Mort sur la grande bleue

© L.Tura/Le Bar Floréal

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Profondément humain, le documentaire “Les Messagers” rend un nom et un visage à ceux que les médias et les politiques ne font que compter : les milliers de migrants disparus en Méditerranée.

“Qu’une partie des habitants de la planète doivent encourir de tels dangers confirme que nous vivons sous un ordre cannibale du monde, totalement absurde. Le droit international et la plus élémentaire humanité exigent un changement radical de cette politique hypocrite et inhumaine de l’Europe”.

Jean Ziegler, sociologue, ancien rapporteur spécial auprès de l’ONU.

Pas moins de 1 200 hommes, femmes et enfants sont morts noyés en Méditerranée durant le mois d’avril. Entassés sur des « boat people » dérivant au large des côtes européennes, ils fuient la Libye, la Syrie, l’Irak, l’Afrique subsaharienne, la Corne de l’Afrique à la recherche d’un avenir en Europe. Les naufrages particulièrement meurtriers des dernières semaines ont mis en lumière ces drames de l’immigration qui ne sont pourtant pas un phénomène nouveau. Pour preuve, le documentaire d’Hélène Crouzillat et Laëtitia Tura Les Messagers, actuellement en salles, qui tente de répondre à cette douloureuse interrogation : « Où sont tous les gens partis et jamais arrivés ? »

La question s’est imposée aux deux réalisatrices alors qu’elles démarraient, en 2007, un travail photographique sur les conditions de vie des migrants subsahariens bloqués aux frontières marocaines. Touchées par les vibrants témoignages de ceux qui ont survécu à la traversée en mer et évoquent le souvenir des morts, elles décident de réaliser une enquête pour apporter un éclairage sur ces disparus. Commence alors une double épopée : la collecte de la parole de témoins et, parallèlement, la recherche de financements pour ce documentaire au thème aussi atypique qu’inédit. « Quand nous avons présenté le projet du film à des producteurs, nous avons été accueillies avec beaucoup de scepticisme, raconte Laëtitia Tura. S’il y avait tant de noyés que cela en Méditerranée, cela se saurait, nous répondait-on alors… » « Pourtant, les témoignages des rescapés ne laissaient aucune place au doute ; du Sahara à Melilla, tous racontaient qu’ils avaient frôlé la mort qui avait emporté leurs compagnons de route », poursuit Hélène Crouzillat.

Les principaux personnages sont les migrants, ces premiers témoins dépositaires de la mémoire des disparus. Par leur parole, dure et précieuse, ceux qui font face à la caméra résistent à la disparition de l’humain. On s’attache moins à raconter d’où ils viennent, pourquoi ils ont quitté leurs pays, qu’à écouter leur témoignage en qualité de rescapés, de messagers d’un état du monde. L’un d’entre eux, pudiquement, pose le mot « chosification » sur sa condition d’être sans droits et dont la vie n’a pas de valeur pour ceux qui le refoulent ou le pourchassent pour l’empêcher de passer les frontières de la forteresse européenne. Et dont le meurtre sera nié ou restera impuni. Des acteurs secondaires (gardien de cimetière, pêcheurs, prêtre) interviennent ponctuellement ainsi que des représentants de l’autorité qui défendent les frontières européennes avec violence et parfois hors du cadre légal. Chacun des protagonistes du film détient un bout de l’histoire, une place dans la fabrication de la disparition, le morcellement du phénomène. Ces messagers sont les révélateurs de la déshumanisation à l’œuvre dans notre monde.

► Les Messagers, documentaire d’Hélène Crouzillat et Laëtitia Tura. France, 2014. Durée : 1h10.

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