
Sélection lecture CCAS 2026 : « La Petite Fasciste », de Jérôme Leroy, éditions La manufacture de livres, 2025.
Avec un humour noir bien acéré en guise de scalpel, Jérôme Leroy fait l’autopsie d’une société gangrénée par la violence et bernée par les sirènes de l’extrême droite. L’écrivain nordiste poursuit ici son exploration implacable de la France identitaire entamée il y a quinze ans
L’histoire
Dans une France en plein chaos politique et social, qu’ont en commun une jeune militante flamande identitaire de 20 ans et un député socialiste qui va remettre son siège en jeu sans vraiment y croire ? Pas grand-chose apparemment. C’est compter sans l’amour qui frappe où il veut et quand il veut, même dans un pays en proie à une violence généralisée qui vient de loin…
« La Petite Fasciste », de Jérôme Leroy, éditions La manufacture de livres, 2025, 192 pages.
Ce livre a été sélectionné par la CCAS : retrouvez-le dans les bibliothèque de vos villages vacances !
Dans votre roman, vous décrivez une société rongée par la violence et gagnée par une sorte de vide culturel. Est-ce un avertissement ? Un exutoire ?
Jérôme Leroy : C’est un peu les deux en même temps. Je décris ce qui me fait peur et j’essaie de le nommer le mieux possible. D’abord parce que cela me soulage. Et puis, lorsqu’on arrive à nommer les choses, on les voit plus clairement.
La difficulté à mettre des mots sur la violence engendre-t-elle à son tour de la violence ?
Tout à fait. Je suis aussi un auteur jeunesse et j’interviens souvent dans les établissements scolaires. Plus les jeunes ont du vocabulaire pour exprimer leurs émotions, plus cela a un effet thérapeutique sur eux. Cela permet de soigner cette inquiétude diffuse qui les traverse et qui est liée à la situation politique, écologique, aux inégalités.
Avec La Petite Fasciste, qui n’est pas un roman jeunesse, il était important pour moi de décrire la réalité sociale que nous vivons tout en gardant une forme d’humour noir. Certains critiques ont parlé – à tort – de dystopie à propos de mon livre. Si on y voit une dystopie, c’est qu’on refuse de regarder en face la réalité que nous vivons aujourd’hui.
Le personnage de la petite fasciste est une étudiante en prépa littéraire qui aime la violence. Plutôt paradoxal, non ?
La petite fasciste est née dans un milieu qui concentre toutes les traditions de l’extrême droite – néofasciste, identitaire. Malgré tout, elle est cultivée et lucide. Elle pourrait penser différemment mais elle ne le fait pas. Ce goût de la violence politique est une caractéristique majeure de l’extrême droite.
« J’ai toujours estimé qu’il y avait à l’extrême droite deux catégories : d’un côté, des théoriciens et des intellectuels dont on connaît aujourd’hui parfaitement le projet ; de l’autre, des gens qui se laissent embrigader en pensant que l’extrême droite va leur apporter une solution. »
Vous distinguez les fascistes par conviction de ceux qui le deviennent en raison de leur condition sociale. Pourquoi cette distinction ?
Le roman se passe dans le nord de la France [les Flandres, ndlr], où je vis. Depuis mon roman « Le Bloc » [2011], qui racontait l’entrée de l’extrême droite dans un gouvernement sur fond d’émeutes, j’ai toujours estimé qu’il y avait à l’extrême droite deux catégories : d’un côté, des théoriciens et des intellectuels dont on connaît aujourd’hui parfaitement le projet ; de l’autre, des gens qui se laissent embrigader en pensant que l’extrême droite va leur apporter une solution. C’est une histoire vieille comme le fascisme : une élite s’arrange pour que les gens se trompent de colère, se mettent à regarder l’étranger comme un ennemi, pour leur faire oublier la cause de leur colère : de mauvaises conditions de vie créées par un capitalisme sans pitié.
L’amour est-il l’ultime rempart à cette débâcle ?
Je pense vraiment que l’amour – ou la passion amoureuse – met le bordel dans les sociétés. J’ai hérité de cette conviction de mes lectures surréalistes : Il y a une puissance subversive dans le couple amoureux. Les amoureux le sont malgré tous les déterminismes. Ce qui m’importe aussi, c’est d’éviter la caricature : j’essaie de restituer la complexité de mes personnages. Même des militants politiques « ultras » peuvent avoir leurs contradictions, leur part d’humanité. Dans le roman noir, les gens se débattent dans une zone un peu grise. Le personnage du député socialiste n’est pas un saint mais c’est plutôt un type honnête qui n’a pas réussi comme il l’espérait. D’où son côté désabusé et fatigué.
Au travers de vos personnages, vous montrez que les inégalités sont aussi affectives. Y a-t-il là un autre terreau de violence ?
Oui, dans la façon dont la société nous sépare les uns des autres. La culture des réseaux sociaux, par exemple, nous donne l’impression trompeuse d’une proximité avec plein de gens. Oui, il y a des inégalités, des empêchements affectifs, des frustrations qui sont liés à la fragmentation de la société. Nous sommes dans une société où il est compliqué d’aimer.
Dans votre roman, le président de la République est surnommé « le Dingue » et un personnage politique « la Tarentule ». Pourquoi ces surnoms ?
Pour le Dingue, je n’ai pas eu aller chercher bien loin mon modèle. C’est au moment de la dissolution de 2024 qu’a pris forme la construction de mon histoire. Celle-ci est aussi liée à une interrogation : le fonctionnent de notre République est-il vraiment démocratique ? Quant à la Tarentule, c’est une espèce de conseillère occulte, une « éminence grise ». Depuis toujours, il y a des personnages comme cela dans la politique française. La tarentule est une araignée particulièrement rusée et intelligente, qui vous prend dans sa toile.
« J’ai inventé une ville imaginaire que j’ai appelée Frise, une sorte de mélange entre Lille, Dunkerque et certaines villes du bassin minier. Elle concentre tous les problèmes d’une ville portuaire du nord : la pression de l’extrême droite et de l’ultradroite, la désindustrialisation… »
Où l’histoire se passe-t-elle ?
J’ai inventé une ville imaginaire que j’ai appelée Frise, une sorte de mélange entre Lille, Dunkerque et certaines villes du bassin minier. Elle concentre tous les problèmes d’une ville portuaire du nord : la pression de l’extrême droite et de l’ultradroite, la désindustrialisation… Mais je ne suis pas là pour porter un message, pour dire ce qu’il faut penser ou ne pas penser. Je n’ai pas écrit un livre poujadiste ou populiste qui dirait : « Tous pourris ! » Le roman est écrit à la troisième personne. Cela me permet de rester à équidistance de tous les personnages. Ce qui compte, c’est de rester dans le réalisme.
Ce livre est paru l’an dernier. Y a-t-il des réactions de lecteurs qui vous ont marqué ?
Dans les salons du polar, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui m’ont dit avoir pris plaisir à lire ce livre car elles se sont senties vengées en quelque sorte par l’histoire que je raconte. Beaucoup m’ont dit que cette lecture leur avait fait du bien.
Travaillez-vous sur un nouveau projet de roman ?
Oui, je continue le même cycle. Je travaille sur un autre roman de même format. En 2018, j’avais publié La Petite Gauloise, un roman centré sur la banlieue. Le prochain qui sortira sera plutôt pour les ados (à partir de 14-15 ans) mais les adultes pourront le lire. Ce sera là encore une rencontre amoureuse entre deux ados de milieux complètement différents dans une nouvelle ville imaginaire, marquée cette fois par le narcotrafic.
Votre été littéraire avec la CCAS
Flâner dans les bibliothèques de la CCAS. Disponibles dans les bibliothèques des villages vacances, colonies et chez certains partenaires du tourisme social, les ouvrages sélectionnés par la CCAS couvrent tous les styles : BD, romans, polars, documentaires, albums, livres en grands caractères…
Lire en ligne sur la Médiathèque. Certains titres sont aussi consultables librement sur la Médiathèque en ligne.
Rencontrer les auteur·ices. Et ce n’est pas tout, été comme hiver, vous pouvez rencontrer les auteurs directement dans les villages vacances !
Voir la sélection lecture de l’été Découvrez les Rencontres culturelles 2026
Tags: Livres Rencontres culturelles Sélection lecture 2026

























