secteur public a été maintes fois démontrée. Dans le domaine de l’eau, les études prouvent que les prix des régies publiques sont plus faibles que ceux des entreprises privées.

Vous êtes l’un des initiateurs du référendum d’initiative partagée sur la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP). Pourquoi refusez-vous cette privatisation et quel est l’enjeu du référendum ?

Tant dans ses conditions que dans son principe, cette privatisation est, je l’ai déjà dit ailleurs, un scandale. On entend brader un actif rentable pour abonder un fonds financier qui rapportera moins que les actifs vendus. De plus, ADP étant en situation monopolistique, on risquerait d’aboutir, comme pour les autoroutes, à une hausse des taxes qui se fera au détriment des compagnies et des usagers. Enfin, on laisse à des intérêts privés le soin de gérer des infrastructures stratégiques sans que soient prises en compte les questions liées à l’environnement et à l’aménagement du territoire.

Avec Coralie Delaume, nous avons lancé en février dernier une pétition qui a reçu 300 000 soutiens et a contribué à la prise de conscience citoyenne. Les parlementaires d’opposition ont alors contraint le gouvernement à engager un référendum d’initiative partagée. L’enjeu du référendum est d’empêcher la privatisation d’ADP en en faisant un service public national. Ce serait une première victoire contre le démantèlement du secteur public qui pourrait en appeler d’autres, notamment pour l’énergie.

Pour aller plus loin

“L’Économie du réel. Face aux modèles trompeurs”, de David Cayla
éd. De Boeck Supérieur, 2018, 224 p., 18 euros (e-book : 14,99 euros).

17 Commentaires
  1. ZANOLIN 3 semaines Il y a

    Concerne la réponse de David CAYLA (DC) à la question sur Hercule. La réponse de DC sur EDF n’est qu’un argumentaire peu sérieux contre le nucléaire qui plomberait les situation d’EDF après avoir été plombé par la reprise d’AREVA (en réalité une part majoritaire de FRAMATOME) et les surcoûts de l’EPR de FLAMANVILLE. La dizaine de Mds concernée n’est pas rien mais ne modifie pas l’intérêt majeur du nucléaire pour le pays (économie balance commerciale, lutte contre le réchauffement climatique).
    DC feint d’ignorer que la bonne place du prix du kWh en France parmi les pays développés en Europe et dans le monde est largement dû au nucléaire. Et pourquoi les concurrents d’EDF (les alternatifs) veulent-ils pouvoir accéder à 150 TWh de nucléaire (ARENH) au lieu des 100 que leur octroye jusqu’à maintenant la loi NOME?
    Un débat permettrait d’approfondir le sujet autrement qu’à la manière erronée, simpliste et dogmatique et au final sidérante de DC, mais pour essayer de mieux mesurer l’importance relative des 10 Mds évoqués plus haut, il n’est pas inutile de rappeler que les montants des subventions à l’éolien et au photovoltaique à la charge des consommateurs d’électricité et des produits pétroliers vont atteindre 7 Mds pour l’année 2019 (la Cour des comptes a chiffré à plus de 100 Mds le total des subventions dont auront bénéficié jusqu’à la fin de leur fonctionnement l’éolien et le photovoltaique installé avant 2019!).

  2. RICHARD GUALTIEROTTI 3 semaines Il y a

    Il fallait se battre contre cette privatisation ainsi que celle de tous les services publics. Cela n’a pas été fait , à l’époque le syndicat majoritaire s’est contenté de négocier les activités sociales, grosse erreur, voila ou nous en sommes. La seule issue est la mise en place d’un mouvement majoritaire et très fort, en sommes nous capables ?.

  3. caddoux 4 semaines Il y a

    si marcel paul pouvait dèfendre les services publiques dèmantelès de la sorte par des politiques assoifès de l argent au detriment du peuple impuissant et peu informè

  4. Seban Gilbert 4 semaines Il y a

    Oui je pense que l’heure est grave étant moi même agent CCAS retraité, et des grèves j’en ai fait et le 19/09/2019 je serai dans la rue pour dire non ça suffit . Il faut que l’on se réveille .Si non ça sera trop tard. Bonne soirée a tous .

  5. BOUFFART Bernard 4 semaines Il y a

    Comment avons nous pu élire tous ces gouvernants qui dans leur programme pourtant, affichaient le libéralisme à commencer par François Madelin et tous ceux qui l’ont suivi. La plupart d’entre nous est responsable ce cette déliquescence de toutes ces entreprises qui rendaient service au public.

  6. ELEFTERIOU 4 semaines Il y a

    Je suis un ancien des écoles de métiers EDF (8ème promotion Soissons/Cuffies). Notre belle entreprise EDF/GDF est en train de mourir sous les coups portés par nos différents gouvernements et surtout celui de Macron. Nous étions le fleuron des entreprises Françaises de part déjà la formation par les Ecoles de Métiers (tout les Agents travaillaient de la même façon, aussi bien à Paris qu’à Marseille et également dans ma petite unité de campagne de Chinon en Touraine). Tout ce qui fonctionnait a été détruit insidieusement et le personnel a été tellement divisé, monté les uns contre les autres au niveau interne et montré du doigt comme des nantis auprès de la nation que je ne vois pas comment nous pourrons désormais défendre nos acquis de longues luttes. Même certains syndicats de collaboration participent à la destruction de notre si belle entreprise qu’était EDF/GDF. Je suis très pessimiste et en COLERE.

  7. depres daniel 4 semaines Il y a

    tous solidaires, syndicats unis, nos élus devraient soutenir l’entreprise qui a fait ses preuves avec son personnel, malgrés les lobies plein les couloirs à bruxelles ou à strasbourg (car qui a la compétence des dépannages de toutes sortes,y compris sur le 20000 volts et plus) cette privatisation ne prévoit pas la formation continue des spécialistes (edf) mais plutot une rentabilité max. quite à se casser la figure et à générer une coupure majeure faute de capacité à dépanner. restons unis, solidaires et responsables. vive EDF, vive La France !

  8. P Deltour 4 semaines Il y a

    OUI au SERVICE PUBLIC!
    NON au plan HERCULE!

  9. Giraud 4 semaines Il y a

    Depuis un certain temps, on brade l’industrie française, sous prétexte de signer de nouveaux contrats, avec l’étranger. Que font les grands patrons, contre, ça? Ils vont d’une société, à l’autre. Que connaissent-ils, de telle ou telle industrie:? En quoi, sont-ils, efficaces:? Il n’y a plus de véritables successeurs formés. On s’en tient à leur capacité de gestion.

  10. MOISY Jean-Paul 4 semaines Il y a

    je partage totalement l’étude ce cet économiste. La soi disante diminution des prix de l’électricité suite aux décisions inconséquentes de nos politiciens européens sur la libre concurrence a conduit, contrairement à ce qui était annoncé, à une hausse significative des tarifs de l’énergie. Dans ce domaine en particulier, un état doit avoir toute possibilité de décision et ne pas se conformer aux décisions intéressées des financiers européens qui eux ne voient que le profit au détriment des utilisateurs.

  11. Sibade 4 semaines Il y a

    Je suis contre la privatisation. Il faut se battre

  12. MARTY 4 semaines Il y a

    non au Plan Hercule oui au Service public

  13. BOULLANGER.Claude 4 semaines Il y a

    A ne pas laisser faireen aucun cas.
    le gouvernement veut mettre la mains sur les entrée d’argent les plus rentables, ainsi affaiblir le pouvoir d’entreprise pour la mettre plus tard sur le marché boursier.(privatisation).
    C.B

  14. Edmond LOZANO 4 semaines Il y a

    il y a eu des goujats les politiques mais comme ceux qui nous gouvernent ça dépasse l’entendement, et le mot goujat est faible

  15. COIFFEC 4 semaines Il y a

    L’ouverture des marchés est une volonté des financiers pour spéculer, l’accès à l’énergie doit être un droit pour tous .

  16. PELERIN 4 semaines Il y a

    C’était à prévoir tout cela ! J’ai connu (avec la quasi totalité des personnes travaillant pour cette belle entreprise qu’était “EDF/GDF”)cette triste période ou tout a été chamboulé pour, soit-disant, moderniser ces deux entreprises. Dans de durs mouvements de gréve de fin 90 début 91/à 96 heureusement que les retraités à cette époque, ont, par solidarité, aidé financièrement les actifs grévistes.
    Je ne crois pas qu’aujourd’hui cela serait possible tellement l’individualisme a pris le dessus avec le personnel restant !
    J’ai mal au coeur de voir cette si belle enseigne se détériorer aussi vite.
    J’aimerai tant me tromper…………

    Fraternellement !

    • SERGIO 4 semaines Il y a

      Eh oui, tu as raison, on a fait des grèves en 2001 et 2003, mais ça a servi à rien, les gouvernants de l’époque sont passés en force …
      Dire que c’est un socialiste ( JOSPIN ) à Barcelone, qui a signé la directive d’ouverture du marché de l’énergie sur le territoire français …
      Belle trahison pour un ancien TROSKISTE !!!!

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