Réfugiés en Côtes-d’Armor : l’intégration par le fest-noz

À la fermeture du CAO de Trébeurden, Ehsanullah (à g.) et Samiullah (à dr.), deux jeunes Afghans, ont trouvé refuge à Vieux-Marché. ©Charles Crié/CCAS

Retour en Bretagne, dix mois après la fermeture des centres d’accueil et d’orientation (CAO) de Trébeurden et de Trégastel, qui avaient accueilli 55 réfugiés afghans et soudanais venus de Calais. Le réseau de solidarité qui s’était constitué à l’époque perdure. Ce n’est pas de trop devant la complexité de la machine administrative.

En résumant un peu rapidement, on pourrait dire que ce sont les fest-noz qui ont amené Ehsanullah et Samiullah à Vieux-Marché, un village de 1 300 habitants des Côtes-d’Armor. Ces deux jeunes Afghans d’une vingtaine et d’une trentaine d’années ont fui les menaces des talibans, dans un pays détruit par les années de guerre et de terrorisme. Ils ont fini leur long périple dans le froid et la boue de la “jungle”, à Calais. Comme des milliers d’autres, ils sont montés dans un bus un matin d’octobre 2016, lors de l’évacuation du bidonville organisée par les autorités françaises.

“On n’a pas choisi notre destination ; on ne comprenait pas où on allait. Quand on est arrivés, on nous a dit ‘Bienvenue en Bretagne’, mais on ne savait pas où c’était”, raconte Ehsanullah. Après des heures de route depuis la Côte d’Opale jusqu’à la Côte de Granit rose, les voilà qui s’installent dans un bungalow du centre de vacances CCAS de Trégastel, transformé pour quelques mois en centre d’accueil et d’orientation (CAO), tout comme celui de Trébeurden, à une dizaine de kilomètres de là.

“On n’a pas réfléchi très longtemps”

Un réseau de bénévoles se crée rapidement, notamment pour aider les réfugiés à se déplacer et à apprendre le français, qui débouchera ensuite sur des cérémonies de parrainage. Parmi les parrains et marraines, des férus de fest-noz qui habitent à Vieux-Marché. Aujourd’hui, Ehsanullah et Samiullah sillonnent le département chaque week-end, à la recherche de soirées de danses bretonnes. Au moment de la fermeture des CAO, en mars 2017, les deux jeunes Afghans étaient donc déjà connus à Vieux-Marché, où ils se rendaient régulièrement le week-end. “Si bien que l’idée est venue de les accueillir dans le village”, résume Olivier Sadin, un prof de français installé dans le village depuis 2003. “On n’a pas réfléchi très longtemps quand la proposition nous a été faite”, ajoute le maire de Vieux-Marché, Gérard Kernec, ancien agent RATP.

Gérard Kernec, maire de Vieux-Marché et ancien agent RATP, a tenu à accueillir Ehsanullah (à g.) et Samiullah (à dr.) sur sa commune.

Des appartements sont justement disponibles dans une résidence que possède la mairie, à quelques centaines de mètres de la place du village. En un week-end, grâce aux bonnes volontés, deux logements sont rafraîchis et meublés. Ehsanullah s’installe au rez-de-chaussée, Samiullah au premier étage. Le premier a pu s’inscrire en CAP d’électricité au lycée de Lannion où, grâce à sa bande de copains, il a fait beaucoup de progrès en français. Les deux amis afghans sont par ailleurs inscrits au club de badminton de Plouaret-Trégor, la commune d’à côté, et pratiquent la batucada (percussions brésiliennes) à Lannion. “Ici les gens sont très gentils, ils sont comme ma famille ; j’ai plein d’amis”, déclare Ehsanullah dans un grand sourire. Une association, Samishan (contraction de Samihullah et Ihsanullah) a même été créée pour financer les frais liés à leur dossier administratif.

L’espoir précaire d’une nouvelle vie

Tous deux n’ont qu’un espoir : construire désormais leur vie ici et même, pour Samiullah, faire venir sa femme et ses enfants, toujours en Afghanistan. Leur situation en France est cependant précaire : à la mi-2017, l’asile leur a été refusé et ils attendent, depuis, le résultat de leur recours (lire plus loin l’encadré). “On ressent un vrai sentiment d’injustice”, commente Clarisse Delforge, elle-même marraine d’un Afghan passé dans le même CAO, lui aussi débouté de sa demande. “Dans la rhétorique de l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr], il y a des mots qui reviennent tout le temps, évoquant des ’récits pas suffisamment circonstanciés, contextualisés et personnalisés’. Mais quand on a subi de tels traumatismes, il est impossible d’avoir un discours complètement clair, cohérent et linéaire”, s’emporte-t-elle.

Les habitant.es se sont très tôt mobilisé.es pour accueillir les migrant.es de Trégastel et de Trébeurden dans leur village. Laurence Le Corre (à dr.) a cofondé le collectif “Les gens heureux”, dont les membres parrainent et marrainent des migrants. Avec l’association Samishan, Olivier et Emmanuelle Sadin (en haut à g.) accompagnent particulièrement Ehsanullah et Samiullah.

Ceux qui ont obtenu le statut de réfugié rencontrent cependant d’autres difficultés. Claudine Canévet est la marraine d’Abdelaziz, un Soudanais qui vit dans un foyer de jeunes travailleurs à Saint-Brieuc. “Pour lui trouver un stage dans la métallurgie, j’ai dû téléphoner à une quarantaine de sociétés. Et comme je suis tenace, coriace et têtue, nous sommes finalement allés directement dans quatre entreprises, raconte-t-elle. Quand il a été radié de Pôle emploi, j’étais paniquée. J’ai réussi, en passant d’un service à un autre, à comprendre qu’il avait oublié de transmettre sa carte de réfugié à Pôle emploi. Mais je ne sais vraiment pas comment font ceux qui ne sont pas accompagnés…”, souffle-t-elle. “On ne trouve pas tout sur Internet. Il faut souvent savoir quel numéro appeler, à la préfecture ou ailleurs”, complète Chantal Lemoine.

Comme Claudine, Chantal fait partie des nombreux citoyens qui ont grossi les rangs du collectif “Les gens heureux que Trégastel et Trébeurden accueillent des réfugiés”, collectif qui s’est constitué dès l’annonce de l’ouverture des deux CAO. Laurence Le Corre en est une des deux créatrices. Son filleul est un Afghan de 30 ans, qui bénéficie de la protection subsidiaire (lire l’encadré). “Il rencontre des problèmes administratifs car l’Ofpra a mal enregistré son identité. Il n’a donc toujours pas sa carte de séjour et pour chercher du travail, c’est très compliqué. Il commence à être très en colère”, confie-t-elle. Idem pour le logement. Pour l’instant, son filleul vit avec quatre autres Afghans à Binic, jusque mars. On lui a proposé un appartement, mais il est incapable d’en assumer le loyer. “On essaie de voir avec l’association Habitat et Humanisme [qui lutte contre le mal-logement, ndlr] s’il y a des logements disponibles à Saint-Brieuc”, précise-t-elle.

Ehsanullah a vu sa demande d’asile rejetée, tout comme son ami Samiullah. Ils ont déposé un recours. ©Didier Delaine/CCAS

“Moralement, c’est super-dur, assure Laurence. Ils dorment très peu la nuit, car ils ressassent.” Les moments conviviaux n’en sont que plus précieux. “Ils ont besoin de se recréer une famille, poursuit Corinne Amicel, également membre des “Gens heureux”. Mon filleul [un Soudanais du Darfour de 26 ans, ndlr] vient à la maison une fois par mois. Il demande toujours des nouvelles de tout le monde et il conclut : ’Si tout le monde va bien, je vais bien !’ ” Le 31 décembre dernier, un grand réveillon organisé par le collectif a réuni à Trégastel près de 150 personnes, dont la moitié de réfugiés, parmi lesquels une trentaine venus des CAO de Trébeurden et Trégastel. Avec des parcours assez incroyables. Ainsi, un débouté du droit d’asile est venu exprès d’Allemagne. Et un Soudanais y a croisé un cousin dont il ignorait la présence en Bretagne.

Répartis dans toute la Bretagne

Sur les 55 Soudanais et Afghans qui ont logé dans les CAO de Trébeurden et de Trégastel, deux sont repartis au pays. Les autres vivent aujourd’hui un peu partout en Bretagne : Côtes-d’Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine et Morbihan. Ils sont dans des situations administratives différentes. Ainsi, 38 d’entre eux ont obtenu une protection au titre de l’asile, dont 20 un statut de réfugié pour une période de dix ans et 18 une protection subsidiaire d’un an renouvelable. Quinze autres enfin ont vu leur demande rejetée et attendent aujourd’hui une décision suite à leur recours. C’est le cas d’Ehsanullah et de Samiullah.

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