Les petits réacteurs nucléaires (SMR) en 6 questions

Nuward, le projet de SMR développé par le CEA, EDF et Naval Group et TechnicAtome. © Nuward Consortium

Nuward, le projet de SMR développé par le CEA, EDF et Naval Group et TechnicAtome. © Nuward Consortium

Que ce soit à l’échelle de l’Union européenne ou de la France, les pouvoirs publics soutiennent le développement d’une nouvelle technologie : celle des petits réacteurs nucléaires. Dans sa nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) publiée en février 2026, l’État français annonce « au moins un prototype à l’horizon 2030 ». Faisons le point sur une filière en développement, pour laquelle la concurrence est déjà vive et qui suscite néanmoins certaines interrogations.

1. Qu’est-ce qu’un petit réacteur nucléaire ?

Comme son nom l’indique, un petit réacteur est d’abord… plus petit qu’une installation classique. Alors qu’un réacteur 900 mégawatts occupe près de 1 000 mètres carrés de surface au sol, les petits réacteurs afficheraient une puissance moindre, allant de quelques dizaines à 300 mégawatts, mais occuperaient jusqu’à 10 fois moins d’espace.

Deuxième différence : alors qu’une centrale classique se construit sur site, le petit réacteur serait en grande partie fabriqué en usine. En matière de procédés de construction, si le réacteur nucléaire classique était une maison, dont les briques, la charpente, les menuiseries… sont montées sur place, le petit réacteur serait un mobile-home : produit à la chaîne, il serait livré déjà assemblé ; sa mise en service nécessiterait bien-sûr des opérations sur site – comme le raccordement au(x) réseau(x) – mais elles seraient nettement réduites. La comparaison s’arrête là, car en matière de technologie et de sécurité, un « mobile-home » nucléaire se doit d’être tout aussi performant que la maison traditionnelle.

Les travaux des ingénieurs s’orientent dans deux directions. Une première approche consiste à miniaturiser les équipements des centrales existantes pour bénéficier de solutions connues et éprouvées. 

On parle alors de SMR, pour Small Modular Reactors (« petits réacteurs modulaires »). Pourquoi modulaires ? Parce qu’il serait possible de raccorder deux, trois… ou davantage d’unités pour adapter la puissance installée aux besoins locaux. Une autre stratégie consiste à innover : nouveaux systèmes de transfert de chaleur (sels fondus, sodium, plomb ou gaz au lieu de l’eau), nouveaux combustibles (uranium à haut niveau d’enrichissement, combinaison d’uranium et de plutonium)… On parle alors d’AMR, pour Advanced Modular Reactors (« réacteurs modulaire avancés »)

En savoir plus sur le site internet de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

2. Transition, souveraineté, développement : à quels enjeux sont censés répondre les petits réacteurs ?

Dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat, la plupart des États se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Pour y parvenir sans sacrifier la croissance, ils comptent décarboner l’économie, c’est-à-dire remplacer des consommations d’énergies fossiles par de la chaleur ou de l’électricité d’origine renouvelable ou nucléaire. 

Par ailleurs, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la question de la sécurité énergétique est devenue prioritaire pour les gouvernements et pour Bruxelles. Dans ce contexte, la filière des petits réacteurs nucléaires intéresse bon nombre d’acteurs. L’idée est de proposer des centrales de plus petite taille, moins coûteuses que les grandes centrales nucléaires développées jusqu’à maintenant. Nécessitant moins d’espace et de capitaux, elles seraient plus faciles à implanter, y compris dans des cas où l’investissement dans une « grande » centrale ne serait pas rentable.

3. Où en est-on aujourd’hui ?

Dans un rapport de fin 2024, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) recense 22 SMR et 46 AMR en développement dans le monde. Moins d’un an plus tard, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) dénombre plus de 80 projets.

Trois petits réacteurs sont aujourd’hui en fonctionnement. En Russie, l’entreprise publique Rosatom a construit une centrale flottante à partir de deux réacteurs à eau pressurisée utilisés de longue date pour propulser des navires. Elle est en service depuis 2019 et implantée dans l’Extrême-Orient russe. La Chine a mis au point le premier prototype au monde d’AMR, refroidi par du gaz, qui produit de l’électricité et de la chaleur. En mars 2024, il a commencé à chauffer les habitants de la province du Shandong. Le Japon, enfin, dispose d’un petit réacteur de recherche de nouvelle génération.

Huit autres modèles sont en construction, portant le nombre de prototypes (appelés « tête de série ») à onze. Mais un seul de ces modèles de réacteur a une vocation commerciale : celui que l’Américain General Electric construit au Canada, le BWRX-300, un réacteur à eau bouillante de 300 mégawatts. Néanmoins, comme le souligne la Commission de régulation de l’énergie, « aucun projet de petit réacteur lancé dans le monde n’a atteint le stade de l’industrialisation ». Pour ce faire, il faudrait disposer d’un modèle fiable, autorisé à la commercialisation, d’usines pour le produire, et d’un carnet de commande suffisant pour qu’il soit rentable.

Par ailleurs, certaines questions sont encore aujourd’hui laissées en suspens telles que l’acceptabilité sociale de nouveaux outils nucléaire ou encore concernant la gestion du combustible, son stockage et les déchets issus de ces installations. 

4. Quels sont les acteurs intéressés par les petits réacteurs ?

Du côté des développeurs et des constructeurs, deux types d’acteurs sont impliqués : les grands énergéticiens (General Electric ou Westinghouse aux Etats-Unis, Rolls-Royce au Royaume-Uni, EDF en France…) et des start-up, qui misent généralement sur l’innovation, et qui lèvent des financements auprès de fonds privés.

Les acteurs qui ont manifesté leur intérêt pour utiliser des petits réacteurs sont nombreux. Les gouvernements des grands Etats industrialisés (Etats-Unis, Chine, Russie) comme des moins grands (pays de l’Est de l’Europe, Corée, Argentine) espèrent pouvoir remplacer des centrales électrique ou des unités de chauffage urbain fonctionnant aux énergies fossiles par de l’électricité ou de la chaleur produite par des SMR. Implantés à proximité des lieux de consommation, ils permettraient de préserver de l’emploi local.

Certains gros consommateurs privés sont également sur les rangs. Fin 2024, Google a signé un contrat avec la start-up américaine Kairos Power pour mettre en service un SMR d’ici 2030. Le géant du numérique compte approvisionner certains de ses centres de données, dont les consommations électriques ne cessent de croître. Amazon, TotalEnergies ou ArcelorMittal deviendront-elles bientôt propriétaires de SMR ? Pourraient-elles les exploiter, voire exporter la technologie ? Au vu des logiques de privatisation qui traversent le secteur de l’énergie, certains acteurs interrogés par le régulateur français le craignent.

5. Où en est la France ?

En septembre 2019, EDF annonce s’engager dans le développement d’un petit réacteur modulaire avec trois autres partenaires : le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), le constructeur des sous-marins et de porte-avions nucléaires Naval Group et le fabricant de réacteurs TechnicAtome. Baptisé NUWARD, le projet est basé sur la technologie des réacteurs « à eau pressurisée » (REP), la filière la plus répandue au monde. D’une puissance de 300 à 400 mégawattheures électriques, le SMR français serait destiné à l’exportation :  dans son communiqué de presse, EDF précise que l’ambition est « de proposer au marché mondial un produit concurrentiel ».

Deux ans plus tard, dans le cadre du programme « France 2030 », l’Etat mobilise 300 millions d’euros de financements publics pour soutenir NUWARD. Au total, les coûts de développement sont estimés, en première approche, à un milliard d’euros.

Dans un premier temps, le consortium base son projet sur le réacteur compact K15 qui équipe les sous-marins nucléaires et le porte-avion Charles de Gaulle, avec un changement notable : la chaudière serait directement intégrée à la cuve du réacteur. Mais en 2024, EDF réoriente sa stratégie, préférant écarter les innovations encore non maîtrisées. Un nouveau projet est présenté, utilisant des « briques technologiques » existantes. Plus simple, le SMR serait à 60% fabriqué en usine. Par ailleurs, en plus de l’électricité, NUWARD devra produire de la chaleur utilisable par des industriels ou des réseaux de chauffage urbain. TechnicAtome, développeur de la technologie K15 abandonnée, se retire du projet. Le travail se poursuit avec de nouveaux partenaires : Framatome pour la fabrication des chaudières, le bureau d’ingénierie Tractebel (filiale d’Engie) et le constructeur italien de centrales nucléaires Ansaldo.

Le calendrier prévoit un démarrage de la construction en 2030 et un délai de cinq ans pour fabriquer la « tête de série ». La mise en service pourrait donc être effective en 2035. Début 2026, la PPE confirme l’engagement de l’Etat français pour soutenir NUWARD. Quelques semaines plus tard, lors du Sommet sur l’énergie nucléaire qui se tient à Paris, Emmanuel Marcon insiste : le président de la République veut « intensifier la recherche et le développement pour accélérer l’émergence de petits réacteurs modulaires ».

6. À quoi s’attendre pour les années à venir ?

Pour passer des plans ou des prototypes à la fabrication à la chaîne, il reste à franchir de nombreux obstacles, davantage économiques que technologiques. Le coût de la construction d’une « tête de série » est estimé à environ un milliard d’euros. Celui d’une usine dans laquelle les petits réacteurs seraient produits n’est pas encore chiffré. Comme le souligne la CRE, « peu d’études étayées sont disponibles faute de données sur le montant des investissements initiaux nécessaires, ainsi que sur les gains apportés par les effets de série ». Dans ces conditions, difficile d’attirer les capitaux privés en phase de développement, la plus risquée d’un point de vue économique.

Difficile également d’atteindre la taille critique du marché capable d’assurer le retour sur investissement. A part peut-être en Chine ou aux Etats-Unis, aucun marché national ne le permet. Il faut donc viser, a minima, le marché européen ou celui des pays du Sud. Mais alors, le problème devient aussi règlementaire. Les Etats et les acteurs de la filière militent pour des procédures d’autorisation homogènes d’un pays à l’autre, moins lourdes que pour des centrales nucléaires de grande puissance, ainsi que pour un régime d’assurance moins exigeant.

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