
Sélection lecture CCAS 2026 : « La Mangue et le Papillon », d’Anne-Christine Tinel, éditions Elyzad, 2025.
Le court roman d’Anne-Christine Tinel est le récit d’une quête, celle de Claire pour retrouver Lucie, une Réunionnaise qui s’occupait d’elle petite. Une histoire de vie qui se dessine en creux par l’empreinte qu’elle a laissée sur les autres, de mémoire qui ressurgit et de non-dits, de compromission avec la conscience… Voici ce dont il est question dans ce roman lumineux et sensible. Rare œuvre de fiction qui évoque, à travers le prisme des émotions, le drame de l’exil forcé des enfants réunionnais, un épisode honteux de la France post-coloniale, entre la fin de la guerre d’Algérie et le début des années Mitterrand.
L’histoire
Une ferme en Lozère à la fin des années 1960. Claire y grandit. À ses côtés, il y a Lucie, une jeune fille un peu plus âgée, qui disparait soudainement, sans explications. Claire souffre de l’absence de Lucie. Comment a-t-elle pu l’abandonner ? Pourquoi tant de silences autour de ce départ ? En grandissant, Claire comprend progressivement l’histoire de Lucie.
« La Mangue et le Papillon », d’Anne-Christine Tinel, éditions Elyzad, 2025, 108 pages.
Ce livre a été sélectionné par la CCAS : retrouvez-le dans les bibliothèque de vos villages vacances !
Votre roman « La Mangue et le Papillon » évoque le sujet des enfants de la Creuse. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La politique dite des enfants de la Creuse, initiée par Michel Debré, député de La Réunion dans les années 1960, a reposé sur une double problématique. D’un côté, en France hexagonale, les campagnes se vidaient. De l’autre, sur l’île de La Réunion, la population était jeune, avec de nombreux enfants, et les familles étaient marquées par une forte précarité. L’idée a été de prendre d’un côté ce qui manquait de l’autre. Plus de 80 départements en France métropolitaine ont accueilli des enfants réunionnais, soit adoptés, soit placés dans les familles. La DASS de la Creuse a été la plus zélée à faire venir des enfants. Ce qui, par extrapolation, a mené à parler de politique des « enfants de la Creuse ». Traditionnellement, dans les campagnes, tout le monde met la main à la pâte, y compris, les enfants, quel que soit leur âge. Dans certaines familles, les enfants placés ont été amenés à travailler davantage, à être logés dans de mauvaises conditions.
Cette politique a duré de 1963 à 1984. Hormis un article paru dans L’Humanité au moment de son lancement, pendant vingt ans, personne n’a trouvé à y redire. Cela était noyé dans un contexte post-colonial. Certains n’avaient pas conscience de ce qui se passait, et d’autres n’étaient pas choqués. C’est avec le recul que l’on a pris conscience du scandale.
« Je me mets à écrire quand quelque chose vient me toucher en profondeur. C’est souvent un sentiment de révolte, quelque chose qui me bouleverse. »
Comment vous est venue l’idée de traiter ce sujet de l’exil forcé des enfants réunionnais en métropole ?
Par hasard et par nécessité. Pour ce qui est de la nécessité, il y a quelque chose de récurrent dans mon écriture. Je me mets à écrire quand quelque chose vient me toucher en profondeur. C’est souvent un sentiment de révolte, quelque chose qui me bouleverse. Et j’ai la nécessité de poser des mots sur les événements tabous. Par mon expérience de vie [Anne-Christine Tinel a vécu plusieurs années sous la dictature de Ben Ali en Tunisie, ndlr], je me suis sentie visée par l’oppression que le pouvoir politique peut exercer sur le citoyen.
Et par hasard. J’écris surtout du théâtre. En 2017, une compagnie m’a passé commande d’un texte en rapport avec l’île de La Réunion. C’est aujourd’hui une pièce qui tourne sous le titre Sources. Comme à chaque fois que je travaille sur un sujet que je ne connais pas, je mène des recherches documentaires. À cette occasion, je suis tombée sur l’histoire des enfants de la Creuse. Ça m’a bouleversée et je me suis dit que c’est sur ce sujet que je devais écrire. J’ai mis du temps avant de trouver la façon dont je voulais en parler. J’aurais pu prendre frontalement le point de vue d’un enfant réunionnais mais je sentais que j’étais appelée à écrire autre chose. J’ai compris que j‘avais envie de me placer du point de vue d’un enfant métropolitain afin de suivre son trajet de conscience politique qui le mène à comprendre qui était cet enfant à la couleur de peau différente qui vivait dans sa famille. Alors, je me suis mise à écrire. C’était en 2022.
« Mon idée était que la France métropolitaine s’interroge sur cette tentation de croire que la France, c’est la liberté, l’égalité, la fraternité, et que cette liberté, cette égalité, etc… sont offertes à tous les Français. En réalité, ce n’est pas vrai. »
Pourquoi avez-vous fait le choix d’un roman court et d’une écriture sensible pour un épisode si sombre de l’histoire de la France du XXe siècle ?
Le format court était une commande de l’éditrice. En même temps, il m’a beaucoup intéressée. Un roman court a plus de chances de rencontrer un public de lycéens, d’étudiants. Je souhaite que cette histoire soit connue.
La forme brève m’a amenée à une forme de concision. Elle suppose aussi une participation du lecteur. Il y a du silence, des non-dits. L’écriture peut être exigeante. C’est un texte dans lequel il n’est pas immédiat d’entrer. Il faut passer quelques pages. Mon écriture peut sembler singulière, voire déroutante. La lecture demande d’accepter cette déroute pour plonger au milieu de la conscience de Claire [le personnage principal, la petite fille métropolitaine, ndlr], dans l’enfance.
Il est plus facile de se scandaliser d’épisodes historiques d’autres pays que de ceux de son propre pays. C’est aussi pour ça que j’ai voulu écrire du point de vue de Claire plutôt que de celui de Lucie [le personnage de la jeune fille réunionnaise, ndlr]. Mon idée était que la France métropolitaine s’interroge sur cette tentation de croire que la France, c’est la liberté, l’égalité, la fraternité, et que cette liberté, cette égalité, etc… sont offertes à tous les Français. En réalité, ce n’est pas vrai. Les grands mots nous abusent. Déformés par notre histoire coloniale, nous ne nous rendons pas compte que nous pouvons être surplombants. J’avais envie d’amener les Français de métropole à se questionner. Qu’aurions-nous fait dans ces conditions ? Comment aurions-nous pris conscience des choses si nous avions été cette petite fille ? Comment nous seraient venus à la conscience la portée politique et la violence exercée par l’État et notre famille à l’encontre d’un enfant réunionnais ?
Une grande partie des garçons sont tombés dans la délinquance et des filles dans la prostitution, et se sont retrouvés à l’hôpital psychiatrique. Il y a eu de nombreux suicides de filles et de garçons. Il y a aussi des personnes qui se sont bien intégrées. Je voulais raconter ça, ne souhaitant pas livrer au lecteur une expérience noire, brutale. Dans mon roman, il y a une forme de réparation. Lucie a appelé sa propre fille Claire, comme une bouteille à la mer de son amour jeté à travers la vie. L’idée était de mettre l’accent sur la dimension lumineuse de cette amitié pour essayer de réparer une forme d’oubli et de silence de la famille.
Votre roman a été sélectionné pour de nombreux prix. Quel a été l’accueil des lectrices et lecteurs ?
Ce livre suscite de l’intérêt. Les lecteurs que je rencontre sont émus par l’approche sensible de cette question, qu’ils connaissent déjà ou non la politique des enfants de la Creuse. Il y a peu d’œuvres sur cette question. J’ai lu des témoignages mais peu de fictions. C’est un sujet tabou qui bouleverse tout le monde.
Fin janvier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi visant à reconnaître la responsabilité de l’État, c’est un pas en avant. Qu’en pensez-vous ?
Nous sommes en 2026, c’est vertigineux. Je pense que c’est en même temps important et tardif. C’est tout à l’honneur de la République que de reconnaître ses erreurs. À la suite de l’adoption de cette proposition de loi, l’association La Réunion des livres m’a invitée à venir sur l’île pendant quinze de jours en avril pour aborder cette question, sans doute un peu taboue, lors de rencontres dans des lycées, des bibliothèques, des librairies… Le sensible nous sensibilise par définition plus facilement qu’une loi.
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