Retraites des IEG : histoire d’un modèle social

La réforme des retraites annoncée pour l’été prochain – et les attaques contre les régimes spéciaux qui l’accompagnent – sera la septième depuis 1993. ©EDF – Xavier Popy

En organisant la liquidation du régime spécial de retraite des Industries électriques et gazières (IEG), le gouvernement veut en finir avec l’une des plus grandes conquêtes sociales de notre histoire. Une conquête dont on peut retracer l’histoire cent soixante ans en arrière. Et qui a bénéficié à tous les Français.

Au nom de “l’équité” entre tous les Français, le gouvernement veut mettre fin aux régimes spéciaux. Supprimer les acquis des uns ferait donc le bonheur des autres… La logique de nos responsables politiques actuels ferait sans doute bondir de colère les artisans du régime de retraite des IEG.

Ces syndicalistes, électriciens et gaziers, ont permis, en un siècle de luttes, la construction d’un système de protection sociale de très haut niveau, bénéficiant aux agents de toutes les entreprises de la branche. Un régime qui a ouvert la voie, avec les autres régimes spéciaux, à une généralisation de la retraite à l’ensemble des Français.


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1858 : la Compagnie parisienne du gaz part en éclaireur

L’aventure des retraites dans les IEG est une longue et étonnante histoire. Il faut revenir cent soixante ans en arrière pour en trouver les racines, comme le racontent Alain Beltran, directeur de recherche au CNRS, et Jean-Pierre Williot, professeur à l’université de Tours dans “Les retraites des Industries électriques et gazières. Éléments historiques” (2007).

Dès 1858, expliquent-ils, une caisse de secours et de prévoyance est mise en place à la Compagnie parisienne du gaz. “Elle assurait la gratuité des soins médicaux et la moitié de son salaire à l’employé ou à l’ouvrier malade.” En outre, la caisse pourvoyait aux frais funéraires et versait une indemnité aux orphelins et aux veuves. L’année suivante, une caisse de retraite est créée au sein de l’entreprise. Progressivement, les autres compagnies gazières de l’Hexagone s’alignent sur ce modèle.

1928 : création d’un régime de retraite obligatoire dans les IEG

Jusqu’au début du XXe siècle, les caisses de retraite sont essentiellement instituées à l’initiative des employeurs. Cette pratique paternaliste “n’était pas philanthropique”, soulignent Alain Beltran et Jean-Pierre Williot. En permettant aux salariés de partir tout en conservant un revenu, il s’agissait de “remplacer les vieux ouvriers usés par des ouvriers actifs”.

Mais à partir des années 1920, c’est la revendication syndicale qui va permettre la plupart des avancées en matière de retraite. La Fédération CGT de l’éclairage des forces motrices “oriente ses luttes en faveur d’un statut du personnel unique et d’une harmonisation des régimes de retraite pour l’ensemble des entreprises électriques et gazières”, notent les deux chercheurs. Ces luttes vont aboutir au vote de la loi du 28 juillet 1928 qui crée un régime de retraite obligatoire dans les IEG.

1938 : loi instituant une caisse nationale de retraite des IEG

“Dans les années 1930, les syndicats de l’éclairage revendiquent un régime de retraite particulier pour tenir compte du caractère spécifique de l’énergie électrique et gazière”, rapporte François Duteil, président de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie (IHSME) de la CGT. L’État va reconnaître que les salariés de l’électricité et du gaz exercent des métiers vitaux pour la nation. “Mais le débat à ce moment-là, c’est “qui va payer” ?” insiste l’ancien secrétaire général de la FNME-CGT. “Pour les syndicats de l’époque, c’était à l’entreprise de prendre totalement en charge les cotisations du régime de retraite.”

En 1937, avec le Front populaire, les syndicats de L’Énergie industrielle, l’un des principaux groupes énergétiques privés, obtiennent “un statut social avancé et la gestion paritaire de leur régime de retraite”, poursuit François Duteil. Le 17 juin 1938, un décret de loi relatif au développement des industries électriques prévoit la mise en place d’une caisse nationale de retraite. Celle-ci sera effective le 4 décembre 1941.


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22 juin 1946 : loi créant le statut national du personnel des IEG

Sous l’impulsion de Marcel Paul, ministre de la Production industrielle, le statut national du personnel des IEG, issu de près d’un siècle de luttes sociales, est gravé dans la loi le 22 juin 1946, deux mois après la nationalisation de l’électricité et du gaz.

“L’élément fondamental dans ce décret, c’est que la retraite est considérée comme une rémunération d’activité”, estime François Duteil. “La création de richesses par les électriciens et gaziers doit non seulement leur bénéficier lorsqu’ils sont actifs mais aussi lorsqu’ils sont inactifs.” En somme, “on a pris le meilleur du statut de chaque entreprise et on l’a mis dans le statut national”, conclut-il.

“M. Marcel Paul nous ruine !”, écrit pourtant le journal “l’Époque” huit jours après la publication du décret. “[Il] vient de créer une catégorie privilégiée de travailleurs et de menacer de ruine tout le secteur privé.” Mais pour les chercheurs Alain Beltran et Jean-Pierre Williot, la réalité est tout autre : “Les régimes de retraite créés dans les Industries électriques et gazières, par l’aspect novateur qu’ils comportaient, ont contribué, avec d’autres régimes spéciaux, à tracer la voie d’une généralisation de la retraite” pour l’ensemble des Français.

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