Les jurys populaires du festival Filmer le travail

Cinq citoyens ordinaires en pleine délibération pour remettre le prix de la ville de Poitiers. Un jury qui présente une mixité d’âge, de genre et de milieux professionnels. ©Charles Crié/CCAS

Détenus, apprentis, actifs ou retraités : les citoyens ont (re)pris la parole au festival Filmer le travail de Poitiers, qui permet à tout un chacun de participer à des jurys et de présenter des films courts sur le travail.

Quoi de plus anodin que d’échanger sur les films qu’on a aimés ou détestés ? Et quoi de plus essentiel que de pouvoir donner son avis et de l’étayer ? Être juré dans un festival culturel allie ces deux extrêmes, rendu possible par le festival Filmer le travail, qui se tient depuis bientôt dix ans à Poitiers (Vienne) grâce à l’association du même nom. Festival de documentaires, à la croisée des mondes (cinéma, travail et université), Filmer le travail donne à voir et à entendre des points de vue tout à fait inhabituels sur le travail, et par là même nécessaires. Car nous ne sommes pas tous égaux face au travail, et à la libre expression.

Les films récompensés lors de la 9e édition, qui s’est achevée le 11 février dernier, font le tour du monde des vies précaires plongées dans des contextes extrêmement difficiles (guerre civile, corruption, répression policière, violences sexuelles), mais aussi des vies précaires en lutte. Ainsi les activistes chinois de “We the workers”, défendant non sans risques les droits de travailleurs qui, le rappelle avec une pointe d’humour Wenhai Huang, récipiendaire de ce magistral grand prix du festival, ne sont pas “les ouvriers dociles et disciplinés que l’on croit”.

“Vous faites quoi dans la vie ?”

“Vous faites quoi dans la vie ?” Voici une autre question anodine, tant que la réponse n’implique ni regards de travers, ni marginalisation. Mention spéciale du jury, “Girasoles de Nicaragua” suit par exemple une association de femmes prostituées, ou plutôt de travailleuses du sexe, en lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Les voix des femmes, habituellement silenciées, ont d’ailleurs été largement entendues à Filmer le travail, qu’elles soient les auteures ou le sujet des films primés. Ainsi Bérengère Sabourin et son portrait de Charline, chauffeuse de poids lourds, un “truc de fille” qui a raflé les trois prix du concours de films amateurs Filme ton travail !

Donner son avis, le défendre et le voir pris en compte : un exercice rare ? Usine, entreprise, prison, hôpital, maison de retraite, école, armée : les lieux qui silencient la parole ne manquent pas. Des lieux où l’on ne sait pas ce qu’on sait, parce que d’autres le savent mieux. Pas à Filmer le travail. Aux côtés des jurys de professionnels, les jurys amateurs ont la part belle : prix de la ville de Poitiers, prix des apprentis et des lycéens ou prix des détenus… Composés de citoyens plus ou moins ordinaires, les jurys sont issus du peuple.

“Je n’ai pas vraiment eu d’éducation à l’image, alors je dis ce que je ressens, avec mes mots. Les échanges avec les professionnels de l’image permettent de regarder les films autrement. Et inversement !”
Thierry Seigneur, agent Enedis, trésorier général de la CMCAS Poitiers et jury du concours Filme ton travail !

Un festival hors les murs, littéralement

Sur le seuil de la salle de réception de l’hôtel de ville – à l’écart des mondanités du buffet de clôture, peut-être –, Charlotte*, 54 ans, et Mathieu*, 40 ans, grignotent un morceau. Savourant sans doute un peu plus que leur repas. Pour eux, la cérémonie de remise des prix s’est déroulée littéralement “hors les murs” : ils doivent leur présence à une autorisation de sortie délivrée par l’administration pénitentiaire de Vivonne, où ils sont incarcérés, à 22 km au sud de Poitiers. C’est la première fois depuis la création du prix des détenus que des jurés assistent à la cérémonie de clôture.

Ce jury, “c’est l’une des seules fois qu’on nous demande notre avis, qu’on peut argumenter et que ça compte”, soulignent en chœur les deux jurés détenus au centre pénitentiaire de Vivonne.

Au terme de deux après-midis de projections et de débats, douze personnes détenues à Vivonne ont récompensé un film argentin, sur la survie précaire d’une famille à l’ombre du célèbre club de football des Boca Juniors (“En la Boca”, de Matteo Gariglio). Le personnage principal du documentaire, apprend-on également, est mort en prison.

“Le documentaire permet de parler des conditions sociales et du monde contemporain. L’important n’est pas d’attribuer un prix, mais de faire en sorte qu’il y ait une vie à l’intérieur des murs.”
Vincent Lapize, réalisateur indépendant, a accompagné le travail des jurés au centre pénitentiaire de Vivonne.

Ce jury, “c’est l’une des seules fois qu’on nous demande notre avis, qu’on peut argumenter et que ça compte”, soulignent en chœur les deux jurés. Charlotte saute sur chaque proposition d’atelier créatif organisé par le Spip de Vivonne (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Elle a appris le crochet en prison, et arbore une pochette blanc cassé crochetée main pour l’occasion, dont elle se dit “fière, comme de tout ce que je réalise”. Mathieu aime quant à lui beaucoup le cinéma. Il sait d’ailleurs déjà quel film il ira voir, une fois dehors. Une histoire de héros ordinaire.

À proximité, leurs deux accompagnatrices du Spip écoutent, avec bienveillance mais attentives au respect des règles : les prénoms, la nature ou la durée de leur peine seront tus. Le festival et le jury sont officiellement les seuls sujets de l’échange. Donc pas de “vous faites quoi dans la vie ?”. Du moins officiellement. Car les personnes incarcérées, quoique marginalisées, sont aussi très souvent des travailleurs comme les autres.

* Les prénoms ont été modifiés.


Lire aussi
Aux côtés des prisonniers
avec Jean-Paul Laffontas, visiteur au centre pénitentiaire de Vivonne.


Onze prix, huit films primés

“Une caméra, un téléphone portable, un appareil photo pour dire et raconter sa vision du travail, qu’on en ait un ou pas” : les neuf courts métrages du concours Filme ton travail ! sont visibles en ligne sur FranceTVInfos, partenaire du festival. Et si c’était vous, l’année prochaine ?

> Voir le palmarès complet de la 9e édition


Et vous, vous faites quoi dans la vie ?

Dans le cadre de sa politique d’éducation populaire, au travers des Act’Éthiques, la CCAS vous propose cette année de réfléchir au thème “Vous faites quoi dans la vie ?”. Au programme : ateliers vidéo, projections et rencontres autour de films primés lors de la 8e édition de Filmer le travail, partenaire de la CCAS et de la CMCAS Poitiers. À retrouver cet été dans les centres de vacances de la CCAS. Programmation bientôt en ligne sur ccas.fr

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