Chronique de la Libération | 1944-1946, une brève expérience autogestionnaire

©Frédéric Guyot/CCAS

Dans l’élan de la Libération, de nombreuses entreprises sont occupées par leurs salariés qui entendent les administrer eux-mêmes. C’est le cas dans les Industries électriques et gazières à Marseille, Alès ou Toulouse. Mais que vont devenir ces expériences de gestion ouvrière, que condamne le pouvoir central ? C’est le deuxième épisode de notre chronique sur la Libération.


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Août 1944, un été inoubliable


Pour les résistants qui triomphent à la fin de l’été 1944 – même si tout le pays n’est pas encore libéré (il ne sera qu’en janvier 1945, hormis les poches de l’Atlantique) – la victoire sur le nazisme doit s’accompagner d’une profonde refondation de la société française, visant à nationaliser les industries contribuant au bien commun. C’est ce que prévoit le programme du Conseil national de la Résistance, adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944.

Sans attendre, nombre de salariés mettent en œuvre ce mot d’ordre en se saisissant des usines. Le souvenir de 1936 et de ses occupations est encore tout proche. Mais, cette fois, les salariés entendent non seulement occuper les usines mais aussi les administrer eux-mêmes. C’est le cas, dans les Industries électriques et gazières (IEG), à Électricité et Gaz de Marseille, à l’Énergie industrielle d’Alès ou de Saint-Raphaël, à la Société hydroélectrique roussillonnaise de Perpignan ou à la Compagnie du Bourbonnais.

Les directions expropriées

À chaque fois, la procédure est la même. Suspectées d’avoir travaillé avec les Allemands, les directions des entreprises sont expropriées, et remplacées par des représentants des salariés. L’autogestion s’instaure, en ce contexte très particulier de l’automne 1944, alors que les combats continuent dans l’est de la France.

Pour comprendre le mouvement de réquisition des usines de l’automne 1944, il faut prendre conscience de l’extrême dislocation de l’appareil administratif français à ce moment-là. Le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), présidé par le général de Gaulle, peine à assumer son autorité sur l’ensemble du territoire, du fait du chaos laissé par le retrait des armées allemandes et de l’effondrement de l’État français du maréchal Pétain. Alors que les communications restent très difficiles, des commissaires de la République sont nommés par le GPRF pour administrer de vastes territoires. Ils sont dotés d’immenses pouvoirs régaliens, y compris le plus décisif, celui de droit de grâce en cas de condamnation à mort.

Les ingénieurs aux commandes

Raymond Aubrac est le commissaire de la République pour la région Sud-Est. Ingénieur de formation, homme de gauche, résistant de la première heure, il voit d’un bon œil ce mouvement d’appropriation des entreprises par les travailleurs. “Entre le 10 septembre et le 5 octobre, quinze entreprises employant au total 15 000 ouvriers furent réquisitionnées. Elles obtinrent de bons résultats pour des raisons diverses. […] C’est en consultant les responsables syndicaux qu’on put choisir parmi les principaux ingénieurs de chaque entreprise celui qui associait la compétence et l’autorité professionnelle à un comportement qui lui valait la confiance du personnel qu’il commanderait”, note-t-il dans ses Mémoires (“Où la mémoire s’attarde”, Odile Jacob, 1996).

“Le personnel avait le sentiment de ne plus travailler pour un patron, pour des actionnaires inconnus, mais pour quelque chose de supérieur, pour le bien d’une collectivité et aussi pour la fin victorieuse de la guerre.”

L’autogestion semble donc fonctionner, ce que l’on constate jusque dans les ministères. Paul Haag, qui succède en janvier 1945 à Aubrac au poste de commissaire de la République, écrit : “J’avoue avoir été étonné de l’ordre, de la discipline qui y régnaient [dans les usines réquisitionnées, ndlr] et même d’un certain enthousiasme dans l’accomplissement du dur labeur quotidien. J’ai déjà dit que les ouvriers avaient accepté de travailler 90 heures par semaine. Quel est le patron qui eût obtenu un tel effort ? Il faut bien reconnaître que le personnel n’avait plus la même mentalité. Il avait le sentiment de ne plus travailler pour un patron, pour des actionnaires inconnus, mais pour quelque chose de supérieur, pour le bien d’une collectivité et aussi pour la fin victorieuse de la guerre.”

Une hausse de l’électricité non répercutée

La réquisition des entreprises est aussi l’occasion d’introduire de nouveaux critères de gestion, favorables à l’intérêt collectif, et non aux seuls dividendes des actionnaires. Les administrateurs ouvriers d’Électricité et Gaz de Marseille, réquisitionnée, choisissent par exemple de ne pas répercuter la hausse, pourtant légale, des prix de l’énergie pour ne pas pénaliser les usagers, préférant puiser dans la provision financière faite en prévision de l’indemnité de déréquisition.

Car chacun sent bien que l’expérience ne durera guère, et qu’il faudra rendre les usines à leurs propriétaires. À mesure que l’État reprend en main le territoire national et que les communications s’améliorent, les usines administrées par leurs travailleurs sont rendues à leurs dirigeants patronaux. Fin 1946, il ne reste plus rien de cette brève expérience autogestionnaire, qui laissera cependant de puissants souvenirs à tous ceux qui l’ont vécue. Dans le prochain et dernier épisode de notre chronique, nous verrons quel sort fut réservé aux cadres dirigeants selon leur attitude pendant l’occupation, lors de l’épuration économique après la Libération.


Pour aller plus loin

“Où la mémoire s’attarde”, de Raymond Aubrac
Odile Jacob, 1996, 384 p., 23,90 euros (e-book : 12,99 euros)

Adjoint du chef de l’Armée secrète à partir de 1942, plusieurs fois arrêté, plusieurs fois évadé, Raymond Aubrac est, avec le docteur Dugoujon, le dernier survivant du rendez-vous de Caluire, le 21 juin 1943, au cours duquel Jean Moulin fut arrêté. Sur ces événements, et d’autres, dont sa rencontre avec de Gaulle à Alger, Raymond Aubrac apporte ici un éclairage inédit.

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