Michaël Neuman (MSF) : “Accompagner la population dans l’accueil des réfugiés est primordial”

Michaël Neuman, directeur d’études au CRASH, centre de recherche de Médecins sans frontières. ©B.deCamaret/CCAS

Pour Michaël Neuman, coordinateur au Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (MSF-Crash), quand les pouvoirs publics ont une parole bienveillante et hospitalière envers les réfugiés, la réponse des citoyens l’est tout autant.

Les réfugiés ont peu leur mot à dire, soumis à une organisation sur laquelle ils ne sont que rarement consultés, dans l’attente des réponses de l’administration, réduit à un état de passivité presque total…

Oui. Il n’y a par exemple sans doute pas assez d’interprètes dans les Centres d’accueil et d’orientation (CAO) notamment. La question du réfugié, c’est : “qu’est-ce que je fais après ?” La personne réfugiée est forcément passive. Or, la construction d’un projet de vie, la visibilité et la capacité de choix est à la base de la restructuration de la vitalité existentielle d’un être humain. Une capacité que la personne réfugiée a assumée en prenant le risque de la fuite, et qu’il abandonne à l’autre.

Pourquoi et comment en est-on arrivé à une situation si désordonnée dans l’accueil des réfugiés auquel la France s’est pourtant engagée, à la fois par la convention de Genève de 1951 et par ses engagements européens de recevoir dans les deux 30 000 réfugiés des zones de combats de l’est de l’Afrique et du Moyen-Orient ? Des centaines d’hommes de femmes et d’enfants se noient en Méditerranée ; des milliers croupissent en Grèce ou en Italie, sont pourchassés ; des pays européens leurs ferment la portent…

L’Europe, fait face à l’une des plus grandes crises migratoires depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis le début de la guerre en Syrie, on dénombre 450 000 victimes, 11 millions de déplacés et 4,5 millions de réfugiés, pour ne s’en tenir qu’à ce pays. Le Soudan et l’Afghanistan sont toujours le terrain de conflits armés, des dizaines de milliers d’Erythréens fuient le régime dictatorial, de nombreux autres quittent leur pays en quête d’une vie meilleure. Ces personnes sont décidées à fuir, coûte que coûte. Elles le font parfois au péril de leur vie, ce dont témoignent le nombre de personnes secourues en mer Méditerranée, y compris par Médecins sans frontières, l’association européenne de sauvetage en mer SOS Méditerranée, et des initiatives issues de la générosité du public. Face à cela, l’Europe répond de façon contrainte et réactive. On apporte des réponses intermittentes, qui témoignent de l’absence, depuis le début de la crise, de vision stratégique.

La procédure de Dublin, que beaucoup d’ONG et d’associations accusent d’être absurde, n’arrange pas les choses ?

C’est vrai que la procédure dite de Dublin, qui oblige un réfugié à rester dans ou à regagner le pays par lequel il a fait son entrée dans l’espace Schengen, précarise la situation des réfugiés. Ils et elles se retrouvent alors sous la menace d’être bloqués dans leur pays d’arrivée, ou d’entrer dans une forme de clandestinité. On se souvient que de nombreux Erythréens, par crainte de ce règlement, se brûlaient le bout des doigts, pour rendre leur empreintes digitales illisibles. La situation que nous connaissons à Calais est la conséquence de ces blocages et du refus de prendre en compte ces réalités. D’où l’organisation par les autorités de l’invisibilité des migrants. Les gens se cachent. Or, les centres d’accueil et d’orientation, ça marche plutôt bien. Ce qu’a fait la CCAS s’est bien passé. Cela, on aurait pu le faire à l’échelle de l’Europe en faisant l’économie de “Calais”.

Au plan politique, les pays européens font face à des opinions publiques plutôt défavorables à l’accueil des réfugiés. N’est-ce pas une cause de leur frilosité ?

Sans doute, mais ils sont en partie responsable de l’état de cette opinion. Il faut se rappeler qu’à la fin des années 1970, la France a accueilli à elle seule et sans problème particulier quelque 120 000 réfugiés du Sud-Est asiatique, les boat people, sans que cela ne soulève d’indignation. Cet accueil s’est accompagné à l’époque de beaucoup d’explications sur la raison de leur venue, qui n’était pas dénuée d’enjeux idéologiques, mais qui a bien fonctionné. La parole publique dans l’accompagnement de l’accueil de réfugiés est primordiale. Si elle est défensive, contrainte, alors les opinions publiques le sont aussi. Quand les pouvoirs publics, une ville ou un village ont une parole bienveillante et hospitalière, la réponse des citoyens est positive.


Pour aller plus loin

Engagé auprès de Médecins sans frontières depuis 1999, Michaël Neuman a participé à des projets d’analyses politiques sur les questions d’immigration.
Il a codirigé “Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l’expérience de MSF” (La Découverte, 2011) et “Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l’ère de la gestion des risques” (CNRS Editions, 2016).

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