La montée du sentiment de solitude est directement liée à des politiques publiques défaillantes et discriminantes, affirme Alice Raybaud. Dans « Nos solitudes », une enquête très éclairante, la journaliste du « Monde » alerte sur ce poison qui contamine insidieusement nos sociétés occidentales.
Le sentiment de solitude est en forte augmentation en France et dans le monde. Comment se manifeste-t-il ?
Alice Raybaud : Dans le monde, une personne sur dix souffre d’un sentiment de solitude. En France, c’est une personne sur quatre. Il s’agit d’un enjeu majeur et souvent sous-estimé, révélateur des défaillances de notre société. Être seul·e, ce n’est pas seulement être isolé·e socialement. On peut voir du monde, côtoyer des proches, habiter avec d’autres personnes et se sentir immensément seul. C’est un sentiment lié à notre rapport au monde ; le sentiment de ne pas être vu ou entendu, de ne pas exister réellement pour les autres, de ne pas pouvoir se reposer sur autrui.
Quelles sont les catégories de la population qui en souffrent le plus ?
Nous ne sommes pas égaux face à la solitude. Celles et ceux qui en souffrent le plus sont les personnes marginalisées, les plus précaires, les plus éloignées de l’emploi. Non seulement parce qu’elles n’ont pas les mêmes possibilités que les autres de socialiser, mais aussi parce qu’elles sont symboliquement mises à la marge par une société qui valorise le fait d’être actif et productif, de réussir socialement et professionnellement.
Les personnes les plus âgées sont également très touchées. Elles sont notamment sujettes à ce qu’on appelle la « mort sociale », une réalité glaçante qui correspond au fait de se retrouver sans aucun contact, de n’avoir aucun réseau autour de soi. En moins de dix ans, le nombre de seniors dans cette situation a augmenté de plus de 150 %. Ils sont désormais 750 000 en France.
Mais, en réalité, ce sont les jeunes qui, aujourd’hui, souffrent le plus d’un sentiment de solitude : 70 % des 18-24 ans se sentent souvent, voire très souvent seuls. Cela s’explique par de multiples facteurs : des injonctions à la mobilité de plus en plus grandes qui créent une rupture avec le cercle social initial ; une plus grande précarité économique ; la crise du Covid, qui a coupé l’élan de socialisation des jeunes. Par ailleurs, les jeunes sont confrontés à des perspectives d’avenir de plus en plus floues, ce qui peut leur donner le sentiment de se retrouver seuls face au monde.
« On a tendance à considérer le sentiment de solitude sur le plan individuel. (…) Pourtant, à y regarder de plus près, la solitude est le produit de décisions politiques. »
Selon vous, la montée du sentiment de solitude prend racine dans la défaillance des politiques publiques. Qu’entendez-vous par là ?
On a tendance à considérer le sentiment de solitude sur le plan individuel. De fait, la responsabilité de la montée de ce sentiment est souvent imputée aux individus qui seraient devenus trop égoïstes, incapables d’engagement, trop accros aux écrans. Pourtant, à y regarder de plus près, la solitude est le produit de décisions politiques. On se sent seul parce qu’on n’a plus d’endroit pour rencontrer les autres, les croiser gratuitement et spontanément, parce que les lieux publics disparaissent, parce que les villes sont de plus en plus hostiles, notamment aux enfants et aux sans-abri.
Depuis les années 1980, l’État s’est désengagé de l’espace public. Il ne finance plus les associations d’éducation populaire, les maisons des jeunes, les clubs de quartier. La solitude est engendrée par des politiques publiques favorisant l’augmentation de la précarité, par des politiques du logement et de la famille qui contribuent à nous isoler. La société de la solitude et de l’isolement que nous connaissons aujourd’hui est issue d’un lent démantèlement. Nous n’avons plus d’espaces pour créer du commun.
La montée de la solitude est aussi alimentée, dites-vous, par l’intensification du travail et le développement de l’e-commerce.
Depuis des décennies, le travail vient grignoter notre espace privé et nous éloigne de notre cercle familial et amical. Au sein de l’entreprise, nous assistons à une destruction des collectifs de travail et à la perte des espaces de coopération. Comme nous sommes de moins en moins syndiqués, nous nous sentons de plus en plus seuls face à la domination exercée au sein des entreprises. Ces dernières années, l’individualisation du rapport au travail et le management par le chiffre ont transformé en profondeur nos rapports sociaux.
Par ailleurs, nous avons de moins en moins d’occasions d’entretenir des liens physiques avec des commerçants ou des agents publics. Les services publics sont désormais numérisés, rationalisés et soumis à des coupes budgétaires. Nous passons souvent par des plateformes numériques pour faire nos achats, ce qui engendre un repli résidentiel très fort. Chacun reste chez soi.
« Les mouvements d’extrême droite se nourrissent de l’atomisation des sociétés. (…) Des études montrent que plus on se sent seul, plus on a tendance à voter à l’extrême droite. »
En quoi l’isolement fait-il le lit de l’extrême droite et des régimes tyranniques ?
Les mouvements d’extrême droite se nourrissent de l’atomisation des sociétés. Ils capitalisent notamment sur le sentiment exprimé par un nombre grandissant d’individus de ne pouvoir se reposer sur personne et donc de devoir se méfier de tous. Des études montrent que plus on se sent seul, plus on a tendance à voter à l’extrême droite. Les électeurs de Trump, par exemple, sont plus nombreux que les autres à avoir peu ou pas du tout d’amis. La disparition de lieux de rencontre et de dialogue comme les bars-tabacs favorisent aussi la montée de ce vote extrémiste. Aujourd’hui, près de 80 % des Français pensent qu’on ne peut pas faire confiance aux autres.
Au sortir du nazisme, la philosophe Hannah Arendt disait déjà que l’isolement était le terreau le plus fertile des dictatures, parce qu’il nous laisse sans capacité de nous soulever collectivement. C’est ce à quoi nous assisons aujourd’hui : les mouvances d’extrême droite grandissent sur le terreau de nos solitudes, qui leur permettent de trouver de nouvelles recrues. Elles leur promettent un sentiment d’appartenance et de communauté qui leur fait défaut. Les personnes qui basculent dans des processus de violence radicale partagent très souvent des caractéristiques communes : un parcours solitaire et des expériences d’exclusion sociale et de harcèlement.
Pourquoi estimez-vous urgent de « politiser nos solitudes« ?
La solitude est une question politique. Politiser nos solitudes permet de comprendre vers quelles impasses nous mène la destruction des liens sociaux. On le voit avec les canicules à répétition : des travaux universitaires récents montrent que le fait d’avoir des liens de proximité solides protège les gens face aux crises climatiques.
Par ailleurs, à trop individualiser la solitude, nous passons à côté de ses causes systémiques et des conséquences dramatiques qu’elle implique pour nos démocraties. Politiser nos solitudes, c’est tenter de démanteler les politiques qui cherchent à nous isoler.
« La solitude touche à notre capacité à se faire confiance les uns les autres. C’est un danger immense pour notre société. »
Comment retisser des liens et résister à cette « société de la solitude » ?
Pour lutter contre la solitude, il faut s’attaquer à la racine du problème, c’est-à-dire aux politiques qui continuent d’appauvrir les plus pauvres, qui détruisent les collectifs de travail, qui rendent l’espace public si peu accueillant.
Certain·es militant·es comme Lumir Lapray, jeune activiste de la ruralité, insistent sur la nécessité de refaire collectif et encouragent l’engagement syndical. Cela dit, je crois que nous n’avons pas encore pris la mesure de l’enjeu : la solitude touche à notre capacité à se faire confiance les uns les autres. C’est un danger immense pour notre société.
Pour aller plus loin

« Nos solitudes. Déjouer les politiques de l’isolement« , d’Alice Raybaud, La Découverte, 288 p., 20 euros.
Après le succès de « Nos Puissantes Amitiés », Alice Raybaud poursuit son exploration des ressorts de notre organisation sociale et intime, en invitant à politiser le sentiment grandissant de solitude. Dans ce nouvel ouvrage, elle appelle à déjouer la mécanique des politiques de l’isolement et leur oppose une politique du lien, seule à même d’offrir les espaces de réparation dont nos sociétés ont besoin.
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