Pascale Dietrich : “La mafia et l’humanitaire se développent quand l’État ne fait pas son boulot”

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À travers le miroir grossissant de la mafia, Pascale Dietrich revisite la place des femmes et des pauvres dans notre société. ©Julien Millet/CCAS

Dans “les Mafieuses”, comédie noire à l’humour ravageur (en accès libre sur la médiathèque), qui s’avale comme un double expresso, Pascale Dietrich porte, à travers le destin de trois femmes, un regard caustique et subtil sur notre société. La pétillante écrivaine échangera avec les bénéficiaires cet été dans plusieurs centres de vacances dans le cadre des rencontres culturelles.


Bio express

Sociologue, chargée de recherches à l’Institut national d’études démographiques (Ined) à Paris, Pascale Dietrich étudie les inégalités face au logement et les conditions de vie des plus démunis, notamment les jeunes et les exilé·es. Elle est l’auteure de plusieurs romans et nouvelles noires (“une Île bien tranquille”, “le Homard”, “le Congélateur”).


À quel genre appartient votre dernier roman, “les Mafieuses” ?

Mes livres sont un peu inclassables. Si je devais définir le genre des “Mafieuses”, je dirais que c’est une comédie noire. Comédie, car il y a toujours un côté humoristique dans mes histoires. Pour moi, c’est essentiel. Noire, dans le sens où je me distingue un peu du polar : mes personnages principaux ne sont pas des flics, mais il y a toujours une enquête, un mystère et souvent un peu de sang, des meurtres…

Tous vos romans sont très courts. C’est volontaire ?

Je sabre toujours, j’enlève le gras. C’est vraiment ma manière de fonctionner. J’aime les livres qui ne s’écoutent pas parler.

Que raconte ce livre ?

C’est une histoire qui se passe dans le milieu de la mafia, à Grenoble. Leone, un des parrains de cette mafia, est atteint d’Alzheimer et tombe dans le coma. Mais avant cela, il a laissé une “jolie” lettre à sa femme Michèle, où il lui explique qu’il lui a collé aux fesses un tueur à gages pour se venger d’elle… car elle l’a trompé il y a vingt ans avec son meilleur ami. Alessia et Dina, les deux filles de Michèle, vont tenter de l’aider à échapper à ce tueur.

Alessia, l’une des héroïnes du roman, n’a pas rompu avec la mafia et ses violences. Éprouvez-vous une tendresse particulière pour ce personnage ?

(Rires) Je voulais une histoire de famille avec deux sœurs qui empruntent des voies opposées. Il y a celle qui respecte les valeurs (mafieuses) familiales : Alessia. Et il y a Dina, qui prend la tangente. Le personnage d’Alessia me plaît parce que, à travers le miroir grossissant de la mafia, il permet de parler d’autres sujets. Notamment de la place des femmes dans la société.

Alessia a beaucoup d’ambition : elle veut prendre la succession de son père, le parrain, mais c’est aussi une femme tout à fait classique qui cumule un tas de fonctions, mère de famille, pharmacienne, mafieuse…

Elle roule en smart blindée tout en écoutant des CD d’accompagnement à la méditation.

(Rires) La méditation et le yoga sont des choses qui vont bien avec notre société actuelle, cette société où l’on est sous pression, où l’on exige de nous le rendement maximum. On a donc besoin de sas de décompression. Alessia a vu son père et ses copains vivre en permanence dans la peur de se faire tuer. Alors elle se dit : “Je serai une mafieuse, mais une mafieuse décontractée.” C’est une manière assez féminine, je trouve, d’envisager sa place dans la mafia.

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur la mafia ?

Quand on regarde notre société sous cet angle particulier, tous les aspects négatifs ressortent. La mafia est, par exemple, un milieu machiste par excellence. Parler d’une femme comme Alessia permet ainsi d’évoquer la difficulté des femmes à faire carrière. Alessia a un tas d’idées pour rénover le business, mais elle se heurte au plafond de verre, à un milieu qui ne veut pas lui laisser sa place.

Parler de la mafia permet également d’aborder la logique du profit qui est en train de grignoter des domaines auparavant épargnés. La mafia, c’est l’ultralibéralisme poussé à son paroxysme. Dina, la sœur d’Alessia, en fait l’amère expérience. Elle qui cherchait à échapper à son héritage mafieux découvre que même l’humanitaire, dans lequel elle travaille, est rattrapé par l’exigence de rentabilité et le nouveau management.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce livre ?

C’est en partie mon activité de sociologue à l’Ined [Institut national d’études démographiques, ndlr]. Je travaille notamment sur les inégalités et les personnes sans domicile. Et j’observe toutes les évolutions touchant les associations d’aide aux pauvres. Alors que ce secteur échappait auparavant aux logiques financières, les dossiers passent désormais par le tamis des appels d’offres. On trie les populations afin de pouvoir présenter les meilleurs rapports possible aux bailleurs de fonds.

Les pauvres doivent devenir “rentables”, écrivez-vous…

Tout à fait. En rédigeant ce livre, j’avais envie de mettre dos à dos le monde de la mafia et celui de l’humanitaire qui sont en fin de compte les symptômes d’un même problème : ils se développent quand l’État ne fait pas son boulot, quand les gens sont livrés à eux-mêmes.

La mafia est présente dans les quartiers où les jeunes n’ont pas de travail. Et l’humanitaire, en soignant ceux que l’État laisse au bord du chemin, permet au système de continuer à tenir. Bien sûr, sans l’humanitaire, les choses seraient bien pires et je ne critique pas les gens aux valeurs humanistes qui travaillent dans ce secteur.

Votre livre a de forts accents féministes. La femme est-elle vraiment l’avenir de l’Homme ?

Je ne sais pas. Je voulais d’abord mettre en évidence la mutation générationnelle : Michèle fait partie d’une génération de femmes invisibles, condamnées à jouer les seconds rôles dans la société. À l’inverse, sa fille Alessia, à l’image de beaucoup de femmes aujourd’hui, veut réussir comme les hommes. Certes, elle n’est pas moins violente que les hommes, mais elle utilise d’autres méthodes qu’eux.


À lire

“Les Mafieuses”, de Pascale Dietrich
éditions Liana Levi, 2019, 160 p., 15 euros.

Lire sur la médiathèque (accès libre)


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