L’énergie prise au piège de la mondialisation

©Frédéric Guyot/CCAS

Touché de plein fouet par les stratégies massives, brutales ou silencieuses, de délocalisation à l’échelle mondiale, le secteur de l’énergie n’échappe pas à l’appétit du capitalisme financier. Fermeture de sites, optimisation des coûts, prépondérance de l’Asie dans les énergies renouvelables : premier épisode de notre chronique des principales étapes de la perte de l’indépendance énergétique de la France.


Lire la suite de la chronique :
> (1) L’énergie prise au piège de la mondialisation
(2) Reconquérir notre énergie : l’urgence d’une maîtrise publique du secteur
(3) La démondialisation n’est pas un nationalisme économique


Depuis les années 1990, les annonces de délocalisations d’entreprises françaises se succèdent dans les médias. Certains noms de sociétés resteront associés à ce processus de désindustrialisation, motivé avant tout par la recherche de rentabilité pour les actionnaires : Metaleurop, dont le propriétaire, Glencore, décidait en 2003 de fermer l’usine de Noyelles-Godault ; Whirlpool, qui délocalisait en 2017 son usine d’Amiens en Pologne…

Avec la crise du coronavirus, nous avons appris avec stupeur que les laboratoires pharmaceutiques avaient silencieusement délocalisé en Asie la production d’environ 80 % des principes actifs couramment utilisés pour nous soigner. Une situation tellement choquante que l’ex-ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin s’était senti obligé de déclarer, le 18 mars 2020, qu’”il faudra faire revenir en France la production essentielle pour la vie de la nation”. Mais depuis, aucune décision en ce sens n’a été prise par le gouvernement. Fin juin, le laboratoire français Sanofi disait au contraire vouloir accélérer son désengagement en Europe en supprimant 1 700 emplois, dont 1 000 en France.

La  fabrication d’une dépendance industrielle

Le secteur de l’énergie n’a pas été épargné par la mondialisation et son “économie casino”, loin s’en faut. En 2014, General Electric (GE) rachetait la branche énergie de la firme Alstom. Anticipant le recul du marché des turbines à gaz qu’il dominait, GE voulait se renforcer dans d’autres filières, ce qu’il fit en absorbant Alstom Énergie, leader mondial dans la fabrication et la maintenance des turbines nucléaires, hydrauliques et de centrales à charbon. À l’époque, les dirigeants américains promettent la création de 1 000 emplois.

Dès le début de l’année 2019, un premier “plan social” supprime 280 emplois dans la division nucléaire, par départs volontaires ou anticipés. Quelques mois plus tard, le 28 mai, General Electric France annonce la suppression sur le site de Belfort de 1 050 emplois supplémentaires dans le département des turbines à gaz.


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Ce rachat n’est pas seulement un drame social pour les salariés concernés, c’est aussi une aberration stratégique. Alstom Énergie réalisait la maintenance de tous les turbo-alternateurs équipant les 58 centrales nucléaires françaises. Sur les nouvelles centrales, elle concevait les “îlots conventionnels”, c’est-à-dire la partie du site qui transforme la vapeur en électricité (turbine, alternateur, station de pompage pour le refroidissement). Elle fabriquait les turbines dites “Arabelle” qui équiperont les futurs réacteurs EPR. Depuis 2014, l’ensemble de ces activités est donc passé sous contrôle américain, ce qui accroît la situation de dépendance du secteur électrique français.

L’Asie, leader du renouvelable… mais à quel prix ?

Les conséquences s’en ressentent aussi dans les énergies renouvelables. Alstom construisait l’Haliade 150, une éolienne de 6 mégawatts destinée à être installée en mer. Trois parcs de ces machines opérés par EDF devaient voir le jour en France au large de Courseulles-sur-Mer (Calvados), de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et de Fécamp (Seine-Maritime). En 2019, le nouveau propriétaire, General Electric, annonce qu’il ne fournira qu’un seul des trois parcs prévus, obligeant EDF à se tourner, pour les deux autres, vers l’industriel germano-espagnol Siemens Gamesa.

En avril 2020, la production est lancée pour les 80 éoliennes offshore du parc de Saint-Nazaire. Pour cause de Covid, seulement 50 salariés sur les 200 que compte l’usine démarrent la fabrication des nacelles… en assemblant des pièces détachées venues de Chine.

Car la mondialisation des industries de l’énergie, c’est aussi la délocalisation de la production d’une partie des équipements dans des pays à bas coût de main-d’œuvre. D’après l’étude de l’Ademe sur la période 2014-2016 intitulée “Marchés et emplois concourant à la transition énergétique”, seulement 10 % des équipements de la filière éolienne sont fabriqués en France. Pour le photovoltaïque, la production française représente 40 % du matériel, mais le composant de base, la cellule, est lui aussi importé, principalement d’Asie.

Au début des années 2010, la Chine et Taïwan s’imposent comme les nouveaux leaders de l’industrie photovoltaïque. Alors que le numéro un mondial en 2008 était l’américain First Solar, il est détrôné par Suntech Power et JA Solar, deux firmes chinoises. L’allemand Q-Cells apparaît encore à la sixième place du classement international en 2011, mais il est racheté dès 2012 par le groupe sud-coréen Hanwha.

L’arrivée des panneaux asiatiques à bas coût a fait chuter le prix moyen du module photovoltaïque de 4,10 dollars par watt en 2008 à 0,74 en 2013. Aujourd’hui, pour être compétitif, un fabricant ne doit pas dépasser un prix de 0,33 dollar par watt, notamment selon les études du Département américain de l’énergie (lien en anglais). Un combat que l’industrie européenne a abandonné, préférant miser sur le développement de nouvelles technologies de panneaux, comme les “bifaces”, dont l’efficacité est supérieure de 20 % à celle des panneaux classiques.

Malheureusement, qui peut jurer que cette technologie ne subira pas le même sort lorsqu’elle deviendra mature, à savoir “l’optimisation des coûts” par la délocalisation dans les pays où la main-d’œuvre est moins chère et où les usines sont gigantesques ?

Investissements : une délocalisation silencieuse

La mondialisation de l’énergie, c’est enfin la possibilité pour les investisseurs d’arbitrer entre les différents pays du globe, de privilégier les rendements financiers les plus intéressants ou les marchés les plus porteurs qu’il faut à tout prix pénétrer. Les grandes entreprises françaises n’échappent pas à la règle et, même s’il serait urgent d’investir dans le réseau national, préfèrent parfois se développer ailleurs.

C’est le cas de la filiale EDF Renouvelables, dont près de 85 % des puissances installées le sont à l’étranger : sur 12 600 MW en service, 1 987 sont localisés seulement dans l’Hexagone (15,76 %). Pour l’année 2018, les principaux pays de développement sont les États-Unis (22 % de la puissance installée), Dubaï et le Canada (15 % chacun), le Chili et le Royaume-Uni (13 % chacun) ; avec 150 MW (9 %), la France dépasse tout juste le Mexique (7 %) et Israël (6 %). Il s’agit d’une forme de délocalisation plus discrète que celles de Metaleurop ou de Whirlpool, moins médiatisée, mais inquiétante également : la délocalisation des investissements.

Dans l’énergie, filière stratégique par excellence, la question de la relocalisation et de la démondialisation devrait donc se poser. Si l’on veut y répondre, on n’évitera pas de soulever des sujets polémiques, comme celui de la régulation des investissements et du commerce extérieur ou de la reconstruction de filières industrielles nationales, qui nécessite une véritable planification. Et bien sûr, cela suppose de choisir entre deux logiques opposées : confier l’énergie aux forces du marché, qui privilégieront toujours la rentabilité à court terme, ou rebâtir un véritable service public qui doit privilégier le bien commun.


Pour aller plus loin

“Les Voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole”, d’Aurélien Bernier, Éditions Utopia, 2018, 208 p., 10 euros.

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