Michel Agier : “Nous pouvons opposer des vérités scientifiques aux mensonges sur les réfugiés”

Michel Agier est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). ©Bira Soares

L’anthropologue Michel Agier dirige le programme de recherche Babels et la collection “Bibliothèque des frontières” aux éditions du Passager clandestin. Pour lui, les recherches scientifiques sur les migrations peuvent pallier les “gouffres d’ignorance” qui caractérisent les polémiques sur l’accueil des réfugiés. Mais peinent cependant à gagner l’opinion publique.

Quels sont les enjeux de la création de la “Bibliothèque des frontières” ?

Le projet est de réaliser une anthropologie publique, c’est-à-dire de faire connaître au plus grand nombre, et quasiment en temps réel, les résultats de la recherche sur les migrations. Pour cela nous organisons des journées d’études, des colloques et des ateliers auxquels nous convions, en plus des chercheurs, les migrants, les associations, les journalistes, des membres d’institutions en rapport direct avec les migrants comme l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration) et même la police, afin de croiser les savoirs.

Les petits livres de la collection “Bibliothèque des frontières”, écrits à plusieurs mains sous le nom collectif Babels, ont pour projet d’opposer des vérités scientifiques aux idées reçues ou aux mensonges qui sont souvent colportés par les médias et les hommes et femmes politiques pour justifier des politiques hostiles aux migrants.

Programme financé par l’Agence nationale de la recherche, Babels interroge la “crise des réfugiés” en Europe à travers les formes d’hospitalité ou de rejet envers les migrant.es qu’elle a fait surgir.

En pointant du doigt les migrants des pays du Sud comme source de problèmes, de délinquance ou d’on ne sait quoi, de tous les maux, en entretenant la peur à leur égard, le gouvernement, relayé par les médias à large audience, légitime et même suscite les discours et les comportements xénophobes.

Avec ces justifications d’une politique qui prétend répondre aux peurs du peuple qu’elle a elle-même instillées, il se diffuse dans la société toutes sortes d’égoïsmes, d’indifférences et d’enfermements. De plus, l’État criminalise les mobilisations, pourtant nombreuses, qui se sont développées ces dernières années pour mettre en œuvre la solidarité et l’hospitalité, dans le monde associatif, dans de nombreuses mairies, et chez les particuliers.


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Face à cette “autoroute du rejet”, quels moyens d’action ?

Si le traitement des exilés à Calais et à Grande-Synthe dépend de la politique du gouvernement français, qu’on connaît, l’attitude des maires peut faire une énorme différence. L’une, à Calais, oppose les habitants aux migrants alors même qu’il existe depuis longtemps un réseau d’associations solidaires. L’autre, à Grande-Synthe, a fait construire par Médecins sans frontières un lieu d’accueil parce qu’il considère que sur sa commune les gens, quels qu’ils soient, ne doivent pas mourir de faim ou de froid, il informe les citoyens de ce qu’il fait, et les choses se passent d’une manière plutôt digne. Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, s’inscrit dans un “mouvement des villes hospitalières”. C’est le signe que d’autres politiques sont possibles, même au niveau municipal.

C’est d’ailleurs le thème de notre dernier livre en date : “Entre accueil et rejet : ce que les villes font aux migrants” (voir plus loin). Nous avons étudié les situations à l’échelle de plusieurs villes comme Berlin, Paris et quelques petites villes françaises, Istanbul et enfin Copenhague et le Danemark. Il nous semblait important d’analyser les tensions entre la politique fixée par les États et la manière de l’appliquer des autorités municipales.

“On véhicule l’idée que plus les frontières sont hermétiques, moins on va tenter de les franchir. Les études montrent que non seulement c’est faux, mais qu’en plus la fermeture des frontières empêchent les migrants de repartir.”

Quels sont les autres thèmes abordés dans ces livres ?

Les trois qui sont déjà parus traitent de la mort aux frontières, des camps en Europe et de l’accueil des migrants dans les villes en France et en Europe. Les quatre prochains seront consacrés à la Méditerranée en tant que frontière, à l’exil syrien au Liban et en Europe, aux relations entre la police et les migrants et, enfin, à l’hospitalité. Notre rôle en tant que chercheurs est de donner aux citoyens et à leurs représentants des éléments concrets pour repenser les politiques contemporaines en matière d’immigration.

Comment cela se traduit-il ?

On peut évoquer la question des frontières. On véhicule l’idée que plus elles sont hermétiques, moins nombreux sont ceux qui vont tenter de les franchir. Les études montrent que non seulement c’est faux, car la fermeture des frontières ne freine pas l’arrivée des migrants, mais qu’en plus cela les empêche de repartir. C’est une évidence pour les universitaires, mais qui a beaucoup de mal à se diffuser dans l’opinion publique.

Il existe en France et en Europe un très grand nombre de chercheurs en sciences sociales qui travaillent sur le thème des migrations et qui produisent des enquêtes, des recherches fouillées, etc. Ce qui contraste avec le gouffre d’ignorance qui sous-tend les débats et les polémiques publiques à la télévision et dans les journaux. Produire ces livres est donc une manière d’être actif pour faire entendre la simple vérité sur cette question des migrations en s’appuyant sur des réflexions théoriques de longue date, actualisées par des enquêtes de terrain. C’est la force du collectif qui nous permet de documenter et de rendre accessibles à tous des sujets d’actualité, ce qui n’est pas la tradition dans la recherche qui, en général, s’inscrit dans des délais bien plus longs.


Pour aller plus loin

À lire dans la collection Bibliothèque des frontières, dirigée par Michel Agier.

“Entre accueil et rejet : ce que les villes font aux migrants”, éd. Le passager clandestin, 2018, 120 p., 10 euros.

Dans un contexte d’anxiété identitaire se manifestant par la fermeture des frontières, le confinement et les expulsions, ce livre montre que la ville peut constituer un pôle de résistance et de contournement, voire de renversement des décisions de l’État central, à partir d’enquêtes menées dans plusieurs grandes villes européennes.


 “La Mort aux frontières de l’Europe : retrouver, identifier, commémorer”, éd. Le passager clandestin, 2017, 160 p., 10 euros.

Au travers de témoignages de migrants et d’acteurs associatifs, de cartes et de graphiques, ce livre permet de faire connaître au lecteur la réalité de situations qu’il côtoie sans toujours le savoir. Et permet de mesurer le rapport, complexe et souvent plein de sagesse et d’humour, que migrants et humanitaires entretiennent avec la mort, dimension quotidienne de leur existence.


“De Lesbos à Calais : comment l’Europe fabrique des camps”, éd. Le passager clandestin, 2017, 130 p., 10 euros.

Bidonvilles, campements, centres de rétention et hotspots… Le retour des camps en Europe marque un tournant, et nous alerte sur une crise de l’hospitalité qui fait du provisoire et de la mise à l’écart les seules manières de penser la gestion des migrations contemporaines. Cet “encampement”, c’est-à-dire la mise en camp comme choix politique, transforme ainsi les frontières en des espaces de vie et de mise en attente.

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