“La Vie électrique”, une lecture galvanisante

Electricine – Affiche de réclame de 1895 ©BNF Gallica

En moins de deux siècles, l’électricité a bouleversé nos conditions de vie, sans que l’on puisse envisager la moindre marche arrière. Dans “la Vie électrique”, Alain Beltran et Patrice Carré ravivent une question historique et d’actualité : la Fée Électricité qui s’est penchée sur notre berceau tient-elle de la bonne fée ou de Carabosse ?

Qu’a signifié l’électricité, qu’a-t-elle représenté et changé pour les Français depuis plus de deux siècles ? C’est à cette question que répond le passionnant “la Vie électrique” des historiens Alain Beltran et Patrice Carré. Son sous-titre résume son projet : étudier indissociablement “Histoire et imaginaire” de l’électricité du XVIIIe au XXIe siècle.

Au siècle des Lumières, l’électricité est un “fluide mystérieux”, relié à la puissance inquiétante de la foudre. Tantôt divertissants, comme lorsque est organisée à la cour de Louis XV la commotion électrique de 180 soldats de la garde royale se donnant la main et connectés à une “bouteille de Leyde” (ancêtre du condensateur), tantôt inquiétants, comme lorsque des médecins galvanisent des cadavres de suppliciés (c’est sans doute là l’origine du mythe de Frankenstein créé en 1817 par la Britannique Mary Shelley après qu’elle eut assisté à de telles expériences), les travaux des savants n’ont cependant aucune influence sur la vie quotidienne.

Le télégraphe, un vrai coup d’accélérateur

Tout change avec l’apparition du télégraphe électrique, qui se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle. En quelques décennies, les cinq continents, ou presque, se trouvent reliés par un réseau de câbles terrestres ou sous-marins qui permettent une circulation quasi instantanée de l’information. “La télégraphie est aussi l’histoire d’un rétrécissement de l’espace mondial, d’une fantastique accélération de l’histoire”, notent Beltran et Carré. Si l’on ne parlait alors ni de mondialisation ni de village global, les contemporains étaient en tout cas parfaitement conscients du bouleversement qu’apportait l’électricité. Plus de 900 000 visiteurs se pressent ainsi pour visiter l’Exposition internationale d’électricité organisée à Paris en 1881. Une nouvelle invention y emporte un très vif succès : la lampe à incandescence, qui promet d’apporter dans les foyers et les rues des villes la lumière blanche de la fée électrique.

Pourtant, montrent très bien Beltran et Carré, l’électrification n’est pas une longue marche paisible vers le progrès : “Il y eut des hésitations et un débat sur les véritables possibilités que l’on pouvait attendre de la nouvelle venue.” En matière d’éclairage public, le gaz gardera longtemps de fortes positions. Ce n’est que dans les années 1950 que disparaissent les derniers réverbères de Paris et leurs poétiques allumeurs. Si rares sont ceux à douter que l’éclairage électrique est à la fois plus sain et plus sûr (pas de risque d’incendie), certains médecins redoutent les effets nocifs sur la vision de la lumière blanche de la lampe à incandescence.

Espace Bazacle, lieu d’expositions et usine hydroélectrique sur les bords de la Garonne ©EDF/JMTaddei

Électricien, un métier non sans risque

Comme toute industrie naissante, celle de l’électricité essuie les plâtres : les courts-circuits générateurs d’incendie ou d’électrocution mortelle du salarié ne sont pas rares. À la Belle Époque, le métier d’électricien est peut-être – des études historiques seraient à ce sujet utiles – aussi dangereux que celui de mineur. Il est probable que la forte combativité syndicale des salariés parisiens de l’électricité, qui, dès 1905, obtiennent 24 jours de congés payés par an, soit une conséquence de la dangerosité du métier.

Enfin, si la vie électrique promise par la fée est des plus séduisantes, elle reste cependant longtemps hors de portée de la majorité des Français. L’électricité, dont les prix sont élevés, est dans les années 1920 presque un produit de luxe, aux coûts de production élevés. Les centrales, dédiées à une ville, une usine, voire un établissement de spectacle, ne sont que rarement connectées entre elles. Les pertes en ligne sont énormes, ce qui décourage la construction d’un réseau national. Les centaines de compagnies privées qui se sont lancées dans la production ou la distribution d’électricité se montrent incapables de penser l’électrification du pays. Il faut l’intervention de l’État, après la Première Guerre mondiale, pour que naisse l’ébauche d’un réseau national, avec la construction des grands barrages du Massif central reliés par des lignes haute tension aux pôles urbains.

Ecole supérieure d’électricité (laboratoire, rue de Staël, Paris, 15e arrondissement) 1921 ©BNF Gallica/Agence Rol

Un bien de première nécessité

En 1939, l’électrification des communes françaises est presque achevée : 96% des communes représentant 90% de la population… Mais les destructions de la guerre obligent à tout reprendre. Beltran et Carré rappellent à juste titre que la création d’EDF en 1946 s’est faite dans un contexte de pénurie énergétique et de coupures incessantes. Mais, notent-ils, c’est précisément parce que ces coupures sont perçues par les contemporains comme insupportables que l’historien peut conclure que l’électricité est alors en quelque sorte entrée dans les mœurs et perçue comme un bien de première nécessité. Elle le reste aujourd’hui, plus que jamais. “La question de la précarité, liée au coût de l’électricité, se pose avec acuité”, écrivent Beltran et Carré qui rappellent qu’en 2014 un habitant sur cinq éprouvait des difficultés à se chauffer et à s’éclairer.

L’électrification a en effet changé de manière irrémédiable la vie quotidienne dans des domaines que l’on pourrait juger de prime abord sans aucun rapport. Le chauffage et l’éclairage, évidemment, mais aussi les transports urbains (avec le métro, puis le tramway revenu en grâce dans les années 1990), le commerce (avec l’apparition des enseignes lumineuses qui “font vendre”), l’artisanat et la petite industrie (avec les moteurs électriques remplaçant, comme source de force motrice, les lourds moteurs à vapeur et leur enchevêtrement de courroies et de poulies), l’architecture d’intérieur (avec la conception de vastes espaces faits pour être éclairés par l’électricité, comme chez Le Corbusier).

Barrage de La Rance en novembre 1966 : la salle de commande en fonctionnement ©EDF/H.Baranger

Une muse qui galvanise aussi l’art

L’électrification a même eu, soulignent Beltran et Carré, des conséquences sur l’histoire de l’art : le style Art nouveau de la Belle Époque est typique de la conviction d’alors que l’électricité est synonyme de progrès. “L’Art nouveau fait du luminaire un objet d’art. Lampadaires, lustres, appliques ou lampes de table se transforment en femmes, en fleurs, en nymphes. Très tôt, les verriers de l’école de Nancy se passionnent pour les applications de l’électricité au luminaire.” En moins de deux siècles, l’électricité a donc bouleversé les conditions de vie humaine, sans que l’on puisse envisager la moindre marche arrière. “Le retour à la bougie” n’est-il pas un des symboles du refus borné de toute évolution technique ?

Illustration satirique “La chute en masse” ©BNF Gallica

Quel sera donc son avenir au XXIe siècle ? La croissance économique, notent les auteurs, s’est découplée de l’augmentation de la consommation électrique. La France de 2014 consommait à peu près autant de kilowattheures qu’en 2000. “Malgré tout, notre électricité industrielle et domestique, plus que centenaire, si elle ne fait plus rêver, possède encore suffisamment de plasticité et de ressources pour être un des atouts d’un avenir de progrès.” Une conclusion à laquelle ne pourra que souscrire tout passionné de l’histoire de l’énergie, heureux de respirer dans ce livre aussi érudit qu’aisé de lecture le souffle long que donne la plongée dans l’histoire.

“La Vie électrique. Histoire et imaginaire (XVIIIe -XXIe siècle)”, de Patrice Carré et Alain Beltran, Belin, 2016, 400 p., 23 €.

Agrégé d’histoire et directeur de recherche au CNRS, Alain Beltran a soutenu sa thèse sur l’électrification de la région parisienne, puis a travaillé sur les grandes entreprises de service public, en particulier dans le secteur de l’énergie, ainsi que sur l’innovation et l’histoire économique en général.
Historien de formation, Patrice Carré est l’auteur d’une dizaine de livres et de nombreux articles scientifiques sur les relations entre technologies et société (XIXe-XXe siècle). Il est actuellement directeur des relations institutionnelles chez un opérateur de télécommunications, et enseigne l’histoire et la sociologie de l’innovation à l’École nationale supérieure des télécommunications.

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