Bruno Villalba : « Il est temps de s’interroger sur l’utilité sociale de notre usage de l’énergie »

Un port de fret par cargo à Hong Kong. Illustration sobriété énergétique, CCAS 2022.

Photo : port de fret par cargo à Hong Kong. ©Chunyip Wong/Getty images.

Professeur de science politique à AgroParisTech et spécialiste des politiques publiques environnementales, Bruno Villalba appelle à mettre enfin en débat les conséquences écologiques directes de nos modes de vie.

Le gouvernement vient de lancer un plan de sobriété énergétique. Est-ce un tournant politique ou un simple ajustement conjoncturel ?

Bruno Villalba, crédit : ©https://www.leovillalba.comBruno Villalba – Ça pourrait être un tournant politique assez fort compte tenu du contexte de la guerre en Ukraine et des enjeux environnementaux, notamment la raréfaction des ressources naturelles non renouvelables – dans lesquelles j’inclus l’uranium. Mais, selon moi, le réaménagement de la politique énergétique du gouvernement s’inscrit plutôt dans la continuité de la loi de transition énergétique pour la croissance verte [promulguée en 2015, ndlr].

La France, tout comme l’Europe, continue de mener des politiques de croissance de l’offre énergétique. La notion de sobriété énergétique utilisée à la fois par le gouvernement et par EDF est synonyme d’efficacité énergétique : il s’agit de faire mieux avec un peu moins de ressources.

Même si le président de la République affirme qu’il va falloir sortir de l’abondance, l’objectif n’est clairement pas la décroissance, c’est-à-dire la réduction de l’offre d’énergie. Ce n’est pas non plus l’austérité ni le renoncement à l’utopie de l’abondance. L’imaginaire de l’abondance est associé à celui de la liberté. C’est pour cela qu’Emmanuel Macron a pu mobiliser aussi facilement contre « le retour à la lampe à huile », les Amish et l’austérité. Pourtant, la sobriété ne peut pas être conçue autrement que comme une politique de renoncement. C’est un point central.



Il n’y a donc pas de changement de cap ?

Non. L’axe central du gouvernement consiste à passer d’une forme de dépendance à certaines ressources énergétiques (gaz, pétrole) à une forme de souveraineté énergétique en multipliant l’offre nucléaire. Cette phase de transition prend en considération certaines limites conjoncturelles (la guerre en Ukraine, par exemple) et structurelles (la raréfaction des ressources, par exemple), mais n’intègre pas de manière profonde les contraintes que nous imposent les limites planétaires. L’objectif visé est de maintenir cette fameuse croissance verte, qui est un oxymore puisque toute croissance est par nature prédatrice des ressources naturelles et des écosystèmes. Cette stratégie est basée sur « l’innovation », mot clé de tous les discours d’Emmanuel Macron.

Si l’on veut maintenir un accès relativement équitable aux ressources, il faut donc entrer dans une logique de répartition plus juste, plus rationnelle de l’énergie. Éviter les super-riches et le gaspillage.

Qui doit faire des efforts pour être plus sobre ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord se demander pourquoi il faudrait faire des efforts. S’il s’agit simplement de passer le mauvais cap de l’hiver, où on nous promet une augmentation des prix et une pénurie de gaz et d’électricité, on se dit : ok, je veux bien faire un effort. Historiquement, cela s’est déjà produit : les politiques de rationnement en 1919 et 1945 ont été acceptées parce que contrôlées par les autorités publiques, avec une répartition équitable de l’accès à la ressource, et surtout parce qu’il y avait la promesse que c’était provisoire.

Or, aujourd’hui, ce n’est pas une réponse conjoncturelle qui est nécessaire mais une réponse structurelle, de long terme : nous entrons dans un cycle de perdition de la ressource. Il va y avoir de moins en moins de pétrole, d’uranium, de lithium, de cuivre, etc. C’est irréversible. Si l’on veut maintenir un accès relativement équitable aux ressources, il faut donc entrer dans une logique de répartition plus juste, plus rationnelle de l’énergie. Éviter les super-riches et le gaspillage.

En quoi la sobriété énergétique constitue-t-elle un enjeu de justice sociale ?

Lorsqu’on est dans une situation de pénurie de ressources, comme c’est le cas actuellement, la question est de savoir : quelle est l’utilité sociale de l’usage de l’énergie ? Or, on ne se pose jamais cette question. Il est temps de le faire. Si l’on s’interrogeait sur la finalité et l’empreinte écologique de ce que nous produisons, on serait dans un autre rapport au système productif. Savez-vous combien il y avait d’objets dans une maison en moyenne à la fin du XIXe siècle ? 300. Aujourd’hui, on en est à 10 000. Plus vous accédez aux biens de consommation, plus vous êtes intégré socialement et plus vous êtes considéré comme un acteur positif de la société.

Tant qu’on ne mettra pas en débat les conséquences écologiques directes de nos modes de vie, il ne servira à rien d’établir des politiques de sobriété. On ne fera que différer les problèmes. Le souci, c’est que les inégalités sociales sont criantes et qu’il y a toujours une « bonne » raison de faire passer les questions écologiques après les questions sociales.

Des chercheurs de l’université de Stockholm ont établi en 2009 neuf limites planétaires à ne surtout pas dépasser. Le changement climatique en fait partie : une fois qu’on aura dépassé les deux degrés, on ne reviendra jamais en arrière. Idem pour le cycle de l’eau, l’acidification des océans, le cycle du phosphate, etc. Aujourd’hui, on a franchi entre six et sept limites planétaires sur neuf…

Ne faut-il pas mettre à la diète ceux qui polluent le plus et donner accès à l’énergie aux 12 millions de Français qui ont du mal à payer leurs factures ?

C’est un gros sujet de réflexion et de débat. Si l’on considère qu’il y a des limites planétaires à ne pas dépasser, je pense qu’il faut avoir le courage de cesser de promettre à ces 12 millions de Français qu’un jour ils auront accès à un même niveau de consommation énergétique que les classes aisées – auxquelles j’appartiens.

Ce n’est pas votre niveau de revenu qui doit définir la réduction de votre consommation mais votre empreinte écologique.

Mais, si on fait baisser la consommation des plus riches, ne pourrait-on pas augmenter celle des plus pauvres, tout en réduisant la consommation globale ?

Pas de mon point de vue. Plus maintenant. Nous allons tous devoir faire un effort de décroissance de notre consommation énergétique. Mais cet effort va être proportionnel à notre impact écologique. Ce n’est pas votre niveau de revenu qui doit définir la réduction de votre consommation mais votre empreinte écologique.

Certaines pratiques font exploser notre empreinte : voyages en avion, smartphone et autres outils numériques… Mais personne n’est exemplaire. Les jets privés, on ne devrait même pas en débattre : il faudrait tout simplement les interdire. Mais si on redistribue aux pauvres ce qu’on a enlevé aux riches, c’est un transfert qui va dans le sens de la justice sociale mais pas dans celui de la justice écologique vis-à-vis des générations futures.

Réduire les inégalités ne changerait donc rien au problème ?

Si, mais à condition de peser fortement sur la surconsommation des classes les plus aisées. En taxant par exemple les propriétaires de piscines ou en surtaxant les propriétaires de jets.

Faut-il organiser un grand débat national sur la sobriété énergétique ?

Oui, à condition de l’organiser comme on l’avait fait avec la Convention citoyenne sur le climat, même si cette expérience avait ses limites. Mais la question est : qu’est-ce qu’on met dans le débat ? Si on ne clarifie pas les enjeux et surtout si on ne les pense pas en termes de justice sociale, cela se fera dans la douleur. Ce n’est pas souhaitable en démocratie, comme on l’a vu avec les Gilets jaunes.

La sobriété est une notion complexe et engageante pour la société, qui implique de repenser la répartition des richesses et les rapports sociaux, mais aussi de négocier avec les non-humains (le système Terre, les animaux, etc.). Parce que nous ne sommes pas les seuls concernés par la dégradation de l’environnement.


Pour aller plus loin

À découvrir, les dernières publications de Bruno Villalba 

À lire et à commander sur la Librairie des Activités Sociales 

"Sobriété énergétique", de Bruno Villalba (2018)« Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles », de Bruno Villalba et Luc Semal (coordinateurs), éditions Quæ, 2018, 39 euros (frais de ports offerts ou réduits selon le lieu de livraison avec la Librairie).

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