Plan Hercule : “Le privé veut capter la rente électrique”

Jean-François Raux, ancien délégué général de l’Union française de l’électricité (UFE), ici lors d’une intervention à la convention de la Société française d’énergie nucléaire, en 2013. ©Société française d’énergie nucléaire (SFEN)

Pour Jean-François Raux, ancien d’EDF-GDF et ex-délégué général de l’Union française de l’électricité, le plan Hercule vise à déstructurer une entreprise déjà attaquée sur tous les fronts et plongée dans un marché européen qui ne permet pas de vision de long terme dans le domaine des investissements.

Bio express

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’un DESS de droit public européen, Jean-François Raux a effectué la majeure partie de sa carrière au sein d’Électricité de France et de Gaz de France. Délégué général de l’Union française de l’électricité (UFE, association professionnelle du secteur électrique) de 2011 à 2015, il est aujourd’hui retraité mais reste un observateur pointu des marchés de l’énergie.

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En 2016, dans une tribune publiée par “les Échos”, vous dénonciez “l’immense faillite de l’Europe” dans le domaine de l’électricité. Où en sommes-nous à présent ?

Je n’ai pas changé de position, et c’est même encore pire aujourd’hui qu’en 2016. Le marché électrique n’est pas efficient. En Europe, plus un seul investissement ne se fait sans subventions. Lorsque je parle de subventions, j’inclus les prix garantis, qui sont une forme d’aide publique. Or, la question de la capacité de production est fondamentale. Il faut rappeler que le marché de l’électricité est le seul marché au monde où le système s’écroule si la production ne répond pas en temps réel à la demande. Il faut avoir une vision de long terme dans le domaine des investissements, ce que le marché européen ne permet pas. C’est vrai aussi bien à l’amont (production) qu’à l’aval (consommation) ; depuis 2000, nous avons perdu plus de 8 GW de capacité d’effacement.

S’agit-il de problèmes techniques ? D’organisation ? Ou des deux à la fois ?

Il est clair que les énergies renouvelables compliquent la gestion du réseau, mais le problème est surtout que le système européen n’a économiquement pas de sens. Avec les tarifs de rachat garantis, l’électricité d’origine renouvelable est prioritaire sur le réseau européen. En période de forte production éolienne et de faible consommation, cela conduit à la formation de prix négatifs en Bourse. C’est comme si vous alliez chez un concessionnaire automobile et que vous repartiez avec une voiture gratuite plus un chèque !

En France, le “back-up” de ces énergies renouvelables intermittentes [c’est-à-dire le fait de les remplacer quand elles ne fonctionnent pas faute de vent ou de soleil, ndlr] est réalisé gratuitement par EDF, qui ajuste la production nucléaire en fonction de la production renouvelable. Mais lorsque l’éolien produit beaucoup et que le nucléaire s’efface, EDF perd des recettes au profit des énergies renouvelables privées. Ces pertes ne sont pas compensées financièrement.

Et il y a pire, car le système le plus grotesque que l’on ait inventé est celui de l’Arenh (accès régulé à l’énergie nucléaire historique). Au départ, les entreprises privées pensaient que le marché européen était surcapacitaire et que les prix allaient chuter en Bourse. Mais ce ne fut pas le cas, et ceux qui ont joué le marché à la baisse se sont retrouvés piégés. Ils ont alors réclamé que le nucléaire soit un “bien public” et qu’ils puissent y accéder à un prix qui ne soit pas le prix du marché. On créa donc l’Arenh, qui est une véritable assurance pour eux : s’ils en ont besoin, EDF les fournit à un prix garanti de 42 euros/MWh. À l’inverse, si le prix de marché est inférieur à celui l’Arenh, les concurrents s’approvisionnent sur le marché ; EDF doit alors se débrouiller pour vendre le volume Arenh sur le marché, c’est-à-dire à un prix inférieur à 42 euros !

Enfin, il y a ce mécanisme inscrit dans la loi qui consiste à augmenter le tarif régulé lorsque les prix en Bourse montent. Là encore, cela permet de sécuriser la concurrence privée et de la rendre artificiellement compétitive par rapport à EDF vis-à-vis du consommateur. En fait, les concurrents d’EDF ont le beurre, l’argent du beurre et la crémière. Mais la réalité est que les concurrents “privés” de l’électricité vivent uniquement parce que EDF leur vend du courant à bas prix. Tout ça pour avoir, à l’aval, une concurrence sur environ 5 % de la facture. C’est ridicule et, en tout cas, cela ne relève pas de l’économie. Et cela ne répond pas à l’intérêt général.

Que changerait le plan Hercule s’il était mis en place ?

EDF était une entreprise intégrée qui tournait comme une horloge et rendait un service exceptionnel en termes de prix et de qualité. Le plan Hercule poursuit sa déstructuration. C’est un choix politique, inspiré par des raisonnements de banquiers et de consultants, sans logique industrielle, et je suis contre. D’ailleurs, l’annonce de son report début octobre 2019 a conduit à une chute du cours des actions EDF en Bourse.

Le fait de mettre les “vieux” actifs dans une coquille et les actifs “porteurs” dans une autre a déjà été pratiqué par E.ON, le géant allemand de l’énergie, en 2014. Or, ça n’a pas marché : tous les actifs d’E.ON se sont dépréciés, y compris les nouveaux, car les subventions aux énergies renouvelables en Allemagne se sont taries. Sans subventions, les énergies renouvelables intermittentes ne vivent pas.

La vraie raison de ce plan Hercule est de permettre aux concurrents privés d’EDF de capter une plus grande partie du nucléaire à prix régulé (la prétendue “rente”). EDF accepterait de mettre davantage de volume à disposition de ses concurrents en échange d’un prix garanti du nucléaire existant plus élevé. EDF Commerce ne serait alors qu’un vendeur parmi d’autres, perdant l’avantage de l’intégration.

Les discussions actuelles sur Hercule évoquent l’intégration de l’hydraulique dans EDF Bleu, qui a vocation à rester public. Comment est-ce possible alors que l’Union européenne réclame la mise en concurrence des concessions ?

Aujourd’hui, c’est incompatible : dans l’état actuel des règles européennes, l’hydraulique ne peut pas être inclus dans EDF Bleu.

Je ne sais pas ce qui se cache derrière cette proposition a priori incohérente. L’État essaie peut-être de négocier l’hydraulique public contre une augmentation du volume de l’Arenh. Peut-être aussi que la mise en concurrence des concessions hydrauliques serait une “monnaie d’échange” : comme pour le nucléaire, avec l’Arenh, on mettrait la production hydraulique à disposition de tous les acteurs du secteur. L’avenir nous le dira.

Qui pourrait acheter les actifs regroupés dans EDF Vert ?

Nous sommes dans une phase de recomposition de l’oligopole de l’électricité et, au-delà, de l’énergie. Les entreprises concurrentes d’EDF qui “jouent” dans cet oligopole privilégient le gaz et les énergies renouvelables plutôt que le nucléaire, ce qui explique le découpage entre EDF Bleu et EDF Vert. De fait, Engie et Total, qui sont très puissants et qui ont leurs entrées dans les ministères, se renforcent au sein de cet oligopole et cherchent à affaiblir EDF. Hercule est une des composantes de cette démarche.

Total sera sans doute un acteur majeur à l’avenir. En achetant Direct Énergie, Total a opéré un premier mouvement stratégique. Total a un atout avec le gaz : un combustible qu’il produit lui-même, disponible en quantités importantes, et qui peut fournir de l’électricité moyennant des investissements relativement faibles – les marchés n’aiment pas les investissements longs.

Ce système électrique libéralisé peut-il fonctionner ?

On a commencé à penser cette mise en concurrence à la fin des années 1980. Au début, cela a été vécu par EDF comme un mal européen nécessaire, et il fallait préparer l’entreprise pour se mettre en ordre de bataille. Ensuite, les dirigeants ont essayé de gagner de l’argent grâce à la libéralisation, par exemple en créant EDF Trading en 1999. Il y a eu des investissements hasardeux à l’étranger, qui ont mis l’entreprise en difficulté.

En parallèle, des concurrents d’EDF sont apparus, mais sans investir dans la production, donc sans créer une réelle concurrence dans l’amont de la filière et sans créer une réelle valeur économique. Sous la menace de Bruxelles, il a fallu les faire vivre avec des mécanismes artificiels tels que l’Arenh, ainsi que je l’ai expliqué plus haut. Rien d’industriel dans tout cela ; il s’agit d’un simple transfert de marges.

Du point de vue de l’intérêt public, le bilan est très négatif. Les coûts de transaction sur l’électricité sont très élevés et la baisse des prix n’est pas au rendez-vous pour le consommateur. Quant à EDF, non seulement elle est attaquée sur tous les fronts – l’Arenh, l’hydraulique, maintenant le plan Hercule – mais elle a perdu en capacité d’expertise, comme le montre le retard pris sur l’EPR français, alors que l’EPR chinois, lui, fonctionne.

En définitive, je constate une chose, c’est qu’on ajoute en permanence des rustines sur ce marché de l’électricité. Je ne suis pas très optimiste. Soit il y aura un clash sur le réseau, soit on continuera, pour sauver les apparences, à appliquer des emplâtres – concrètement, des prix garantis partout – tout en continuant à appeler ça un marché.

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