Michel Tranier (ESF) : « Nos installations doivent être synonymes de progrès social »

En mission dans les villages du Vakinankaratra (Madagascar), en juillet 2019, Michel Tranier (2e à g.) est bénévole de l’association Électriciens sans frontières. Ici à Antanamalaza, pendant le chantier de construction de la centrale photovoltaïque, en compagnie de deux techniciens de l’entreprise Powertechnologie, et de Michel Abela, retraité d’Enedis également bénévole. ©DR

Entré à la direction de la distribution d’EDF-GDF Béziers en 1981, Michel Tranier a effectué toute sa carrière en France dans la distribution de l’électricité et du gaz. Au moment de la retraite, il a souhaité pouvoir « rendre service dans d’autres pays ». Depuis quatre ans, il intervient à Madagascar dans le cadre du projet Café Lumière de l’association Électriciens sans frontières.

À quel moment avez-vous rejoint Électriciens sans frontières (ESF) ?

Michel Tranier : J’ai effectué mon service militaire outre-mer, j’ai eu aussi l’occasion de voyager, professionnellement et pour les loisirs. J’ai toujours aimé voir ce qui se passait ailleurs et j’ai également envie d’aider. La retraite est une période de vie où l’on a du temps pour cela. Un an avant de partir en retraite, je me suis rapproché d’ESF.

En 2017, j’ai commencé à travailler sur le projet Café Lumière à Madagascar. L’objectif était de déployer dans plusieurs villages dépourvus d’électricité des plateformes énergétiques multiservices gérées par un opérateur privé, qui permettent d’alimenter à la fois des infrastructures collectives et des activités marchandes à partir d’électricité renouvelable.

En quoi ce projet est-il innovant ?

M.T. : C’est un projet d’envergure, notamment soutenu et financé par l’Agence française de développement (AFD), la Fondation EDF et la Fondation Lord Michelham of Hellingly. ESF a fait appel à des bénévoles de toute la France. Trente à quarante membres ont été impliqués de façon plus ou moins soutenue. Le noyau dur est composé de sept ou huit personnes, qui ont travaillé de manière significative en France et à Madagascar.

En quoi consistait votre mission ?

M.T. : Former une équipe technique, l’animer sur place, respecter les échéances et le budget. Cela comprend la conception des installations, la recherche de partenaires locaux, l’organisation de consultations, le lancement d’appels d’offres, le suivi de la réalisation et la mise en service.

Il y a un autre volet tout aussi important qui est de cerner les attentes des habitants des villages et de mettre à leur disposition les services correspondants dans le respect du budget alloué au projet. Je ne connaissais pas Madagascar. Ma première mission là-bas, en septembre 2017, a été une révélation. Il s’agit d’un des pays les plus pauvres au monde, où seuls 6 % des villages ont accès à l’électricité. Nous sommes arrivés dans des lieux où la seule énergie disponible est celle des animaux et des hommes. Tout se fait à la main, il y a seulement une ou deux machines pour décortiquer le riz.

Dans les villages reculés, le riz est généralement décortiqué dans des machines à moteur diesel. En haut : Michel Abela, retraité Enedis et bénévole à ESF, en visite technique chez un artisan à Antsampandrano. En bas : mise en route d’une décortiqueuse électrique alimentée par le Café Lumière à Ambatonikolahy ; et Sitrakiniaiana Benjarisoa, cheffe d’exploitation de l’entreprise délégataire Anka, dans le local de stockage d’énergie d’Ambatonikolahy. ©DR

Où en est le Café Lumière aujourd’hui ?

M.T. : Toutes les installations électriques sont en service, le dernier des six villages a été équipé en mars 2021. Mais tout n’est pas terminé pour autant. Le développement de ce projet est une surprise : nous imaginions qu’il y aurait un engouement et que le développement des usages serait rapide mais ce n’est pas le cas partout.

La question des ressources financières des villageois est évidemment cruciale, la plupart d’entre eux vivent au gré des récoltes. En ce qui concerne les Cafés Lumière, les besoins identifiés il y a cinq ans ont évolué. À l’origine, ce sont des kiosques où l’on peut venir recharger des lampes ou les téléphones portables, acheter de la glace, réaliser des photocopies. Désormais, les lampes solaires rechargeables sont de moins en moins utilisées du fait de l’essor des petits kits solaires équipés d’un panneau photovoltaïque.

Nous avons aussi à cœur de développer les équipements publics, en particulier les centres de santé.

En fait, les pics de consommation électrique correspondent aux moments festifs (les jours de marché, le dimanche ou les jours fériés) et aux moments de loisirs pendant lesquels on écoute de la musique. Les premiers besoins en électricité, ce n’est pas pour faire fonctionner le réfrigérateur : c’est pour recharger le téléphone, pour écouter de la musique et pour regarder la télévision.

Nous avons aussi à cœur de développer les équipements publics, en particulier les centres de santé, qui sont très dépourvus, en améliorant leurs installations électriques (pour les conservateurs à vaccins, l’adduction en eau).

Quelles leçons tirez-vous de cette expérience ?

M.T. : Les missions représentent beaucoup de travail mais aussi beaucoup de satisfactions. Dans les villages, elles sont autant d’occasions de contacts, de découvertes, de belles rencontres. La vie des villageois nous aide à relativiser notre vie occidentale. J’ai aussi la certitude que la réponse technologique n’est pas suffisante : il est nécessaire d’accompagner les villageois et les institutions locales (écoles, collèges, centres de santé) pour que ces installations soient synonymes de progrès social.

Nous pensions que le développement des activités génératrices de revenus serait plus rapide, ce n’est pas le cas. Il faut aussi relativiser l’importance de ce projet par rapport aux immenses besoins du pays. Madagascar a la taille de la France et 28 millions d’habitants. Cinq ou six villages, c’est une goutte d’eau. Mais c’est novateur. Et ce pays en a plus que besoin. Madagascar est le seul pays qui n’a pas connu de guerre depuis cinquante ans et qui s’est appauvri. C’est difficile à comprendre.

Les principales activités économiques d’Ambatonikolahy, chef-lieu du district et premier village « Café Lumière » mis en service en 2018, sont l’agriculture et l’élevage ; 70 % de la population s’éclaire à la lampe à pétrole et 10% à la bougie. Source : cafe-lumiere-madagascar.org ©DR

Quelle suite sera donnée au Café Lumière ?

M.T. : Nous espérons que ce modèle (électricité renouvelable, vente de services, exploitants locaux) deviendra l’un des modèles d’électrification rurale dans les pays en développement. ESF a répondu à un appel d’offres de l’Agence française de développement pour dupliquer ce modèle dans trois pays d’Afrique. Et son projet vient d’être retenu.

Il est probable d’ailleurs que l’électrification de ce continent se développera sur un modèle de production renouvelable décentralisée, de préférence à la construction de systèmes centralisés avec un réseau tels que nous le connaissons en France. C’est la même chose avec le téléphone fixe, qui ne s’est pas développé en Afrique : les populations sont passées directement au portable.

Quelle est la meilleure solution, quelle est la meilleure façon d’apporter une évolution technologique ? Nous capitalisons sur ce qui se passe localement. Actuellement, nous travaillons à mettre en place une structure de gouvernance locale associant les différentes parties : comités locaux, entité gouvernementale, exploitant.

Avez-vous d’autres activités bénévoles ?

M.T. : Au Pays basque, où je vis, je suis membre du réseau Entreprendre, qui accompagne les nouveaux entrepreneurs. L’objectif est d’aider les gens à créer ou à reprendre des entreprises et par conséquent des emplois. C’est un challenge important pour moi, je suis en contact avec les acteurs locaux. D’une manière générale, j’apprécie des activités diversifiées, riches en relations sociales parfois exigeantes mais surtout enrichissantes. Avoir des projets permet de continuer à donner un sens à nos journées. J’ai de nombreuses occupations associatives, familiales, sportives qui induisent un rythme de vie soutenu.


Soutenir Électriciens sans frontières

Pour les salarié·es de certaines entreprises partenaires d’Électriciens sans frontières (notamment EDF SA, Enedis et RTE), une partie du temps consacré aux projets ou à la gouvernance de l’ONG peut être prise sur le temps de travail.

En savoir plus sur l’engagement bénévole

Grâce au soutien de ses 1 300 bénévoles et à des partenariats avec des acteurs locaux, ESF favorise le développement économique et humain en utilisant les énergies renouvelables. En 2019 et 2020, l’ONG a reçu le prix ONU pour l’Action climatique et le prix Zayed pour le développement durable.

Pour aller plus loin ou pour faire un don : www.electriciens-sans-frontieres.org et Twitter (@ESF_ONG).

 

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