Philippe Derudder : la richesse, c’est l’échange, pas l’argent

La Miel, monnaie d’intérêt économique local, à Bordeaux en février 2017. ©J.Marando/CCAS

Pour Philippe Derudder, la vocation ultime des monnaies locales est de contribuer à l’évolution des mentalités. Un outil pour nous aider à sortir de nos représentations illusoires, toxiques pour l’humanité. À commencer par celle de l’argent.

Vous avez quitté le monde des affaires en 1992. Pour quelles raisons et qu’est-ce qui vous a dirigé vers la monnaie locale ?

Je me sentais de plus en plus en contradiction avec un monde dans lequel tout était orienté vers la quête du profit financier maximal quelles qu’en soient les conséquences environnementales et humaines. En tant que chef d’entreprise, je contribuais à cette folie. J’ai mûri ma décision pendant trois ans. J’ai eu alors envie de consacrer ma vie à quelque chose qui ait plus de sens, qui soit plus en lien avec mes valeurs. Comment l’économie et l’argent pourraient être au service de l’humanité ? À cette grande question, je n’avais de réponse a priori, je me suis livré à une quête qui m’a conduit à une autre compréhension des choses.

C’est à ce moment que vous avez commencé à vous intéresser à la monnaie ?

Oui, comme la majorité des gens sur cette terre, je ne m’étais jamais posé la question du sens de l’argent. La seule question que je me posais était : comment gagner de l’argent ? Peu à peu, j’ai découvert que les crises que nous vivons aujourd’hui, qu’il s’agisse de la faim, de la pauvreté, de l’environnement, du chômage, des finances, prennent toutes leur source dans la façon que l’on a de concevoir la monnaie et de l’administrer. Dans les monnaies locales ou complémentaires, qui ont d’ailleurs accompagné l’histoire de l’humanité parce qu’elles ne sont pas nouvelles, j’ai perçu un moyen pédagogique très fort pour nous aider, nous citoyens de base, à sortir de nos conditionnements.

De quels conditionnements s’agit-il ?

Notre ignorance sur la monnaie et notre conception de la richesse nous rendent complice des souffrances que nous subissons. Nous avons des représentations illusoires. La finalité de toute activité humaine aujourd’hui, c’est de gagner de l’argent. Pas des pépites d’or, mais des électrons d’ordinateur. C’est une véritable folie de manipuler la vie pour cela. Et plus encore depuis que l’on est dans une logique d’austérité. Tout est raisonné par rapport à un budget : alors qu’un arsenal de solutions existe, beaucoup de problèmes planétaires ne sont examinés que par rapport au budget dont on dispose.

Il y a des solutions à portée de main – technologiques, humaines, etc. – mais elles ne sont pas retenues parce que cela coûte trop cher, parce qu’on ne peut pas augmenter la dette, etc. Si l’on replace l’humain au cœur du système, c’est possible. La monnaie peut être un outil facilitateur d’échanges. Cela paraît naïf mais c’est une réalité qui est à notre portée aujourd’hui. L’aventure mérite d’être vécue.

Comment changer nos comportements ?

C’est un grand défi car, à première vue, cela n’a pas l’air révolutionnaire. Il n’y a pas une grande différence entre payer avec une monnaie locale ou avec des euros. Les monnaies locales ont deux objectifs. Il y a d’abord un besoin urgent de redynamiser nos localités qui sont souvent désertifiées en termes de production économique, certaines productions alimentaires par exemple. Tout simplement pour mieux vivre localement. Lorsque l’on va faire ses courses dans une grande surface, l’argent ne reste pas, il s’évade, notamment dans les pays d’Asie où l’on achète moins cher. Il y a un besoin économique de pouvoir maintenir et vivifier une richesse locale.

Le deuxième volet est sans doute le plus important : c’est celui des chartes de valeurs sur lesquelles s’appuient toutes les monnaies locales et en cela elles ont l’ambition d’être, à plus long terme, un laboratoire. Les monnaies locales deviennent un espace de reconnaissance entre des personnes qui veulent agir et être contributrices de l’évolution des communautés. Ce volet de transformation socio-économique demande une prise de conscience. Celle-ci ne peut avoir lieu qu’à travers un travail d’éducation populaire qui va dépendre des efforts effectués dans ce sens.

Comment mettre cette monnaie au service de l’humain ?

Nous sommes au cœur d’une crise qui, pour réelle qu’elle soit par les souffrances qu’elle inflige, n’a aucune autre consistance que celle de notre système de pensée. Il n’est pas anodin de constater que nous sommes confrontés à deux crises majeures : une financière (symbole de la richesse), une écologique (richesse réelle). Les solutions actuellement préconisées sont contradictoires : la croissance pour la première, la sobriété pour la seconde. Tant que l’on ne verra pas que les deux crises sont liées, tant que l’on restera dans cette contradiction, les choses iront de mal en pis. La crise n’est pas extérieure, elle est intérieure. C’est une crise de conscience qui nous presse à entrer en cohérence. Il s’agit d’être contributeur de l’évolution socio-économique de nos communautés pour arriver à terme à un monde où l’économie sera au service de l’humain et de la planète et non pas l’inverse.

Mais la monnaie locale n’est-elle pas justement le signe d’un repli sur soi ?

C’est au contraire le désir de s’ouvrir. La relocalisation cherche à compenser les excès de la mondialisation dont on nous a tellement vanté les mérites au départ et dont on voit que le prix à payer est très fort. Il n’est pas question de se couper du reste du monde, il est question de retrouver du bon sens et de l’intelligence. Tous les dirigeants de cette planète devraient avoir comme obsession première d’assurer, par exemple, la sécurité alimentaire partout dans le monde le plus près possible des lieux de vie. Or, on n’est pas du tout dans cette dynamique-là, on est dans une hérésie de pensée. Il faut retrouver de l’intelligence pour garantir le plus haut niveau de sécurité et de bien-être aux populations. Les monnaies locales se placent dans une démarche de compensation, de rééquilibrage.

Jusqu’à quel point une monnaie locale peut-elle « grossir » ?

Je ne crois pas que la vocation de ces monnaies soit de grossir. Pour l’instant, les plus grosses réunissent 500 à 600 entreprises et 2000 ou 3000 utilisateurs sur un territoire d’environ 300 000 personnes. Cela reste marginal. Mais le nombre d’expériences augmente, pouvant devenir un mouvement citoyen sur tout le territoire. Le monde à venir part du local. Chaque communauté devient responsable de ses actes et décisions, le national assumant le rôle de chef d’orchestre. Les monnaies locales n’ont pas vocation à devenir des poids lourds de l’économie. Elles ont pour vocation de nous aider à concevoir un nouveau modèle économique. Si elles réussissent dans cette démarche, elles n’auront peut-être même plus de pertinence d’ici à cinquante ans. Tout va dépendre de l’évolution sociétale qui va s’inscrire dans ce XXIe siècle. Je mise beaucoup plus sur l’éclosion de centaines et de milliers de monnaies locales qui deviendront les berceaux des réflexions citoyennes.


Pour aller plus loin

“Les Monnaies locales complémentaires: pourquoi, comment ?” (2e édition revue et augmentée avec les derniers développements des MLC en France), de Philippe Derruder, éditions Yves Michel, 2014, 298 p.

Philippe Derudder vit aujourd’hui, moitié au Québec, moitié en France, où il partage le fruit de ses recherches et expériences dans ses livres, conférences et ateliers. Il anime l’AISES (Association internationale pour le soutien aux économies sociétales) dont le but est de soutenir des expériences visant à mettre l’économie et l’argent au service de l’homme et de la planète.

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