Reconquérir notre énergie : l’urgence d’une maîtrise publique du secteur

©Frédéric Guyot/CCAS

Touché de plein fouet par les stratégies massives, brutales ou silencieuses, de délocalisation à l’échelle mondiale, le secteur de l’énergie n’échappe pas à l’appétit du capitalisme financier. Pourtant les outils de maîtrise publique des investissements existent, et gagneraient à prendre place dans les politiques énergétiques nationales.


Lire la chronique :
(1) L’énergie prise au piège de la mondialisation
> (2) Reconquérir notre énergie : l’urgence d’une maîtrise publique du secteur
(3) La démondialisation n’est pas un nationalisme économique


Des équipements, comme les turbines éoliennes ou les panneaux photovoltaïques, dont la production est en grande partie délocalisée, aux entreprises stratégiques comme Alstom qui passent sous le contrôle d’actionnaires étrangers ; des groupes comme EDF ou Engie qui investissent de plus en plus en dehors de France aux Bourses européennes ou mondiales qui fixent les prix de l’électricité ou des combustibles et jouent un rôle déterminant dans les stratégies d’entreprise : la mondialisation touche l’énergie de plein fouet et les logiques de rentabilité des capitaux, de division internationale du travail, de marchandisation priment aujourd’hui sur l’intérêt des citoyens et des territoires.

Pour espérer sortir l’énergie de cette économie casino, il faudrait engager un sérieux travail de réflexion sur la relocalisation, quitte à remettre en cause les fondamentaux de l’ordre économique et commercial.

Le piège de l’innovation

Premier sujet sensible, celui de la division internationale du travail et de la circulation des marchandises et des capitaux. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays les plus puissants, sous l’impulsion des États-Unis, ont construit et consolidé un système de libre-échange, dans lequel les marchandises et les capitaux doivent pouvoir circuler le plus librement possible. La suppression des quotas d’importation et d’exportation et l’abaissement des droits de douane a été la priorité des négociations de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (le Gatt) puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui l’a remplacé, mais aussi des institutions européennes.

Avec les progrès réalisés dans la seconde moitié du XXe siècle en matière de transport, de communication, et notamment avec l’essor de l’informatique, la “division internationale du travail” s’est considérablement accélérée. Bon nombre de multinationales ont délocalisé des segments de production dans des pays à bas coût de main-d’œuvre, puis, pour certaines, des productions complètes.

Si les gouvernements américain et européens ont accepté cette désindustrialisation, c’est qu’ils comptaient conserver pour eux l’essentiel de la valeur ajoutée : la recherche et la conception, les recettes de la propriété intellectuelle, le rapatriement des bénéfices vers les actionnaires occidentaux, les principales activités financières…

En 2000, le Conseil européen adoptait la “stratégie de Lisbonne” qui vise à faire de l’Union européenne “l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde”. L’un des maîtres mots de cette stratégie est l’innovation, un terme qui revient maintenant en permanence dans tous les discours de politique publique. En 2010, un nouveau programme, baptisé Europe 2020, lui succède, mais la logique reste la même.

Avec l’émergence de pays comme la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud, il semble pourtant que les gouvernements occidentaux sont pris à leur propre piège. Concurrencés sur la haute technologie, ils parviennent de moins en moins à cantonner les pays à bas coût de main-d’œuvre dans le rôle de sous-traitants et de fournisseurs de matières premières qu’ils voudraient leur voir jouer.

Ce changement économique et géopolitique majeur explique les flottements des années 2010 en matière de politique commerciale et notamment les mesures protectionnistes récemment adoptées par l’administration de Donald Trump.

L’exemple des énergies renouvelables

La disparition d’industries délocalisées dans les pays à bas coût de main-d’œuvre pose un réel problème d’autonomie et de démocratie. Les filières de la transition énergétique en donnent un bon exemple. La Chine produit aujourd’hui l’essentiel des équipements pour l’éolien et le photovoltaïque à des coûts qui rendent la relocalisation en France impensable sans mesure économique de rééquilibrage.

En l’absence de régulation des importations par les prix (taxes aux frontières) ou par les quantités (quotas), on voit mal comment ces filières de production pourraient se développer sur le territoire national. Y renoncer, c’est accepter une dépendance technologique et commerciale qui fragilise toute politique de transition énergétique. Même l’Union européenne, fondamentalement libre-échangiste, a instauré de 2013 à 2018 une surtaxe sur les modules photovoltaïques chinois… mais bien trop tard pour sauver une filière industrielle européenne qui avait déjà fait les frais de la concurrence asiatique.

Contrôle des investissements : un décret sous-employé

En matière de contrôle des investissements, là aussi, les réponses sont rares et tardives. En 2005, le gouvernement Villepin soumettait à autorisation des pouvoirs publics la prise de contrôle par des investisseurs étrangers de quelques secteurs d’activité stratégiques, comme la défense. Après le rachat d’Alstom par General Electric, le ministre du Redressement productif d’alors, Arnaud Montebourg, ajoutait aux secteurs concernés les transports, la communication électronique, la santé, la distribution d’eau et d’énergie.

Mais encore faudrait-il que le “décret Montebourg” soit utilisé. Lorsque Engie décide de vendre sa filiale de prospection et d’exploitation gazière et pétrolière au fonds Neptune Energy en 2017, Emmanuel Macron et Édouard Philippe laissent la transaction se faire sans y trouver à redire.

Ce mécanisme de protection des intérêts industriels nationaux est pourtant le minimum à attendre de la part d’un État en matière de contrôle des capitaux. Au Chili, par exemple, à une époque récente, les investisseurs étrangers devaient placer une somme équivalente à 30 % de leur investissement sur un compte non rémunéré pendant un an, ceci afin de décourager les opérations spéculatives de très court terme.

En Chine, une “liste négative”, bien plus fournie que celle du décret Montebourg, empêche le contrôle par des actionnaires étrangers de nombreux secteurs d’activité. Enfin, on pourrait même envisager que les investissements d’entreprises publiques comme EDF ou d’entreprises stratégiques privées comme Engie soient régulés par l’État, de façon à privilégier le développement du service public en France plutôt que la rentabilité actionnariale sur les marchés internationaux.

L’urgence d’une maîtrise publique de l’énergie

Pour réduire l’exposition aux fluctuations boursières et aux manœuvres spéculatives, on peut aussi se rappeler qu’un aspect crucial, quoique largement sous-estimé, du “modèle EDF-GDF” était le monopole public sur les importations et les exportations d’électricité et de gaz. La loi donnait au service public l’exclusivité des achats et des ventes à l’étranger, un principe de régulation qui a aussi été mis en œuvre dans d’autres pays et pour d’autres types de marchandises, comme par exemple pour le commerce des céréales au Canada ou en Australie.

Cette maîtrise publique des échanges internationaux permet à la fois d’éviter des manœuvres spéculatives d’opérateurs privés et de négocier plus facilement des contrats de long terme hors marchés boursiers.

Dans l’immédiat, les pouvoirs publics sont pourtant bien loin d’envisager de telles solutions. Ils préfèrent entretenir l’idée que la relocalisation, si elle doit avoir lieu, doit s’opérer par le local et non par la loi nationale. Or, si l’appropriation des enjeux énergétiques par les citoyens et les territoires est une excellente chose, l’action locale en la matière se heurte très vite aux forces des marchés et aux impasses de la libéralisation.

Ainsi, les énergies renouvelables électriques se développent dans les territoires car elles ont trouvé leur modèle économique, notamment grâce à la délocalisation de la fabrication des matériels installés. À l’inverse, les travaux d’efficacité énergétique ou les systèmes de chaleur renouvelable sont bien plus difficiles à financer. Autant dire que cette transition énergétique “de marché” repose sur des bases fragiles et qu’une crise économique comme celle qui se dessine à la suite du Covid pourrait la remettre en cause. Par ailleurs, avec le recul du service public, elle pose un véritable problème d’inégalités territoriales.

Si nous voulons relocaliser réellement et durablement, nous avons besoin d’une réflexion globale et d’une stratégie industrielle nationale pour développer des filières de l’amont jusqu’à l’aval. Dans l’énergie comme dans d’autres secteurs stratégiques (la santé, en particulier), abandonner un segment de production pour des raisons de rentabilité équivaut à perdre en savoir-faire, en indépendance et en capacité de décider démocratiquement de notre avenir. C’est vrai pour les molécules pharmaceutiques et les masques chirurgicaux comme pour les turbines, les génératrices éoliennes ou les panneaux solaires.


Pour aller plus loin

“Les Voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole”, d’Aurélien Bernier, Éditions Utopia, 2018, 208 p., 10 euros.

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