Coupures volontaires : “Une arme employée quand les relations sociales sont dégradées”

Pour l’historien Stéphane Sirot, le rapport des électriciens et gaziers à leur outil de travail est lié à la fondation de leurs entreprises par le premier dirigeant syndical de la profession, Marcel Paul. ©Bertrand de Camaret/CCAS

Si le syndicalisme ne peut écarter la question de la légalité, la transgression est rendue inévitable face à une stratégie de pourrissement, constate l’historien Stéphane Sirot. En témoignent les récentes coupures massives d’électricité pratiquées par les énergéticiens grévistes, qui révèlent, entre autres actions, l’état dégradé des relations sociales dans le pays, analyse le professeur à l’université de Cergy-Pontoise.

À quand remontent les dernières grosses coupures d’énergie dans le mouvement social des énergéticiens ?

Dans la période récente, on peut citer le conflit de 2004, au moment de l’ouverture du capital d’EDF-GDF, et le passage de ce qui était alors des établissements publics à des sociétés anonymes. À ce moment-là, les coupures étaient très ciblées, car on considérait dans le champ syndical que couper plus largement le courant pouvait pénaliser les grévistes dans l’opinion publique. Or, aux yeux des syndicats, il fallait “l’avoir avec soi” pour peser sur le gouvernement.

On peut également citer les conflits de 2006, où en décembre dans les DOM-TOM, en particulier en Guyane, plusieurs dizaines de milliers de foyers avaient été privés d’électricité, les grévistes dénonçant des projets perçus comme une forme de privatisation déguisée d’EDF outre-mer ; les conflits de 2009, pour la revalorisation des salaires et l’arrêt des externalisations ; de 2017 en Guyane, notamment contre un plan d’austérité à EDF ; et plus récemment les coupures ciblées liées au mouvement de grève massif du printemps 2018, notamment dans la distribution.


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Couper l’électricité est un mode d’intervention très classique dans les grèves des énergéticiens. Au début du XXe siècle, on coupait le courant dans tout un quartier de Paris pour inciter les pouvoirs publics à céder sur les revendications. Aujourd’hui, les modalités d’action ont changé. Une pratique beaucoup plus récente est le rétablissement du courant dans les foyers qui en sont privés.

On peut également citer le basculement des compteurs des usagers en heures creuses. L’enjeu de ces actions est-il uniquement de gagner l’opinion publique ?

L’enjeu de l’opinion a toujours été présent : pour Émile Pataud, ouvrier électricien et syndicaliste révolutionnaire, secrétaire de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (1904-1910), et qu’on peut considérer comme le père de cette tactique, il s’agit surtout d’impressionner, mais certainement pas de se mettre la population à dos. Au début du XXe siècle, le courant était coupé de quelques minutes à quelques heures, de manière à faire la démonstration que les énergéticiens disposaient d’un outil majeur et sensible, et qu’ils pouvaient à tout moment en “prendre possession”.

Il faut rappeler que les coupures de courant sont démonstratives : jamais dans l’énergie il n’a été question de couper durablement. Mais dans les médias, on préfère parler des coupures sous leur aspect le moins populaire… certains allant jusqu’à proférer de fausses accusations. Ces actions ne sont en tous les cas jamais l’occasion d’un débat, notamment sur le droit à l’énergie, qui n’est pas souhaité par les pouvoirs publics.

“La question de la légalité, qui est agitée par le pouvoir pour délégitimer le mouvement social, n’est certainement pas le cœur du problème.” 

Pourtant, couper ou rétablir le courant sont des actions tout aussi illégales… N’est-ce pas aussi une question de visibilité des actions ? L’occupation des agences et des usines, ou l’arrêt temporaire de la production font moins l’objet de polémiques.

La question de la légalité, qui est agitée par le pouvoir pour délégitimer le mouvement social, n’est certainement pas le cœur du problème. Mais le système capitaliste fonctionnant selon deux grands principes, la subordination et l’exploitation, de fait l’insubordination et le détournement de la production remettent en question l’ordre dominant. La légalité est par contre un véritable enjeu de réflexion pour le syndicalisme. J’y reviendrai.

Concernant la visibilité, il est clair que si, comme le déclarait Nicolas Sarkozy en 2008, “quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit”, ça ne sert pas à grand-chose ! Et parfois, pour que les actions syndicales soient visibles, il est inévitable qu’elles soient en contradiction avec l’opinion publique. Quand on regarde notre histoire, on constate que les conflits sociaux se sont parfois déroulés en toute impopularité. Les coupures non ciblées ont d’ailleurs toujours été relativement impopulaires, les articles de presse qui vilipendaient les énergéticiens se permettant de couper le courant sont des classiques au XXe siècle.

Cette pratique interpelle également car, au contraire de la grève, qui signifie l’arrêt temporaire ou durable du travail, les coupures de courant sont des interventions directes sur l’outil de travail.

On n’a pas le même rapport avec une entreprise dont on est les pères fondateurs qu’avec une entreprise mise en place par l’État ou par le système capitaliste ! Il faut rappeler qu’EDF-GDF sont les seules entreprises d’envergure nationale à avoir été créées par le premier dirigeant syndical de la profession, Marcel Paul. Il y a donc un rapport à l’outil de travail qui est très particulier, très fort.


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La reprise en main du lieu ou de l’outil de travail est-elle historiquement une forme de “radicalisation” du conflit ?

On a vu des grèves au cours desquelles ces actions ont d’emblée accompagné le mouvement de contestation. Mais il est vrai que cette arme est employée quand les relations sociales dans l’entreprise ou dans la société sont dégradées. Elles marquent une forme de rupture dans les rapports sociaux, et montrent que quelque chose est déréglé de ce côté-là. Et, en l’occurrence, on voit bien que le gouvernement actuel ne négocie pas.

En cela, ce dernier se situe dans la droite ligne des stratégies de pourrissement employées par les pouvoirs publics depuis les années 2000. Après guerre, on constatait plutôt un système que j’appelle de “régulation conflictuelle des rapports sociaux” : bon an mal an, quelques démonstrations de force des syndicats suffisaient souvent à faire ouvrir des négociations et à rechercher un compromis.

Tout cela a volé en éclats, ce qui explique l’émergence de mouvements sociaux massifs, et durables. Aujourd’hui, et notamment depuis 2016 et la lutte contre les lois travail, des feux sont allumés dans tout le pays : des gardiens de prison aux fonctionnaires en passant par le secteur de la santé, les cheminots, les énergéticiens, les agents de la RATP, les enseignants, la recherche, les avocats… On vit ainsi, depuis quasiment quatre ans, une conflictualité sociale nationale quasi ininterrompue. C’est socialement et historiquement parlant très exceptionnel, tout comme le fait que ces mouvements n’aient pas débouché sur une recherche de l’apaisement du côté des pouvoirs publics.

On constate un retour en force de la transgression dans le mouvement social : quelle place peuvent y occuper les syndicats ?

Le syndicat étant un objet institutionnel, conçu pour durer, il est contraint de tenir compte de la légalité, et ne peut pas l’écarter. Mais il est aussi dans l’obligation de s’engager sur le terrain de la transgression, sans laquelle il est impossible qu’il obtienne satisfaction : en 1936 ou en 1968, si les ouvriers n’avaient pas occupé leur usine, ils n’auraient rien obtenu. Idem pour les gilets jaunes, qui ont occupé des ronds-points et fait des manifestations non déclarées – ce qui est parfaitement interdit.

“Les syndicats ne peuvent pas se permettre de ‘faire les gilets jaunes’. Ils sont autre chose, ce qui leur permet d’être pérennes et de travailler le corps social dans la durée.”

Un mouvement social efficace est donc forcément transgressif ?

Oui, et la difficulté pour les syndicats est de trouver le point d’équilibre. Les syndicats ne peuvent pas se permettre de “faire les gilets jaunes”. Ils sont autre chose, ce qui leur permet d’être pérennes et de travailler le corps social dans la durée, alors que les mouvements éruptifs comme les gilets jaunes ont beau avoir des vertus – ébranler l’ordre dominant – ils ont leurs limites, et finissent par refluer, ne trouvant pas de traduction dans la durée.

Cet équilibre est d’autant plus difficile à trouver lorsqu’on est confronté à un pouvoir politique qui campe sur cette stratégie du reflux par l’épuisement. Cela pousse à imaginer des formes de transgression plus massives et poussées.

La question de la légalité et de la transgression est-elle structurelle au syndicalisme ?

Les syndicats se sont toujours posé la question de la légalité, dès leur origine. J’aime à rappeler qu’au moment de la légalisation des syndicats, en 1884 [avec la loi dite “Waldeck-Rousseau”, ndlr], qui les obligeait à se déclarer en préfecture ou en mairie, à fournir le nom de leurs dirigeants, etc., certains syndicats ont refusé de se mettre en conformité avec la loi, estimant que cela faciliterait le fichage et les poursuites. Et cela a duré vingt ans ! Jusqu’à ce que cette question soit débattue, à la CGT, certains menaçant d’exclusion les syndicats réfractaires. Le secrétaire général de l’époque, Victor Griffuelhes, fait alors, en substance, cette déclaration à la tribune : “Si on juge que la loi nous est favorable, on s’y tient ; en revanche, si on estime que la loi ne nous est pas favorable, on doit se donner le droit de la transgresser.” Et les syndicats réfractaires ont été maintenus à la CGT.

De fait, et c’est une constante, la loi étant par définition écrite par ceux qui détiennent le pouvoir législatif, et donc, le plus souvent, ceux qui s’inscrivent dans l’ordre dominant, ils ont intérêt à remplacer le rapport de force par le rapport de droit, de manière à contraindre le rapport de force. Et les syndicats sont obligés de faire avec. Certains, comme la CFDT, ont choisi de s’inscrire dans un syndicalisme de “partenariat social”, où il n’est pas question d’agir hors cadre légal, mais de chercher, au mieux, à aménager de manière marginale les décisions prises par ceux qui gouvernent.

Que vous inspire l’expression “giletjaunisation” du mouvement social ?

Je pense qu’une “ambiance gilets jaunes” traverse tout le mouvement social, qui cherche à durer, et dont on peut se demander s’il s’éteindra un jour. Cela consiste à donner l’impression qu’on ne rentrera jamais chez soi ; et que si l’on retourne au travail, on continue en parallèle les journées d’action, les actions spectaculaires… et qu’on maintient la pression.

“Un mouvement social qui n’a pas de prolongement dans le champ politique se condamne à l’échec ou, tout au moins, à une issue insatisfaisante.”

C’est ainsi que le mouvement social s’adapte à cette stratégie du pourrissement ?

De fait, les gilets jaunes sont les seuls à avoir obtenu des concessions, qu’on peut certes juger mineures, mais qu’ils ont tout de même obtenues et qui peuvent paraître moins marginales que celles pour l’instant conquises par l’actuel mouvement social. Cependant, ils se sont heurtés à une limite : le prolongement politique du rapport de force. Or, c’est une donnée essentielle : qu’on pense à 1936, suivi par l’arrivée du Front populaire au pouvoir, ou aux grandes grèves de Mai 68, accompagnées par un Parti communiste à 20 %… Un mouvement social qui n’a pas de prolongement dans le champ politique se condamne à l’échec ou, tout au moins, à une issue insatisfaisante. C’est à mon sens l’enseignement de notre histoire sociale.

Or, l’articulation avec le champ politique est aujourd’hui compliquée : car ce qui serait en capacité de la produire – la gauche politique – se trouve elle-même en déshérence. On ne peut pas comprendre autrement, à mon sens, la raison pour laquelle l’ébullition sociale permanente qu’on connaît depuis quatre ans n’a pas pleinement réussi à porter ses fruits.

On constate en tout cas – et il faut espérer que ça dure – que ces mouvements sociaux continuent d’alimenter la critique sociale, et qu’un mouvement prenant le relais d’un autre, une reconstruction du champ politique débouche sur quelque chose de plus ambitieux.

À quoi ressembleront les forces sociales et le syndicalisme dans les Industries électriques et gazières au pays d’Hercule ?

(Rires) Celui-là, il va falloir l’affronter ! Une chose est sûre : la stratégie libérale, dans l’énergie ou ailleurs, ayant pour fonction non seulement de rechercher le profit et de construire de nouveaux marchés, mais aussi de déconstruire les collectifs, de travail ou de contradiction au système, comme les syndicats, la segmentation des entreprises conduite par le plan Hercule à EDF risque d’accélérer la segmentation des solidarités dans les entreprises.

Mais c’est précisément la fonction du syndicalisme que de maintenir un fil entre ces champs segmentés. Se battre pour améliorer les conditions de travail des énergéticiens, mais aussi pour maintenir l’identité et l’homogénéité de la profession, y compris lorsqu’elle promet d’être davantage “saucissonnée” en plusieurs entreprises.


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Comment les syndicats, forgés “à la grande époque” des industries nationalisées, s’adaptent-ils à cette nouvelle donne ?

Une voie possible pour y résister, et c’est l’une des particularités de l’énergie, est de continuer d’articuler des revendications professionnelles et d’intérêt général. Pour revenir sur les coupures et les rétablissements de courant, l’un des enjeux est de remettre au centre du débat cette revendication syndicale assez ancienne désormais du droit à l’énergie. L’opinion publique y est sensible, et voit bien le sens de l’évolution des tarifs depuis que la libéralisation est en route ! En ce sens, les grévistes démontrent qu’en se réappropriant l’outil de travail, c’est aussi la population qui se réapproprie l’énergie dont on cherche à la priver au nom du profit.

Le statut des agents reste-t-il un outil incontournable de la cohésion syndicale ?

C’est même un enjeu essentiel : c’est le dernier verrou à faire sauter pour les directions et les pouvoirs publics, qui s’appuient sur le renouvellement du salariat dans le secteur, que ce soit au plan des embauches – beaucoup de nouveaux entrants n’ont jamais connu les entreprises nationalisées – ou des catégories socioprofessionnelles, avec aujourd’hui, pour aller vite, plus d’encadrement que d’ouvriers.

En plus d’être un pan de l’histoire sociale de l’entreprise, le statut est également un socle pour les solidarités intersyndicales, au-delà des options de chacun. L’unité syndicale, qui reste quand même la meilleure option pour une contestation efficace, peut ainsi s’appuyer sur des éléments forts – la notion de service public, la défense du statut – plutôt que sur “le plus petit dénominateur commun”, qui est souvent trouvé au prix d’un affaiblissement peu fécond pour le mouvement.


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Pour aller plus loin

“Un siècle de coupures de courant dans les grèves des électriciens. De la centralité à la marginalisation (1905-2004)”, de Stéphane Sirot
“Annales historiques de l’électricité”, éd. Victoires, 2008/1, n° 6, p. 29-37.


Électriciens et gaziers en France. Une histoire sociale, XIXe-XXIe siècles, de Stéphane Sirot
éd. Arbre bleu, 2017, 270 p., 25 euros.

Ce livre est en accès libre sur la médiathèque numérique de la CCAS.
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