« Philosopher avec les enfants, c’est aussi faire société autrement »

©DR

Philosopher dès le plus jeune âge ? C’est possible, dès 4 ans, à l’école mais aussi durant une balade ou pendant une colo ! Philosophe, autrice et enseignante, Chiara Pastorini a fondé en 2014 l’association Les Petites Lumières pour accompagner enfants et adolescents dans la découverte de la philosophie en associant pratique artistique et maïeutique entre pairs. Rencontre.

Dès cet automne, un atelier d’un nouveau genre voit le jouer en colo CCAS : se poser la question de la relation entre humains et animaux après une balade à cheval, interroger la notion de confiance à partir d’un jeu d’expression corporelle, profiter d’une balade pour réfléchir autour de la notion de voyage… La colo est l’occasion de développer sa pensée avec celle des autres. Et comme l’an dernier, dès cet automne, aux côtés de l’association Les Petites Lumières, la CCAS propose des ateliers philo d’une heure trente pour différentes tranches d’âge, à partir de 6 ans.

Et d’ailleurs, que pense la philosophie des enfants ? L’histoire de la philosophie offre une image contrastée de l’enfance. Pendant longtemps, les philosophes ont surtout parlé de l’enfant pour réfléchir à l’éducation. Chez Platon, Aristote ou encore Locke, l’enfant apparaît avant tout comme celui qu’il faut former afin qu’il devienne un bon citoyen ou un être raisonnable. La question principale est alors : comment éduquer l’enfant ? Beaucoup plus rarement : que pense l’enfant ?

Jean-Jacques Rousseau constitue un tournant important. Dans « Émile ou De l’éducation », il affirme que l’enfance possède sa valeur propre et qu’elle ne doit pas être simplement envisagée comme une préparation à l’âge adulte. C’est une intuition décisive : il existe une manière enfantine d’habiter le monde, qu’il convient de respecter. Mais c’est surtout au XXe siècle que l’on commence véritablement à considérer l’enfant comme un interlocuteur philosophique.

Les travaux de Jean Piaget montrent que les enfants élaborent très tôt des raisonnements complexes, même si leur logique évolue avec le développement. Puis Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp, fondateurs du mouvement de la philosophie pour enfants, franchissent une étape supplémentaire : si les enfants sont capables de penser, pourquoi ne pas philosopher avec eux ? Cette évolution traduit un changement de regard. On passe progressivement d’une philosophie qui parle de l’enfant à une philosophie qui dialogue avec lui.

Pour Chiara Pastorini, philosophe, autrice et enseignante, « c’est un déplacement essentiel » : « les enfants ne sont pas des philosophes parce qu’ils seraient spontanément sages ou naturellement profonds. Ils sont des partenaires de réflexion parce qu’ils possèdent déjà les capacités intellectuelles nécessaires pour explorer des questions complexes, à condition qu’on leur en donne l’occasion. La philosophie n’est pas réservée à ceux qui maîtrisent déjà les grands auteurs. Elle est une pratique de questionnement, qui peut être partagée dès le plus jeune âge ».

Poser la question de la place de l’enfance, est-ce légitime à l’heure actuelle ?

Chiara Pastorini : Je crois que cette question est plus actuelle que jamais. Nous vivons dans une société traversée par de nombreuses contradictions. D’un côté, nous affirmons vouloir protéger les enfants ; de l’autre, nous leur demandons très tôt d’être performants, autonomes, compétitifs. Nous parlons beaucoup de leur bien-être mais nous leur laissons parfois peu d’espaces où ils peuvent véritablement exprimer leur point de vue.

La Convention internationale des droits de l’enfant (Cide) rappelle pourtant que les enfants ont non seulement droit à la protection mais aussi à la participation. Ils ont le droit d’être entendus sur les questions qui les concernent. Ce droit reste encore largement à construire dans nos pratiques quotidiennes.

Interroger la place de l’enfance revient finalement à poser une question plus vaste : quelle démocratie voulons-nous ? Une démocratie où seuls les adultes décident et parlent, ou une démocratie qui reconnaît progressivement les enfants comme des citoyens en devenir, certes, mais déjà capables de contribuer à la vie collective par leur réflexion ?

La manière dont une société considère ses enfants révèle toujours quelque chose de sa conception de l’humanité. Si nous ne voyons dans l’enfant qu’un adulte futur, nous risquons de passer à côté de la richesse de son regard présent. Si, au contraire, nous reconnaissons en lui un véritable interlocuteur, nous transformons aussi notre propre manière d’écouter, de dialoguer et de penser. Les enfants ne sont pas seulement les citoyens de demain. Ils sont déjà des interlocuteurs d’aujourd’hui.

« L’enfant est souvent considéré comme un adulte en attente, un être inachevé qui ne vaudrait que par ce qu’il deviendra plus tard. On s’intéresse davantage à ce qu’il devra apprendre qu’à ce qu’il pense déjà. »

Notre société voit les enfants comme des « êtres en devenir« . Pourquoi est-il si difficile pour notre société d’admettre que l’enfant a une pensée, et qu’il peut donc philosopher ?

Je crois que nous héritons d’une représentation très ancienne de l’enfance. L’enfant est souvent considéré comme un adulte en attente, un être inachevé qui ne vaudrait que par ce qu’il deviendra plus tard. On s’intéresse davantage à ce qu’il devra apprendre qu’à ce qu’il pense déjà. Cette vision est profondément ancrée dans notre culture éducative, qui valorise avant tout la transmission des savoirs et l’acquisition de compétences, parfois au détriment de la reconnaissance de l’enfant comme sujet de pensée.

Or, les recherches en psychologie du développement, en sciences cognitives et en philosophie de l’enfance montrent tout autre chose. Dès les premiers mois de la vie, le bébé n’est pas une page blanche : il est un être extraordinairement actif. Il interprète le monde, formule des hypothèses, cherche des régularités, distingue les intentions des autres, construit du sens à partir de ses expériences. Loin d’être un simple récepteur des apprentissages, il est déjà un acteur de sa propre compréhension du monde.

Plus tard, cette activité intellectuelle se manifeste à travers les innombrables questions que les enfants posent : pourquoi existe-t-on ? pourquoi faut-il mourir ? qu’est-ce qu’être juste ? est-ce qu’on est libre ? peut-on être heureux tout le temps ? Ces interrogations ne sont pas de simples curiosités enfantines, elles touchent aux grandes questions que la philosophie explore depuis plus de deux mille ans.

Vous distinguez connaissance et savoir, dans votre approche de la réflexion des enfants.

Le paradoxe est que nous encourageons les jeunes enfants à poser des questions mais que, à mesure qu’ils grandissent, nous attendons surtout d’eux qu’ils apprennent les bonnes réponses. À l’école comme dans la société, leur parole est souvent évaluée à partir de ce qu’ils ne savent pas encore plutôt que de ce qu’ils sont déjà capables de penser. Nous confondons parfois connaissances et pensée alors qu’il est possible de réfléchir profondément sans disposer encore de tous les savoirs.

Admettre que l’enfant pense ne signifie évidemment pas qu’il pense comme un adulte. Son expérience est différente, son vocabulaire est en construction, ses connaissances sont plus limitées. Mais il est déjà capable de raisonner, de comparer, de douter, d’argumenter, de nuancer, de remettre en question les évidences. Or philosopher, ce n’est pas connaître l’histoire de la philosophie ni citer les grands auteurs : c’est précisément exercer ces capacités de réflexion.

Cette représentation de l’enfant comme un être qu’il faudrait remplir de connaissances trouve en partie son origine dans une lecture très répandue de John Locke [philosophe anglais, 1632-1704, ndlr]. On associe souvent ce philosophe à la métaphore de la « tabula rasa », la page blanche. Pourtant, Locke ne dit pas que l’enfant est un être vide ou passif. Dans son « Essai sur l’entendement humain » [1689], il cherche avant tout à montrer que nous ne naissons pas avec des idées innées et que nos connaissances se construisent à partir de l’expérience. Son objectif est de souligner le rôle décisif de l’éducation, non de nier l’activité intellectuelle de l’enfant. Au fil du temps, cette métaphore a toutefois été simplifiée, jusqu’à laisser croire que l’enfant attendrait passivement que les adultes inscrivent le savoir dans son esprit.

« Philosopher avec les enfants ne consiste pas à leur apprendre à penser : c’est reconnaître qu’ils pensent déjà et leur donner les moyens de développer cette pensée dans le dialogue avec les autres. »

Vous dites que « l’enfant ne reçoit pas le monde, il le pense déjà ».

Les connaissances scientifiques contemporaines nous invitent justement à dépasser cette vision. Elles montrent que l’enfant construit activement sa compréhension du monde dès le début de sa vie. Il ne reçoit pas simplement des informations : il les organise, les interprète, les met à l’épreuve. Autrement dit, en effet, il ne reçoit pas le monde, il le pense déjà.

Les enfants nous rappellent d’ailleurs quelque chose d’essentiel sur la philosophie elle-même. Depuis Aristote, on considère que la philosophie naît de l’étonnement. Or les enfants s’étonnent spontanément de ce que les adultes finissent souvent par tenir pour évident. Ils interrogent les habitudes, les mots, les règles, les normes. Leur pensée est parfois déroutante parce qu’elle n’est pas encore enfermée dans nos catégories ou nos automatismes. Ils nous obligent à regarder le monde autrement.

Dès lors, la véritable question n’est plus de savoir si les enfants sont capables de philosopher. Ils en ont les dispositions, pour peu qu’on leur offre un cadre où exercer leur réflexion. La vraie question est de savoir si nous, adultes, sommes prêts à reconnaître cette capacité et à leur faire une place comme interlocuteurs à part entière. Philosopher avec les enfants ne consiste pas à leur apprendre à penser : c’est reconnaître qu’ils pensent déjà et leur donner les moyens de développer cette pensée dans le dialogue avec les autres.

Comment la philosophie peut-elle aider les enfants à trouver leur place ?

Trouver sa place ne signifie pas seulement trouver sa fonction dans la société. C’est aussi comprendre qui l’on est, ce qui compte pour soi, comment vivre avec les autres et participer au monde.

La philosophie aide précisément à construire cette place parce qu’elle donne aux enfants la possibilité d’exister comme sujets de pensée. Dans un atelier philosophique, il ne s’agit pas de répéter ce que pense l’adulte ni de trouver la bonne réponse. Chacun est invité à élaborer sa propre réflexion, à écouter celle des autres, à modifier éventuellement son point de vue. L’enfant fait ainsi l’expérience que sa parole a une valeur, à condition d’être argumentée et ouverte au dialogue.

Cette expérience est fondamentale pour la construction de la confiance en soi. Être écouté sérieusement, voir ses idées discutées avec respect, comprendre que l’on peut contribuer à une réflexion collective : tout cela nourrit le sentiment d’appartenir pleinement à une communauté.

La philosophie développe également une compétence devenue essentielle dans nos sociétés contemporaines : la capacité à vivre avec le désaccord. Nous sommes souvent tentés de penser que discuter consiste à convaincre ou à gagner. Les ateliers philosophiques montrent au contraire qu’il est possible de chercher ensemble sans forcément aboutir à un consensus. Les enfants découvrent que des personnes raisonnables peuvent défendre des positions différentes et que cette diversité enrichit la réflexion.

Enfin, philosopher aide les enfants à prendre une certaine distance par rapport aux injonctions sociales. Ils apprennent à distinguer ce qui relève de l’opinion, de l’habitude, du préjugé ou de l’argument. Ils deviennent progressivement plus autonomes intellectuellement.

Cette autonomie est sans doute l’une des plus belles formes de liberté que l’on puisse transmettre.

« [La colo est une] expérience collective intense (…) [qui fait] naître naturellement des questions philosophiques : qu’est-ce qu’un ami ? pourquoi obéir ? qu’est-ce qu’être libre ? est-il toujours juste de suivre les règles ? qu’est-ce que le courage ?… »

En quoi la colo est-elle un espace propice pour philosopher ?

Les colonies de vacances constituent, à mes yeux, des lieux particulièrement favorables à la pratique philosophique. D’abord parce qu’elles offrent du temps. Notre quotidien est souvent rythmé par les programmes, les évaluations, les contraintes. En colo, le temps se prête davantage aux conversations qui prennent leur temps, aux discussions qui naissent d’une expérience vécue ensemble, d’un jeu, d’une randonnée, d’un coucher de soleil, d’une dispute ou d’une rencontre.

Ensuite parce que les enfants y vivent une expérience collective intense. Ils découvrent de nouvelles règles de vie, rencontrent des enfants d’horizons différents, expérimentent l’autonomie, la coopération, parfois les conflits. Toutes ces situations font naître naturellement des questions philosophiques : qu’est-ce qu’un ami ? pourquoi obéir ? qu’est-ce qu’être libre ? est-il toujours juste de suivre les règles ? qu’est-ce que le courage ?…

La philosophie permet alors de transformer ces expériences en occasions de réflexion. Elle ne vient pas ajouter une activité intellectuelle de plus, elle donne du sens à ce qui est déjà vécu.

Les colos ont également une tradition d’éducation populaire qui me semble profondément compatible avec la philosophie. Elles ne cherchent pas seulement à occuper les enfants, mais à les faire grandir comme citoyens capables de vivre ensemble, de coopérer, de prendre des initiatives et de développer leur esprit critique.

Enfin, les ateliers philosophiques créent souvent un espace de parole différent de celui du quotidien. Certains enfants, parfois très discrets dans d’autres activités, trouvent là une manière de s’exprimer. D’autres découvrent qu’ils peuvent écouter véritablement leurs camarades. Il se construit alors une communauté de recherche où chacun contribue à la réflexion commune.

Au fond, philosopher avec les enfants ne consiste pas seulement à faire de la philosophie autrement. C’est aussi faire société autrement. C’est affirmer que chaque être humain, quel que soit son âge, mérite que sa parole soit accueillie avec sérieux dès lors qu’elle cherche sincèrement à comprendre le monde. Cette conviction est, à mes yeux, profondément philosophique, mais aussi profondément démocratique.


Un peu de lecture pour les philosophes en herbe !

« Les vrais sages sont des rebelles ! L’intégrale », de Chiara Pastorini
Illustré par Perceval Barrier, préfacé par Charles Pépin
Nathan, 2025

À découvrir sur la Librairie des Activités Sociales au prix de 21,75 euros (au lieu de 29 euros) grâce à la participation CCAS. Connexion requise sur ccas.fr pour accéder à la Librairie.

Commander sur la Librairie

« 100 questions (hautement) philosophiques que vous posent vos enfants », de Chiara Pastorini
Solar, 2025.

 

Tags:

Qui sommes-nous ?    I    Nous contacter   I   Mentions Légales    I    Cookies    I    Données personnelles    I    CCAS ©2026

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?