La démondialisation n’est pas un nationalisme économique

©Frédéric Guyot/CCAS

Touché de plein fouet par les stratégies massives, brutales ou silencieuses, de délocalisation à l’échelle mondiale, le secteur de l’énergie n’échappe pas à l’appétit du capitalisme financier. Dernier épisode de notre chronique : plaidoyer pour la reconquête de l’indépendance industrielle énergétique de la France, au prisme de la démondialisation.


Lire la chronique :
(1) L’énergie prise au piège de la mondialisation
(2) Reconquérir notre énergie : l’urgence d’une maîtrise publique du secteur
> (3) La démondialisation n’est pas un nationalisme économique


Après un bref passage dans l’actualité en 2011 lors de la campagne des primaires du Parti socialiste, le thème de la démondialisation a fait son retour médiatique en 2020 à la faveur de la crise du Covid. Mais dans les grands médias, le sujet est souvent réduit à un débat sur les avantages et inconvénients du protectionnisme ou sur le “produire français”. C’est oublier que l’idée de démondialisation a germé dans les milieux altermondialistes.

Loin d’être un nationalisme économique, ce concept vise à replacer l’économie sous contrôle politique, à la remettre au service de la satisfaction des besoins sociaux et, tout particulièrement, à contrôler les grandes multinationales.

Aux origines de la démondialisation

En novembre 1996, le journaliste Bernard Cassen signait dans la revue “Manière de voir” du “Monde diplomatique” un article intitulé “Et maintenant… démondialiser pour internationaliser”. Celui qui deviendra quelques mois plus tard président d’Attac critique la mondialisation néolibérale et affirme qu’elle “nie et contourne la nation, en tant que seul espace concret d’exercice de la démocratie”. Il propose au contraire de sauvegarder “ce qui subsiste d’espaces non encore investis par la logique du capital” et de “tendre à ce que le périmètre de la prise de décision démocratique coïncide le plus possible avec celui de la capacité de régulation des flux économiques et financiers”.

Concrètement, il propose de “freiner, par des taxes et par l’interdiction des paradis fiscaux, la circulation erratique et déstabilisatrice des capitaux mondiaux”, de “subordonner les échanges commerciaux au respect de clauses écologiques, sociales et culturelles, en refusant de se laisser culpabiliser par les accusations de “protectionnisme””. Il donne à cette approche un nom : la “démondialisation”, qu’il inscrit d’emblée dans une logique internationaliste et d’affrontement avec le capitalisme.

Six ans plus tard, un autre auteur altermondialiste reprend cette idée et la développe dans un livre. Il s’agit de Walden Bello, sociologue philippin, qui publie “Deglobalization, Ideas for a New World Economy” (“la Démondialisation, idées pour une nouvelle économie mondiale”, paru en France en 2011 aux éditions du Rocher).

L’auteur est militant associatif et vient d’un pays du Sud qui, grâce à un faible coût de la main-d’œuvre et à une fiscalité favorable aux actionnaires, attire des entreprises occidentales délocalisées. Il reprend les principaux éléments de critique des institutions internationales, de la finance et des multinationales qui font consensus au sein du mouvement altermondialiste. Mais les positions qu’il défend le distinguent des intellectuels qui revendiquent des réformes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), du Fonds monétaire international (FMI) ou de la Banque mondiale ou encore l’instauration d’une taxe Tobin sur les transactions financières. Walden Bello considère que le retour à ce type de politiques keynésiennes est insuffisant, notamment parce qu’elles ne suffiront pas à mettre fin à la domination des pays du Nord sur ceux du Sud.

Démondialiser pour préserver les équilibres mondiaux

Ce qu’il propose est une remise en cause de la division internationale du travail, tant pour des questions de démocratie, de justice sociale que de sécurité. “Une part importante de la production industrielle a été installée à l’étranger dans un trop petit nombre de régions”, écrit-il, citant l’exemple de Taïwan. Il rappelle qu’en septembre 1999 l’île avait été touchée par un tremblement de terre ; si celui-ci avait été plus grave, “des pans entiers de l’économie mondiale auraient pu être paralysés pendant des mois”. Un avertissement qui, en 2020, sonne comme une prophétie après la crise du coronavirus, l’effondrement des exportations chinoises et la vision de rayons de supermarchés français vidés de leur contenu habituel.

“La démondialisation ne consiste pas à se retirer de l’économie internationale. Elle consiste plutôt en la réorientation des économies [de la] production pour l’export vers la production pour le marché local”, affirme Bello. Ce changement de direction doit permettre de “mettre en œuvre des mesures qui n’ont que trop attendu : la redistribution des revenus et des terres”, de “ne plus mettre l’accent sur la croissance mais maximiser l’équité afin de réduire radicalement les déséquilibres environnementaux” ou encore de “ne pas s’en remettre au marché pour les décisions stratégiques mais les soumettre au choix démocratique” et “d’imposer le contrôle permanent de la société civile sur le secteur privé et sur l’État”. Un secteur privé duquel les multinationales seraient purement et simplement exclues.

Dans un nouvel essai publié en 2013, “Capitalism’s Last Stand ? Deglobalization in the Age of Austerity” (“L’ultime combat du capitalisme ? La démondialisation à l’époque de l’austérité”, ouvrage non traduit en français), le sociologue poursuit le développement de son concept et insiste sur les moyens à mettre en œuvre. Parmi eux, le protectionnisme, qu’il juge indispensable pour défendre les productions locales face aux stratégies des grandes multinationales. Il insiste également sur le besoin d’aller vers une économie de la coopération, qui suppose de renforcer l’autonomie des États et de replacer les économies nationales sous le contrôle des peuples.

Démondialiser l’énergie

Pour qui connaît ces écrits, il est évident que le concept de démondialisation n’a rien de réactionnaire, qu’il se situe au contraire dans une perspective de transformation écologique et sociale, aussi bien à l’intérieur des pays que dans les rapports internationaux. Ce qui, malheureusement, n’empêche pas la droite nationaliste et l’extrême droite de récupérer à leur profit le rejet de la mondialisation par les classes populaires.

Si les principes de démondialisation énoncés par Walden Bello s’appliquaient dans le secteur de l’énergie, bien commun par excellence, l’ouverture à la concurrence serait immédiatement stoppée. Les segments de production délocalisés seraient relocalisés en France mais les entreprises françaises cesseraient également de partir à la conquête de nouveaux marchés à l’étranger. Les différentes filières seraient regroupées dans un grand secteur public préservé des logiques libérales, dont les orientations seraient décidées par le débat citoyen.

À l’international, ce service public français développerait de vraies coopérations pour installer des systèmes énergétiques publics, durables et favoriser l’autonomie des populations locales. Ces coopérations permettraient à la fois de concrétiser des principes de solidarité internationale et de garantir nos approvisionnements en matière première autrement que par la domination des pays du Sud, dans des relations d’égal à égal. Pour l’instant, tout cela n’est qu’un rêve. Mais il s’agit bien d’une alternative.


Pour aller plus loin

“Les Voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole”, d’Aurélien Bernier, Éditions Utopia, 2018, 208 p., 10 euros.

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