« Bouche-fumier » : une poétique palpable du vivant

Sélection lecture CCAS 2026 : "Bouche-Fumier", d’Hortense Raynal, éditions Cambourakis, collection "Sorcières", 2024.

Sélection lecture CCAS 2026 : « Bouche-Fumier », d’Hortense Raynal, éditions Cambourakis, collection « Sorcières », 2024.

Avec « Bouche-Fumier », Hortense Raynal plonge ses mains dans la terre pour en extraire une matière poétique vivante, qu’elle questionne sans cesse. Une interrogation tangible sur l’essence de la poésie.

L’histoire

« Faire poésie c’est creuser. pour faire poésie, il faut que tu creuses, c’est inévitable. et tu dois le faire pour de vrai. tu peux pas gratter la terre comme ça du bout du doigt, puis t’arrêter, t’as cru quoi ? la poésie c’est salissant. »

« Bouche-Fumier », d’Hortense Raynal, éditions Cambourakis, collection « Sorcières », 2024, 104 pages.

Ce livre a été sélectionné par la CCAS : retrouvez-le dans les bibliothèque de vos villages vacances !



Avec « Bouche-Fumier », vous dévoilez une poésie crasse et poisseuse. Votre premier recueil, « Ruralités », plaçait déjà les espaces naturels au centre de vos préoccupations. D’où vient ce regard tendre envers les campagnes et comment le cultiver ?

Hortense Raynal : Le fait que j’utilise la matière rurale dans mes écrits vient de mon enfance : j’ai grandi dans un milieu agricole, dans une ferme, et donc au contact de ces matières-là.

Votre amie la poétesse Héloise Brézillon écrit dans la postface : »Au lieu d’extraire la poésie du paysage, c’est le paysage qui extrait la poésie en elle ».

Je travaille une langue poétique qui ne regarde pas un paysage mais qui dialogue véritablement avec, dans une espèce de regard à 360 degrés.

Je parle d’environnement car c’est ce qui est autour de nous, ce qui est circulaire. Ma poésie n’est donc pas une poésie de regard mais plutôt de la sensation, de l’immersion. Quelque chose de très concret, que l’on peut sentir, ressentir, toucher. Une langue épaisse, dans laquelle on ressent tout le poids et la force de la matière.

Vous vous situez au sein d’une poésie contemporaine foisonnante et hybride. Chez vous, la langue devient aussi matière performative. Comment en vient-on à sortir de l’écrit ? Et que permet la performance ?

C’est en écrivant de la poésie qu’on en vient à sortir de l’écrit. « De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’impair », dit Verlaine. Je pense aussi que la poésie est une langue qu’on travaille par la musique, par le rythme. De ce point de vue-là, l’oralité n’est jamais loin.

La performance est un outil de partage un peu plus humain et plus accessible que l’écrit. Par ricochet, elle permet de faire découvrir les textes. Elle offre aussi la possibilité de faire entendre une voix au sein d’un recueil et donc d’accoler les deux.

« Pour la performance [de cet été], j’utilise un « looper », qui me permet de faire des boucles, d’ajouter du volume et de soutenir rythmiquement le texte, comme une petite chanson. »

Cet été, vous ferez la tournée de nos villages vacances pour faire découvrir votre poésie. Dans « Bouche-Fumier« , vous dites : « Parler est un passage et ton job c’est passeuse ! faire passer les gens à la frontière de la poésie ! » Comment imaginez-vous la rencontre avec les bénéficiaires ?

Il y a un vrai travail pédagogique à faire pour montrer que la poésie évolue, qu’elle est vivante, qu’elle se transforme : la poésie contemporaine n’a plus grand-chose à voir avec la poésie classique – même si c’est de là que je viens – et des poètes vivants continuent d’en écrire aujourd’hui.

Pour la performance, j’utilise un « looper », qui me permet de faire des boucles, d’ajouter du volume et de soutenir rythmiquement le texte, comme une petite chanson.

Dans ma démarche, je cherche toujours à englober les gens, à me placer au milieu de tous et toutes. Je suis moteur et initiatrice mais on est ensemble. Et je crois que ça joue : c’est accueillant, généreux.

Dans « Bouche-Fumier« , il y a tout un jeu autour de la ponctuation et son absence, qui crée une sensation d’urgence, comme si la narratrice devait se dépêcher avant que les mots disparaissent. La formule « où j’en étais » revient sans cesse. Comment avez-vous travaillé la forme et quel équilibre avez-vous trouvé entre fond et forme ?

Il y a d’abord eu un premier poème, « pourquoi la poésie », avec cette forme sans ponctuation que j’ai reproduite jusqu’à épuisement. C’était un ressenti : il faut écrire ça, maintenant.

Avec les blocs de texte, j’ai pensé à des lopins de terre à labourer. Comme le texte commence par « faire poésie c’est creuser », il y a cette image de creuser frénétiquement.Sur le fond et la forme : les deux doivent toujours être liés. En poésie, tout est signifiant. Il n’y a pas de choix au hasard. Parfois même, il n’y a pas de choix à faire : la forme vient toute seule.

Ce « où j’en étais » est venu très naturellement. Il contenait à lui seul une essence plus générale du texte : cette parole qui perd le fil mais avance quand même, pour trouver quelque chose, même sans savoir vraiment quoi. Peut-être que c’est ça, la solution : toujours trouver quelque chose en sachant qu’on n’a jamais vraiment trouvé.

« La poésie est le genre littéraire vécu comme le plus étrange, et la racine première de « queer », c’est « étrange ». Mon travail de poétesse, c’est tordre la langue, mais jamais gratuitement. »

Vous dites qu’en tordant la syntaxe, la poésie ajoute du bizarre à la langue et que l’écrivaine est aussi matière et objet de son œuvre. En ce sens, toute poésie serait donc « queer« . Pouvez-vous nous expliquer ?

La poésie est le genre littéraire vécu comme le plus étrange, et la racine première de « queer », c’est « étrange ». Mon travail de poétesse, c’est tordre la langue, mais jamais gratuitement. Dans « Bouche-Fumier », c’est le rythme qu’il fallait : cette parole qui se cherche, se reprend, creuse maladroitement la terre du langage.

C’est là le lien entre poésie et vie queer : accepter l’étrangeté et créer une langue comme la poésie, ou une vie comme ça. J’irai même plus loin : l’environnement est lui-même queer, car il se métamorphose en permanence. Les plantes, les animaux fluidifient constamment leur évolution dans le monde. Ces trois parallèles, la langue, la vie, le vivant me semblaient intéressants à conceptualiser ensemble.

À la page 31, vous comparez le travail de poétesse à un balbutiement : « est-ce que tout le monde ici balbutie autant que moi ? Parce que là la bouche elle balbutie fort-fort […] Est-ce que c’est ça être poétesse ? Balbutier à fond de balle et laisser balbutier, pas chercher à parler mieux. » Pour le Larousse, « balbutier« , c’est parler avec hésitation ou difficulté mais aussi n’en être qu’à ses débuts. Est-ce selon vous un mélange des deux ?

Oui, ça peut être les débuts, mais c’est surtout être dans une recherche et en être consciente. C’est ça qui fait la poésie : écrire des choses dont le sens n’est jamais figé. La polysémie est une des bases du poème. Un poème, c’est souvent ouvert, insaisissable, pas exactement explicable.


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